[Semaine spéciale : le rap à Lyon] Interview croisée – Gouap RTTCLAN et Lucio Bukowski

Se plonger dans le rap lyonnais a fait émerger chez nous pas mal de questions : qu’est-ce qui définit cette scène ? Pourquoi est-elle restée partiellement dans l’ombre pendant de longues années ? A quoi ressemble l’avenir du rap à Lyon ? Piliers de cette musique dans la cité des gones, Gouap (Lyonzon) et Lucio Bukowski (L’Animalerie) n’ont pas de réponses toutes faites à ces interrogations. Mais, attablés autour d’un café et de quelques verres d’eau, les deux artistes affichent une complicité et une communauté de visions qui donnent des pistes, et dessinent des horizons.

Partie I : un choc des générations ?

Est-ce que vous pouvez vous présenter individuellement et présenter le collectif auquel vous appartenez ?

[Gouap] Honneur aux anciens ! [Rires]

[Lucio] Lucio Bukowski, de L’Animalerie, collectif qui est né officieusement en 2007-2008, fondé autour du beatmaker Oster Lapwass. Oster  a réuni autour de lui plusieurs rappeurs : dans un premier temps des gars qu’il connaissait : Anton Serra, le groupe Zéro Pointé, Kacem Wapalek, Missak… Vers 2008-2009 d’autres gens sont arrivés, dont moi-même. J’étais l’un des derniers arrivés dans le collectif, avec Nadir, le CDK (Eddy, Kalams…). On a commencé par des vidéos, et les projets en dur sont arrivés à partir de 2010. Quelques EPs, un premier album vers 2011-2012. A partir de là on a fédéré le truc autour de l’appellation « Animalerie », qui n’était pas vraiment un groupe, plus dans un esprit « collectif », où chacun faisait ce qu’il voulait.

Ce qui était bien dans L’Animalerie, c’est que c’était une sorte de zone de liberté : on faisait des trucs tous ensemble, mais si un mec voulait signer il pouvait signer, si un mec voulait quitter le collectif, il quittait le collectif. Il y avait en même temps des combinaisons à l’intérieur. Certaines personnes étaient vraiment des potes. D’autres, on les voyait juste pour enregistrer. On avait chacun nos vies, mais on avait un lieu, un espace de création.

[Gouap] Comme le club de foot du mercredi !

[Lucio] C’est un peu ça. Un lieu de plaisir, où on venait créer. L’époque des vidéos était vraiment agréable, il y avait une grosse part de liberté. Des fois on était deux, il y avait un beat, on écrivait puis on faisait la vidéo. Parfois on était quatre, parfois on était dix.

Tu en parles au passé, c’est parce que c’est moins l’esprit maintenant ?

[Lucio] Déjà, L’Animalerie s’est réduite : des gens sont partis, il y a aussi des gens qui ont arrêté de faire du son. De nouvelles têtes sont aussi arrivées. L’Animalerie, aujourd’hui, c’est presque une sorte de micro-label, qui gravite toujours autour de Lapwass. A travers cette entité on sort des projets : des EPs, des albums, et toujours quelques vidéos de temps en temps. Après, effectivement, moi j’ai eu envie de faire des projets (EPs, albums, concerts) plutôt que d’utiliser tous mes textes pour faire des vidéos freestyles. L’entité est toujours identifiable, mais c’est vrai qu’on est moins à sortir des choses.

Mais on retrouve quand même la plupart des membres sur tes albums

[Lucio] Oui c’est vrai, après il y a des choses qui vont arriver, de la part de Anton [Serra], de Eddy

Du coup, Gouap, est-ce que Lyonzon fonctionne un peu de la même manière ?

[Gouap] Ouais, c’est un peu sur le même principe : c’est plus un collectif qu’un groupe. Mon groupe à la base c’est RTT, mon « vrai groupe », avec qui je rappe depuis 2010. Au départ je rappais avec Mini, mon frère, et Mano, mon pote de toujours. C’est avec eux qu’on forme RTT. Puis on a connecté avec d’autres rappeurs de Lyon et on a créé Lyonzon. On faisait plein de sons avec plein de potes, qu’on sortait sur SoundCloud,  donc Lyonzon à la base c’est plus une page SoundCloud, un délire en mode : « on ne sait pas où mettre les feats donc on les met là ». Ça a pris et c’est devenu le collectif Lyonzon. C’est un peu notre priorité à tous. On a tous notre groupe plus réduit : par exemple Bu$hi et Mussy ont Saturn Citizen, mais c’est passé un peu au second plan parce que Lyonzon c’est le truc qui prend le plus, qui est le plus identifié. C’est ce qui nous a permis de faire nos premiers concerts.

Pour en venir un peu plus à vous personnellement, Lucio tu as sorti Hôtel sans ***** en octobre, Gouap tu as sorti l’EP Santa Gouapo 2020 fin décembre, quel bilan vous faites de ces deux projets qui sont vos derniers en date ?

[Gouap] Santa Gouapo à la base c’est un projet pour les fans, sans but national. Comme je réponds à tous mes DMs, je sais un peu ce que les gens qui nous suivent font dans leur vie. Et je sais que certains n’ont pas l’occasion d’avoir de cadeaux pour Noël ou ne peuvent pas le passer en famille, ce qui est encore plus compliqué cette années avec le Covid. Donc je tiens à sortir un projet à Noël. Avec, je fais un drum kit pour les beatmakers. En gros, c’est pour que ceux qui ne peuvent pas fêter Noël, qui n’ont pas de « rendez-vous » pour cette fête, en aient un tous les ans.

[Lucio] Moi en fait je ne fais jamais de « bilan » : quand je fais un projet, une fois qu’il est sorti je ne l’écoutes plus, je suis déjà sur autre chose. C’est un tapis roulant qui ne s’arrête jamais. Je pense que pour Gouap c’est pareil, quand il finit un beat il est déjà en train d’en faire un autre, ça évolue naturellement.

Hôtel sans ***** c’est un album particulier : avec Oster Lapwass on a mis plus d’un an à le faire, alors que d’habitude on condense davantage. Je le vois comme un album « étape », c’est-à-dire qu’il y a autant du boom-bap que des tempos dont j’ai moins l’habitude. Ça dénote une envie de ma part de faire d’autres trucs. A l’origine, c’est aussi pour ça que j’avais contacté Gouap. C’était pendant le premier confinement, et quand j’écoutais ce qu’il faisait je me disais : « putain c’est fort, et personne ne me fait ça alors que je bosse avec plein de beatmakers ! ». Que ce soit en rap ou en beatmaking il est identifiable assez rapidement.

Gouap, tu es rappeur mais tu es aussi beatmaker. Lucio tu es rappeur mais aussi peintre, photographe : est-ce que le rap est votre activité créative principale ou une parmi d’autres ?

[Gouap] Moi c’est mon activité principale, en-dehors du rap je joue à Call of Duty et à Fifa. [Rires]  

[Lucio] Peintre c’est un bien grand mot, je suis plus un peintre du dimanche. Je dirais que l’activité principale c’est l’écriture. Alors oui, c’est le rap parce que je fais ça depuis longtemps, que c’est un kiff. Si ce n’était pas un truc aussi viscéral je ne l’aurais pas fait aussi longtemps, pour si peu de retombées. Mais globalement je dirais l’écriture, parce que j’ai fait des recueils de poèmes, et là je suis sur plusieurs projets de bouquins. L’écriture m’a mené vers le rap parce que j’habitais à Saint-Priest : mon grand frère écoutait du rap, les gens autour de moi écoutaient du rap. Je pense que, pour Gouap aussi bien que pour moi, si on était né dans les années 70 on aurait fait du rock progressif ou quelque chose du genre. Tu es le plus souvent le fruit de ton époque.

Dans Palavas, votre feat, Gouap tu dis : « j’fais 95 morceaux de plus quand tu t’enjailles à Palavas ». Lucio quant à toi, dans Hôtel sans *****, tu rappes : « tellement productif que je signe mes textes en tant que sextette » : vous êtes tous les deux extrêmement productifs, qu’est-ce qui dans votre démarche de création explique cette productivité ?

[Gouap] Moi je pense que c’est le fait d’avoir accès à un micro très facilement. Je pense que n’importe quel rappeur qui a accès à un micro facilement, qui sait mixer ou qui connaît un pote qui sait le faire, va forcément être amené à faire du son tout le temps. Tandis que si tu dois payer un studio, où tu poses ton son écrit à l’avance, ce n’est pas la même chose. C’est ce qui a permis à des rappeurs comme ceux de Lyonzon ou de L’Animalerie d’avoir une exposition importante : on fait de la musique quotidiennement. Chaque semaine je fais deux ou trois sons ; il y en plein que je ne sors pas, il y en a plein que je sors. Avoir soit ta bande de potes qui fait de la musique, soit un micro toi-même, cela fait que quand tu n’as rien à faire tu fais une prod, puis un son. L’idée c’est de maîtriser la conception du truc de A à Z, de l’écriture au mixage. Si tu as ça chez toi ou autour de toi, ça va très vite.

[Lucio] C’est vrai que l’accès simplifié à du matos change beaucoup de choses. Nous, on avait un camescope de merde, mais c’était déjà un camescope : on mettait « ON », on faisait la vidéo, on la balançait et c’était réglé ! Avec un micro et une carte son tu peux faire plein de choses, si tu prends le temps de t’accaparer ces outils. Pour un rendu sonore comme celui de Lyonzon ou comme ce que fait Lapwass, il faut apprendre, faire des tests, se rater. Si tu vas sur Internet, tu vois que beaucoup de monde rappe, mais le rendu ce n’est pas toujours ça.

[Gouap] Je disais souvent à mes potes rappeurs : « c’est bien de rapper, mais après il y a aussi le fait d’enregistrer, puis le fait d’aimer ce que tu fais ». Ce sont des choses qui n’arrivent pas à tous les gens qui commencent à écrire des textes de rap. Si tu prends aujourd’hui quelqu’un comme Jul, c’est quelqu’un qui sait tout faire. Ou Aya Nakamura : elle a enregistré ses premiers sons elle-même. Aujourd’hui, ce ne sont pas forcément des artistes avec une promotion de ouf qui vont réussir, mais des artistes qui ont une envie, qui se dépassent.

[Lucio] Cette accessibilité te permet de développer plus vite ta créativité, parce que tu peux faire des essais. Effectivement, comme dit Gouap, avant il fallait que tu ailles en studio avec tes cinq morceaux, tu n’avais pas le temps d’expérimenter. Alors qu’au sein du Hip-Hop des mouvement sont nés d’expérimentations. Un mec comme SpaceGhostPurrp, qui a créé un son vraiment particulier, je pense qu’il bossait chez lui et qu’il pouvait créer sans limite, sans avoir un ingé son qui lui dit : « bon là il reste 5 minutes ». Après il ne faut pas se mentir, il y a aussi la diffusion : YouTube, SoundCloud, c’est magnifique. En 1998, si tu n’étais pas signé, tu ne sortais rien. Maintenant tu crées un compte YouTube, ça te prend 3 minutes et tu peux diffuser ta musique. Si c’est bien, ça trouvera un écho.

Peut-être qu’avant les rappeurs créaient autant, mais que les sons restaient sur des bouts de papier ou partaient davantage à la poubelle…

[Gouap] Je pense qu’avant ils créaient autant, pour leur propre plaisir : se retrouver, freestyler entre potes, dire à son pote : « toi t’es trop fort ! ». Mais je pense qu’ils ne se disaient pas : « je peux être connu dans le monde entier ». Maintenant tout le monde peut se faire connaître très largement en moins de 5 minutes. Même des trucs de merde : Gangnam Style, en 1998, ça n’aurait pas fait le tour du monde comme ça.

On vient d’évoquer votre collab’ Palavas, et je précise que vous avez aussi collaboré sur le titre Moon Watcher où Lucio est au texte et Gouap à la prod. Comment la rencontre s’est faite entre vous ?

[Gouap] Il y a quelques années j’ai fait un stage dans un magasin de graffiti qui s’appelle le 81 Store, grosse dédicace à eux. Je rappais déjà, et forcément je connaissais L’Animalerie, comme tous les gens dans le rap à Lyon. Parfois, ils passaient au magasin et je leur faisait écouter mes trucs, puis au fur et à mesure on a commencé à discuter. Pendant un moment je n’ai pas eu de nouvelles de Lucio, mais comme je te disais : quand tu travailles ceux qui doivent te reconnaître te reconnaissent ! Au bout d’un moment mon travail a fait que Lucio a voulu qu’on fasse un son ensemble. J’étais refait parce que pour moi c’est comme une récompense : je suis supporter de Saint-Etienne, et c’est comme si Platini disait à un joueur de Saint-Etienne « Ha ouais toi t’es fort ! ».

[Lucio] J’ai raté la « première période » de Lyonzon. Je n’étais pas sur SoundCloud : c’était un mystère pour moi. Je voyais qu’il s’y passait des trucs, parce que des beatmakers que je suivais y étaient, mais je voyais ça comme une plateforme de diffusion comme pouvait l’être MySpace, en plus développé. Puis, il y a trois piges, j’échangeais avec Phazz (dédicace aussi à lui, c’est un sacré génie) : je voulais qu’on fasse un morceau ensemble pour le projet Aucun potentiel commercial Vol. 1. On était allé boire un coup, et il m’avait branché sur Lyonzon. C’est comme ça que j’ai découvert le collectif. C’est marrant de voir les proximités avec L’Animalerie : il y a un pivot, un lieu central. Nous, s’il n’y avait pas eu « chez Lapwass », on aurait peut-être pas existé. C’est important ce lieu où les gens se rassemblent, où il y a un peu cet « acte magique ».

[Gouap] C’est ce que je disais souvent aux autres de Lyonzon : le chef de Lyonzon ce n’est pas moi, c’est chez moi. Si j’avais été la même personne, mais habitant chez ma mère, ça n’aurait pas du tout été la même aventure. C’est vrai qu’il y a des similitudes avec L’Animalerie. De toute façon on s’est inspiré de tous les collectifs du rap français qui nous ont prouvé qu’ensemble on pouvait faire quelque chose. Tu avances en te disant : « L’Animalerie a fait comme ceci, Sexion d’Assaut a fait comme cela, l’Entourage comme ça , Mafia K’1 Fry comme ça… ».

D’ailleurs, Gouap, dans une autre interview [ici] tu parles de la liberté des membres de Lyonzon de développer des projets solo, j’ai l’impression que c’est le même discours que celui de Lucio pour L’Animalerie, ça a été là encore une source d’inspiration ?

[Gouap] Je crois que la source d’inspiration, c’est surtout la fin des groupes. Je ne vais pas te mentir, pour moi, qu’il n’y ait pas eu d’album de la Mafia K’1 Fry ça a été une tristesse absolue.

[Lucio] C’est le plus grand collectif de rap français de l’histoire, clairement.

[Gouap] J’ai l’impression que ses membres avaient une crainte du solo. Et dès que certains, comme Rohff, ont commencé à exploser en solo, c’est comme s’il y avait eu une sorte de crainte de « perdre ses potes »… J’ai voulu me débarrasser de ce fardeau direct : dans Lyonzon tout le monde fait des solos, tout le monde fait ce qu’il veut, au moins on est tranquille.

[Lucio] D’autant que quand tu es dans un groupe ou un collectif, faire aussi des choses tout seul c’est presque vital. C’est dans ce cadre que tu peux exprimer d’autres sentiments. Dans un morceau collectif où tout le monde se met à péter du freestyle, tu n’as pas trop l’occasion de rentrer dans la sphère de l’intime. Pourtant on ne va pas se mentir : si on fait de la zik c’est qu’on a besoin d’exprimer des trucs. Sans tomber dans des délires romantiques, on est loin de Musset et compagnie. Mais quand tu prends une feuille – eux un téléphone pour le coup [Rires] – c’est que tu as besoin d’exprimer des trucs, et les projets solos servent à ça. Les deux se complètent : quand tu as sorti un solo où tu as exprimé des choses, tu reviens dans le projet collectif avec de nouvelles armes.

Je rebondis sur le fait de créer un groupe : ne crée pas un groupe intéressant qui veut. Ce qui est intéressant dans les gros collectifs que Gouap a cité, et que je retrouve dans L’Animalerie ou dans Lyonzon, c’est qu’il y a des univers différents. Il y a eu des paquets de groupes où les cinq rappeurs rappaient tous de la même façon, avec les mêmes voix, en disant les mêmes choses. Ces rappeurs ont disparu, et c’est normal. Quand tu écoutes Lyonzon, il n’y en a pas un qui a la même voix que l’autre, ou qui rappe pareil. Dans L’Animalerie c’est la même chose : tu passais d’Ethor Skull, avec sa voix et son flow chelou, à Kacem qui faisait deux minutes d’allitérations, puis d’un coup Anton Serra qui hurlait dans le micro ! Quand les gens se prennent dix univers différents dans la gueule en 7 minutes, c’est bien plus intéressant que certains groupes parisiens que je ne citerai pas.

Vous faites justement deux musiques bien différentes, et pourtant Palavas glisse tout seul, la collab’ paraît complètement naturelle. Comment le son a-t-il été conçu ?

[Gouap] Je pense que ça vient de ce qu’a dit Lucio, à savoir qu’on a l’habitude de rapper avec des gens différents de nous. On est habitué à ce que nos différences créent quelque chose. Je sais que quand j’écoutais son couplet, puis le mien, je me disais : « Ha ouais, c’est le choc des générations mais ça glisse ! ».

Pourtant vos manières d’écrire, vos thèmes, vos références ne sont pas les mêmes

[Lucio] Ce ne sont pas les mêmes mais il y a un fond commun de valeurs et de principes. Sur Palavas, pour l’histoire, j’avais enregistré deux sons sur des prods de Gouap : Moon Watcher et un autre morceau. Je suis allé chez Gouap pour le mixage. Il a mixé Moon Watcher mais il y a eu un souci d’ordinateur pour le second et on a perdu le morceau, qui est quelque part dans les limbes. [Rires]

[Gouap] Le disque dur n’a pas voulu…

[Lucio] Du coup, Gouap s’est mis à faire un beat. J’ai atrapé un papier – vu que j’ai 37 ans – et  j’ai gratouiller mon couplet. J’ai enregistré, puis il m’a dit : « attends j’ai un truc » et il a fini par enregistré le sien. Au final on a fait un morceau de A à Z en moins de deux heures.

[Gouap] De la première note de l’instru jusqu’au mixage ! Je me rappelle que j’étais choqué, je trouvais le son incroyable.

[Lucio] Je pense que lui comme moi on aime bosser comme ça. Si tu passes trois mois sur un morceau c’est mauvais signe. Là il y a un côté instinctif, c’était kiffant.

Partie II : Temps et lieux

Gouap, le son Palavas a été enregistré chez toi : est-ce que tu peux nous décrire ce qu’est la Maisonnette ?

[Gouap] On a baptisé mon logement « La Maisonnette », mais en fait c’est plus que chez moi. Ma copine est venue y habiter deux ou trois semaines, et elle a compris que ce n’était pas chez moi. C’est plutôt le lieu de vie de Lyonzon : là où on passe du temps, où on s’ennuie. Je pense que même si un jour je dois partir, je garderai ça comme point de chute. J’ai l’impression que si je perds ça, je perds beaucoup de choses. Au final c’est devenu quelque chose de mythique.

C’était le même principe chez Oster Lapwass ?

[Lucio] Bien sûr. Sans rentrer dans des délires, je pense qu’il y a un aspect vibratoire dans les lieux. Ce n’est pas très définissable, mais il y a des lieux dans lesquels tu te sens vraiment à l’aise. Quand tu as un lieu comme ça, où la collectivité se sent à l’aide, ça déploie le meilleur en chacun pour créer, surtout pour de la musique.

Lucio dans Zone à déprimer tu dis « nostalgique des soirs où j’rappais pour ma putain d’chambre », est-ce que ton logement à toi est aussi un lieu important pour ta création ou pas spécialement ?

[Lucio] Moi c’est partout. Ça peut être un bar – moins ces derniers temps, malheureusement – ça peut être au taf. J’ai écrit au boulot, dans la rue, dans des bus, un peu partout. Je distingue deux types de morceaux : les « morceaux morcelés » : dans le bus ou au taf, tu as un 8 mesures que tu notes ou que tu apprends pour ne pas le perdre, et par assemblage ça finit par créer un morceau. Et puis il y a les morceaux où tu lances le beat, et 40 minutes après tu as ton texte, que tu veux garder tel quel. Je laisse souvent des erreurs, des phases légèrement bancales, je n’aime pas trop raturer. J’imagine que c’est pareil en composition.

[Gouap] Oui, je ne reviens jamais sur une prod. Une fois qu’elle est faite elle ne bouge plus.

[Lucio] C’est le polaroïd d’un instant, tu n’as pas à y revenir. Si tu as autre chose à dire, tu reprends une feuille ou tu réouvres une session ! Après, je sais qu’il y a des gens qui créent un album en faisant 100 morceaux et qui en gardent 20, mais moi je n’ai jamais rien jeté, je garde tout.

Si on élargit un peu, où avez-vous vécu à Lyon, quels quartiers ou trajets vous ont inspiré ?

[Gouap] J’habites à la Guillotière depuis que j’ai la Maisonnette, mais mon quartier reste Sans Souci. Pour moi, c’est un quartier ni trop riche, ni trop pauvre. C’est un quartier où tout le monde vit ensemble, où tout le monde se mélange. Que ce soit ça ou Lyonzon, c’est un peu ma vie : avoir des potes blancs, des potes noirs, des potes rebeus. J’ai des potes qui partaient au ski l’hiver et d’autres qui ne partaient même pas en vacances l’été. Je pense que ma vie sera toujours comme ça : être une sorte de caméléon, être adapté à tous types de personnes, car mon quartier fonctionnait de la sorte.

Du coup, Lyonzon est un collectif plutôt centré sur ce quartier ?

[Gouap] Pas du tout. Ashe 22 vient de La Guillotière. Mini, Mano et moi on est de Sans Souci. KPRI vient de Vaise, et Bu$hi et Mussy viennent de La Réunion, tu vois le truc…

[Lucio] C’est quelques lignes de bus plus loin. [Rires] Moi j’ai grandi à Saint-Priest, dans la banlieue Est de Lyon. J’y ai habité jusqu’à mes 14 ans, puis mes parents ont déménagé vers Sans Souci. Ça ne m’a pas « délocalisé » : j’ai grandi dans les années 80-90 à Saint-Priest, et c’est pareil : il y avait une grande mixité, des gens qui venaient de partout, avec différents niveaux sociaux mais qui se fréquentaient tous. Il n’y avait pas d’affrontements entre quartiers, les gens se connaissaient, ce qui fait que ton cerveau est programmé dès l’enfance pour accepter tout le monde. Après le lycée je suis allé à la Fac, et là c’est pareil : je pouvais fréquenter des fils de diplomates africains, comme un pelo qui avait grandi en quartier et qui était arrivé à la Fac, comme des bourges venus de je-ne-sais-où. Ta provenance sociale peut te définir sur certains points, après si tu es quelqu’un de correct, de curieux, d’ouvert, ça me va.

Est-ce que ces quartiers et leur mixité ont influencé votre musique ?

[Gouap] Grave ! Après je ne vais pas te mentir, dans mon quartier mon rap a mis du temps à être accepté. Les gens me disaient : « pourquoi tu rappes avec une voix aigüe ? » ou « il faut que tu représentes le quartier ! ». Je répondais : « t’inquiètes, je sais ce que je fais. Tant que j’aime ce que je fais tout est bon ! ». Et au final, aujourd’hui, les gens de mon quartier me disent que j’avais raison, que j’avais compris des trucs avant tout le monde.

[Lucio] C’est sans cesse la même histoire dans les courants musicaux : il y a une première période de « purisme », assez longue, parce qu’un courant musical naît sur des règles. Le Jazz, par exemple, est né sur une « idée », et on a forcément regardé les premiers « réformateurs » avec méfiance. Quand Charlie Parker arrive en 1947 et se met à créer le Be-bop, tu as les gens qui s’engouffrent là-dedans et tu as ceux qui trouvent qu’il est en train de tout corrompre. Mais que ce soit en musique, en peinture, en littérature, tout ce qui est « corruption » finit par disparaître, et ce qui créait de l’ouverture reste. Heureusement, sinon on rapperait encore tous comme IAM, ce serait chiant à mourir ! Sérieusement, quel mouvement musical peut rester vif, intéressant, en reproduisant le même schéma ?

Est-ce que vous trouvez qu’on observe aujourd’hui une sorte de redondance dans ce qui se fait dans le rap francophone ?

[Gouap] La différence entre le rap et les autres styles musicaux, c’est que le rap commence à devenir une « variété ». Ça change énormément de choses. Aujourd’hui, tu as des parents qui écoutent du rap, ce qui n’existait pas avant. Cela reproduit le même schéma que le rock : les adolescents qui aimaient ça sont devenus parents et ont continué à en écouter. Petit, quand j’écoutais du rap, mon père me disait : « c’est quoi ce truc de merde ? ». [Rires] Alors que, maintenant, il y a des sons de Gims que ma mère écoute ! Quand Maître Gims faisait A 30%, jamais je n’aurais cru que ma mère écouterait cet artiste un jour. Aujourd’hui le rap passe à la télé, sur les radios les plus écoutées, d’ailleurs c’est peut-être ça qui tuera le rap tôt ou tard. Le fait que ça devienne une variété éloigne les pionniers. C’est à la fois une crainte et quelque chose de normal, aucune musique ne reste immuable.

Cette validation par les médias mainstream ou « de référence » intervient quand même tard dans l’histoire du genre, pratiquement 30 ans après ses débuts.

[Lucio] Franchement, est-ce qu’on s’en bat pas les couilles ? Que le rap passe ou pas sur France Inter j’en ai rien à secouer. Ça n’empêche pas d’en faire et ça n’empêche pas les gens d’en écouter. J’ai envie de te dire, je chie un peu sur leur validation. On n’a pas besoin que des programmateurs de télé ou de radio « valident » le rap. On fait cette musique, on l’a porté, des gens avant nous l’ont porté, d’autres la porteront après. C’est la musique qui compte, pas besoin de validation.

Surtout qu’on constate que le schémas de disqualification se perpétuent…

[Lucio] Je suis tombé sur l’émission rap de France Inter, elle est nulle non ?

[Gouap] Hier il y avait ma pote Jäde qui passait. [Rires] C’est de la promo… Après, la promo, avec le streaming, je ne sais même pas si c’est vraiment nécessaire. Je ne passe pas en radio et pourtant je gagne des thunes !

[Lucio] Je pense qu’aujourd’hui, les médias ont plus besoin du rap que l’inverse.

[Gouap] Tout à fait d’accord. Ces radios-là sont plutôt focalisées sur les 40-60 ans, et comme je disais, aujourd’hui tu as des gens dans cette tranche d’âge qui écoutent du rap. Ils sont obligés de leur parler aussi. Je ne pense pas qu’ils le fassent par amour pour cette musique, il y a des intérêts derrière. Et je pense que c’est une vocation pour tout rappeur : faire en sorte que les médias n’aient plus le choix. C’est ce que je me suis toujours dit : ils ne pourront pas ne pas reconnaître quelqu’un qui se tue à la tâche. Je cite encore Jul : quand il est arrivé, je lui crachais dessus. Je n’aime pas sa musique, mais face à son travail, sa détermination, tu es obligé de reconnaître qu’il est déter !

[Lucio] Jul c’est un bon exemple. Tu ne peux pas lui enlever sa passion et sa singularité. Que tu aimes ou que tu n’aimes pas, le mec a créé une nation ! C’est admirable en soi.

Lucio tu es très critique des majors dans Hôtel sans *****. Gouap tu as critiqué par le passé le positionnement des médias spécialisés. Qu’est-ce que vous pensez de l’industrie musicale au sens large aujourd’hui ?

[Gouap] Je trouve que les médias jugent trop vite. Tu ne peux pas juger un poussin quand il est dans son œuf, il faut laisser le temps. J’imagine que dans ta question tu fais allusion au morceau Booska Pute : le morceau réagit à un article qui disait : « le rap SoundCloud est-il inexistant en France ? ». Quand tu regardais notre SoundCloud, il y avait des millions d’écoutes… Donc là, tu as envie de leur dire : « bon les gars, c’est pas parce que pour l’instant on est pas Booba que le truc est inexistant ! ». J’ai l’impression qu’aujourd’hui ils prennent plus de pincettes, parce qu’ils ont compris qu’un gars qui était critiqué il y a 10 ans peut devenir le numéro 1. Il y a moins de condescendance et plus de curiosité. Tant mieux pour nous, mais de toute façon ce n’est pas ça qui nous fait manger.

Pour ce qui est des majors, elles ont compris aujourd’hui qu’il fallait signer des distrib’. Ils ont appris à faire confiance aux artistes, qui savent mieux que les directeurs artistiques comment leur musique doit être. Même chose que pour les médias, ils se sont adaptés par la force des choses. Quand ils ont 10 rappeurs qui explosent sur YouTube et qui leur disent : « ton contrat et ton directeur artistique je m’en bas les couilles », je peux te dire que le soir même dans la salle de réunion ils se posent des questions ! [Rires] Moi je rappe pour ma vie, pas pour me retrouver à 35 ans au Monop’ à ranger des rayons. Je sais ce que je vaux, donc je ne vais pas me rabaisser à ce que veut la maison de disque. Le rapport de force s’est inversé depuis une dizaine d’années. Prends Salif : le seul son que j’ai entendu de lui en radio c’est Jean slim, un de ses plus nazes. Tu peux être sûr que c’est un D.A. derrière qui lui a conseillé de le mettre dans l’album. Sans ça, il aurait peut-être eu moins de succès, mais il aurait gardé toute la validation de la street. Et c’est cette validation, ce prestige, qui aujourd’hui a dépassé celui des médias.

En assurant sans doute une plus grande longévité

[Gouap] Tout à fait. Par exemple, les gars de L’Animalerie ont bien plus duré que trois quarts des mecs qui ont commencé en même temps qu’eux, qui ont signé un contrat de suite, ont fait un tube puis ont disparu. Toute la question est là pour un rappeur qui débute aujourd’hui : est-ce que j’ai envie d’être un artiste one-shot ou, quitte à me battre pendant 15 ans, d’être un artiste suivi par 5000 personnes ultra fidèles ?

[Lucio] Ce rappeur qui débute aujourd’hui, il doit toujours se dire qu’un vampire aura besoin de sang frais. C’est à ça que je résume l’industrie : pomper du sang frais. Gouap a raison, aujourd’hui ils ont des contraintes ; ils ont dû lâcher sur certaines choses. Moi j’ai toujours eu une réaction plus « bête » : je ne contourne pas, je refuse. Je me suis dit que la liberté de mon truc passait par le refus. Après, c’est vrai que la génération de Lyonzon arrive plus armée face à tout ça, ils ne sont pas arrivés les poches vides.

Si on en revient à Lyon et son rap, on a l’impression que la scène est souvent en pointe (L’Animalerie au temps du renouveau boom-bap, Lyonzon avec la trap puis la drill), et qu’au final les plus gros succès finissent par revenir à des artistes parisiens.

[Lucio] Je crois quand même que ça a tendance à bouger. Dans les grosses têtes qui percent, il y a des gens d’un peu partout. Tu aboutis à ça grâce aux nouveaux vecteurs de diffusion. Perso, quand je parle de Paris dans le rap, je ne parle pas de rappeurs parisiens. Je parle d’un état d’esprit, du clientélisme, mais qui finalement est quasiment hors champ artistique.

[Gouap] La grosse différence entre Paris et Lyon, d’après ce que j’ai pu voir depuis que je rappe, c’est qu’à Paris, le grand du quartier va tout investir sur le petit qui rappe. Alors que, de notre côté, personne n’a mis un euro sur Lyonzon. Ça change beaucoup de choses : quand tu as 17 ans, pas d’argent dans les poches, comment est-ce que tu payes ton clip, ton studio ? En province il y a moins cette culture de « la grosse tête du quartier qui va tout mettre sur le petit ». On sait bien que dans les quartiers des gens brassent des sommes astronomiques, de l’argent sale. Un moyen de le blanchir c’est de faire rapper le petit, en mode : « je vais te payer le studio, le clip, par contre quand l’argent commence à rentrer tu me fais un virement ». Je pense que cette culture existe à Marseille et à Paris, mais pas à Lyon, à Strasbourg ou ailleurs.

Partie III : Visions partagées

Lucio tu dis, sur Zone à déprimer : « observe mon fils d’ici que j’finisse en putain d’cendres ». Gouap dans Switch 3 tu dis : « j’ai 28 ans j’trouve déjà que c’était mieux avant », ou encore « ma femme se demande si j’vais arrêter la beuh ». Vous exprimez des choses personnelles sur votre vie privée, sur votre rapport au temps qui passe, est-ce que ce sont les phrases les plus dures à écrire ?

[Gouap] Je n’ai aucun complexe par rapport à ça. Je suis un être humain, et on a tous nos forces et nos faiblesses. Ça ne sert à rien de cacher ses doutes ou ses craintes. Je pense même qu’il y a plus de valeur à parler de ta vie et de tes sentiments qu’à répéter : « j’suis un gros dur, j’suis un gros dur… ». Comme je te l’ai dit, je réponds à tous mes DMs. Quand je fais un son où je parle de moi ou de mes défaites, les gens se sentent plus concernés. Ils mettront moins le son en soirée, mais c’est celui-ci qu’ils auront dans leurs écouteurs. J’ai la chance de savoir faire du turn up et de savoir me livrer.

Je trouve que sur Switch 3 on bouge quand même bien la tête

[Gouap] Tu vois, j’arrive même à mélanger les deux ! [Rires] Je pense qu’on est sorti du schéma de rap : « mon quartier c’est le plus fort, j’suis plus fort et je vous baise ». L’enjeu aujourd’hui c’est de pouvoir toucher au mieux les gens, dans leur fierté, leur intimité.

[Lucio] Ce n’est pas difficile de faire un morceau honnête sur ton intimité. Au contraire, moi ça me libère sur plein de choses. Formuler quelque chose c’est le conjurer. Il m’est souvent arrivé de rencontrer des gens après des concerts qui venaient me voir et me disaient : « tel morceau ou telle phrase m’a sorti d’une sale période ». C’est à ce moment que tu prends conscience de l’écho que ta musique peut avoir chez les gens. Au départ, tu fais ta musique pour rigoler, mais au final ça se transforme en quelque chose de sérieux, qu’il ne faut pas trahir. Je vais te dire, les pelos qui font du rap de truand 24 heures sur 24, je me dis que derrière il doit y avoir un mal-être de fou !

Vous parlez aussi de la société qui vous entoure, avec un point commun chez vous qui est le refus du vote. Quelle serait du coup pour vous le moyen d’améliorer le monde ?

[Gouap] Quand j’ai pu voter pour la première fois à 18 ans, j’y suis allé. J’avais l’impression que c’était important. Je me sentais concerné, j’avais l’impression de mener un combat idéologique. J’avais l’impression qu’il se passait un truc en mettant mon bulletin dans l’urne. Puis la réalité te rattrape vite, et tu finis par te demander : « à quoi ça sert ? ».

[Lucio] La solution n’est que collective, à partir du moment où tu mets hors-jeu la politique. A partir de là il ne reste que le champ social, et la solution ne viendra que de là. Je pense que nos générations sont foutues. On est la fin de quelque chose. La question c’est : « qu’est-ce qui va être fait derrière ? ». Je pense que la solution passe par l’éducation, par une transformation lente.

[Gouap] Les gens ont trop tendance à penser que l’héritage n’est synonyme que d’argent. C’est quelque chose qui a complètement transformé le monde, d’un coup. Les valeurs sont restées longtemps les mêmes, puis les gens se sont détachés de leur héritage, on va dire à partir des années 1940. Il y a des effets positifs : le paysan qui aujourd’hui se dit qu’il peut être cadre sup’. Mais il y a aussi de méfaits : à trop changer ce que tu es, tu changes le monde et tu le tues. En plus, des choses évoluent mais les structures restent les mêmes : c’est cool que les femmes puissent voter, mais aujourd’hui des mecs battent leur femme et rien ne les en empêche. On fait croire aux gens qu’il y a un changement, mais quand ils rentrent chez eux et ferment la porte à clé, rien n’a bougé.

[Lucio] Il y a des changements de surface mais rien en profondeur. Des penseurs comme Michel Clouscard le disaient déjà il y a 50 ou 60 ans : là où le libéralisme est très fort, c’est qu’il fait passer le sociétal pour le social. Avec l’idée que le monde va changer quand on se sera occupé du racisme ou du droit de telle communauté. Sous ce couvert, n’est jamais abordée la vraie question : la question sociale, les riches et les pauvres. On réglant cette question, tout le reste pourra être corrigé. Pour une vraie cicatrisation du monde, il faut penser au règlement des questions sociales. Or, aujourd’hui, on est dans les questions sociétales, dans les questions quasiment individuelles. On est jamais sur la collectivité en soi. La vraie démocratie n’existera pas tant qu’il n’y aura pas de rapports plus sains entre riches et pauvres.

[Gouap] Aujourd’hui les gens combattent pour eux-mêmes, pas pour le monde entier. Souvent sur Insta je m’oppose à des femmes qui se disent féministes. Je réponds souvent qu’en France elles gagnent plus que 3 milliards de personnes sur Terre. Donc c’est un combat pour la personne mais pas pour le monde entier. On est dans un pays riche, de décision, de décideurs. J’ai pris une claque quand je suis allé au bled pour la première fois. La Côte-d’Ivoire est un des pays les plus pauvres au monde, et quand tu vois les conditions de vie des gens, tu as du mal à comprendre les questions qu’on se pose ici. Tu vois des gens bosser dans des champs de cacao, à mettre plein de pesticide sans masque, bouffer des toxines. Les gens ici n’ont pas conscience de ça. J’ai l’impression que les gens aujourd’hui oublient qu’il n’y a pas que leur vie, mais qu’il y a des millions de vies autour d’eux. Une des sources du problème, c’est le fait que beaucoup de gens n’ont pas les moyens de voyager : quand tu vois les choses de tes propres yeux ça change énormément de choses. L’autre problème c’est la culture des pays riches : tu as déjà plein de choses, mais ça n’est pas assez. Au bout d’un moment tu te dis : « c’est bon mon gars, qu’est-ce que tu veux de plus ? ».

[Lucio] Pour le coup c’est une vraie construction politique. Après la seconde Guerre Mondiale, avec le plan Marshall, la question c’est devenue : « comment est-ce qu’on fourgue des objets aux gens ? ». Avec une envie d’objets qui se répète à l’infini.

Comme échappatoires à ce monde vous évoquez des substances, Lucio plutôt l’alcool, Gouap plutôt la beuh ou la lean. Quelle est la place de ces substances dans votre musique, une source d’inspiration ou une cause de ralentissement ?

[Gouap] Je vais te dire : j’ai arrêté de fumer et de leaner, et j’écris pareil ! Idem pour les prods, je les fais de la même manière.

[Lucio] C’est un peu pareil pour moi. Que j’ai bu un coup puis qu’un texte parte, ou que j’ai une idée fulgurante dans le bus, il n’y a pas vraiment de différence. L’impact porte sur la vie : des fois tu as envie de boire un verre parce que tu en as besoin.

[Gouap] C’est une erreur, pour un artiste qui commence, de se dire : « je ne vais pas être bon si je ne fume pas ». Ce n’est pas le bon état d’esprit. C’est comme si un sportif se disait : « sans dopage je ne vais pas être performant ». Le truc est en toi ou il n’y est pas. Ces substances je les ai toujours associé à la détente, pas vraiment à la créativité. Le cliché qui associe la défonce et la création je pense qu’il est véhiculé par les rappeurs mauvais. [Rires] Ceux qui sont forts n’ont pas besoin de drogue pour être forts.

[Lucio] Ce cliché vient des Romantiques, jusque dans la chanson française avec des gens comme Gainsbourg. Mais, à ces différentes époques, il y avait des mecs qui ne buvaient pas une goutte d’alcool et qui écrivaient des textes de fou. A l’inverse, je ne sais pas si tu as écouté les derniers morceaux de Renaud… tu as envie de dire : « ne buvez pas trop les gars ! ». [Rires]

[Gouap] Tu as aussi des gens, autour des artistes, qui aiment l’idée de les voir défoncés. Dans Switch 3 je parle du fait que j’ai arrêté de leaner. Et tu as un mec qui a osé m’écrire : « tu vas décevoir tes fans ». Ce sont ces gens (ton manager, un fan), quand ils prennent aussi des trucs, qui vont avoir l’impression que tu leur enlèves une sorte de validation. C’est comme si tu avais coupé un lien avec eux, alors que tu restes la même personne, qui écrit des textes, qui fait des prods…

Partie IV : le rap à Lyon : passé, présent, futurs

Le projet de Lucio Outrenoir EP devrait sortir courant mars, on y retrouve une nouvelle collaboration entre vous deux.

[Gouap] Vous allez voir, elle est bien ! [Rires] Cette fois-ci c’est davantage moi qui me suis adapté.

[Lucio] Et cette fois la prod sera faite par Lapwass.

On y retrouvera aussi Casus Belli, taulier du rap à Lyon. Un tel mélange local et générationnel me semble assez inédit dans le paysage rap lyonnais.

[Lucio] Quand j’étais ado, il y avait quand même une scène lyonnaise ultra-dynamique. Il y avait de gros collectifs : les gens de L’armée du ruban rouge, IPM, la compil’ Premier rugissement qui comporte un des premiers morceaux de Casus. A Saint-Priest il y avait le 800, auquel appartenait mon pote K-Naï, avec qui j’étais à la maternelle. C’est un ami de longue date, je lui passe le bonjour s’il nous lit. Donc il y avait beaucoup de dynamisme vers 1999-2000. Un peu moins après, c’est vrai, même si des gens comme Les Gourmets ou Casus surnageaient.

Ce qui m’amusait pour ce projet c’était d’avoir un ancien, un nouveau, et faire en quelque sorte le trait d’union. Casus ou Lyonzon sont dans des délires différents, mais les réunir permet de dire : « au final on fait la même zik ». Il y a une tradition commune, et tout peut se rejoindre. Quand on fait quelque chose de bien, on peut le faire avec n’importe qui.

Donc ça ne s’inscrit pas vraiment dans la veine actuelle des « projets locaux » ?

[Lucio] Non, ce n’est pas ça. Même si par ailleurs on aime bien représenter Lyon. C’est une ville qu’on kiffe et qui niveau rap a un délire particulier. On n’y a jamais trop suivi de tendance. La dernière fois je suis tombé sur la vidéo d’un gars des Minguettes qui fait des millions de vues et qui rappe sur de la grosse funk…

[Gouap] Je pense que c’est L’Allemand ! Mais quand ça marche, je crois que les gens n’aiment pas trop dire que c’est lyonnais. [Rires] Les médias traditionnels sont tellement dans une logique « Paris – Marseille » qu’ils ne vont pas prendre la peine de citer les banlieues de Lyon : Vénissieux, Villeurbanne, Caluire…

Le morceau sur Outrenoir EP sera votre troisième collab’, est-ce qu’on peut s’attendre à un projet commun de plus grande envergure ?

[Lucio] On n’en a jamais parlé. Mais peut-être qu’un jour j’écrirais à Gouap : « T’as pas dix prods ? ». Ou peut-être que ça restera des morceaux par-ci, par-là, on s’en fout un peu. Les choses se font avec une grande part de hasard, ou de Providence selon quelles sont tes croyances.

[Gouap] Je ne me pose jamais ce genre de question, parce que je sais que tout est possible. J’ai appris à ne pas me fermer de porte.

Vous êtes des piliers de vos collectifs respectifs : est-ce que des collaborations entre Lyonzon et L’Animalerie pourraient voir le jour ?

[Lucio] J’avoue que sur ce point je me suis déjà posé la question. Je pense que ce serait difficile de ramener tout le monde : les vidéos collectives de L’Animalerie c’était déjà la croix et la bannière. Par contre, faire quelque chose avec plusieurs membres de chaque team ça aurait de la gueule. Avec tous les styles différents qu’il y a, ça pourrait le faire.

[Gouap] Pareil, j’y ai déjà pensé. En plus, je sais que quelqu’un comme Ashe écoute des freestyles de L’Animalerie de l’époque. [à Lucio] Tu vois le freestyle où vous êtes devant le tunnel de Croix-Rousse ? Ashe nous le fait tout le temps écouter ! Il m’a dit qu’il y avait une phase d’Anton Serra qu’il avait mis quatre ans à comprendre. [Rires]

[Lucio] Je crois qu’Anton fait un champ lexical sur le bricolage, une métaphore filée sur seize mesures.

[Gouap] Ashe est le rappeur le plus street de Lyonzon. Le fait qu’il me fasse écouter des freestyles de L’Animalerie allume des signaux dans ma tête.

Est-ce qu’on aura un jour un morceau commun Ashe 22 / Anton Serra ?

[Lucio] Les deux nerveux de chaque équipe, ce serait pas mal ! [Rires]

[Gouap] L’idée d’une collaboration LyonzonL’Animalerie pourrait me plaire. Mais, comme pour l’idée d’un projet commun avec Lucio, il faudrait que ça se fasse à l’instinct. Il faudrait se retrouver un jour dans un studio et lancer le truc direct. La seule connexion avec un autre collectif qu’on ait faite c’est avec le 667, et c’est comme ça que le truc s’est passé. Quand tu es en train de faire la prod, que tu te retournes et que tu vois tout le monde en train d’écrire, tu captes que c’est bon.

Est-ce qu’il y a des rappeurs de l’autre collectif que vous kiffez particulièrement ?

[Lucio] Dans Lyonzon j’aime bien Noma. Et je trouve Bu$hi cher fort ! Il se balade. J’appelle les mecs comme ça les « rappeurs naturels ». Dans L’Animalerie Ethor Skull ou Hakan étaient un peu comme ça : quelle que soit la prod ça passe bien ! C’était presque écœurant. [Rires]

[Gouap] En tout cas je le répète : si quelque chose se fait entre les deux collectifs, ce sera à l’instinct. Je ne vais pas appeler Lucio et lui dire : « réunis lui, lui et lui, on se donne un mois de délai… ». Ceci étant dit, je pense que c’est faisable !

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3 comments

  1. Coquille supprimée, merci d’avoir relevé !

  2. Lucio mon poto gros respect à toi et à l’équipe.

    #lanimalerie #800industrie
    #depuislamaternelle #laprimaire #stpripri
    #69latrik

  3. Petite coquille je crois

    C’est k-naï et pas kanaye

    😉

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