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[Chronique] 1997 – L’Ecole du Micro d’Argent – IAM

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 Peu d’amateurs de rap hexagonal sont passés à côté. Complet, calibré et réfléchi, L’École du Micro d’Argent, dont le nom fait toujours frémir, a nettement influencé les productions actuelles et est encore considéré comme l’un des meilleurs du genre. Mais si cet album est déjà célèbre, pourquoi revenir dessus ? Parce qu’une légende se commémore.

La Forme au service du Fond

Tout d’abord, ce qui rend cet album unique, c’est sa richesse thématique, doublée d’une harmonie et d’une singularité propres. Tant par les variations de registre que par les sujets abordés, les marseillais s’adressent ici à un très large public, tout en restant 100% hip-hop et 100% crédibles. La qualité sonore de l’opus vient également renforcer ce sentiment de perfection. Débarquant en 1997, à une époque où le jeune rap a tendance à être monocorde et un peu brouillon, l’ovni martien, de retour de New York, décolle sans turbulences. Proposant une production soignée et claire, son mastering est parfaitement équilibré. On ressent rapidement l’influence directe du rap East Coast américain, notamment le Wu-Tang ou Gang Starr. Viennent s’ajouter des samples, quelques scratches et autres ambiances racées, donnant corps au projet en lui conférant ses sonorités épiques, malgré des beats bruts et cycliques. Dans l’ensemble, la tracklist est organisée de manière intelligente, avec son degré de randomisation, ce qui fait vite penser à un recueil de contes ou de fables, récités tantôt par des sages, tantôt par des guerriers. Enfin, la jaquette de l’album contribue pareillement à donner une dimension mythique au projet : l’armée de samouraïs fantomatiques, postée en hauteur dans un ciel écarlate laisse présager toute la noirceur du contenu. La typographie bardée de fer et estampillée des initiales anglo-saxonnes, sorte d’entité sombre au regard fixe, ajoute du mystère, tandis qu’elle annonce la nature solide, tranchante, des beats et caisses claires. L’écriture japonisante, quant à elle, exprime le sens zen et maîtrisé de lyrics très référencées.

Le Temps des Empereurs

La particularité d’un Empire, est qu’il couvre une superficie considérable en assimilant ainsi énormément de cultures pour forger la sienne, et par ce biais imposer sa suprématie. C’est le cas d’IAM. Gouverné par le Pharaon Akhenaton et son fidèle allié Shurik’N, l’Empire « Je Suis » a toujours su incorporer des éléments culturels forts dans ses textes, qu’ils soient cinématographiques, populaires, mythologiques ou encore historiques. L’École du Micro d’Argent marque l’apogée de ce règne, tant la synergie entre réalité et fiction est puissante. Ces dernières sont parfois complètement mêlées (L’Empire du Côté Obscur, Quand tu allais on revenait…). Mais quelques fois, c’est bel et bien du rap conscient, réaliste, qui ne laisse que très peu de place à la fiction et au second degré (Nés sous la même étoile, Petit Frère, Demain c’est loin). Néanmoins, le réalisme est aussi utilisé pour romancer quelques histoires, plus légères, ne manquant pourtant pas de technique et/ou d’humour (La Saga, Elle donne son corps avant son nom). Les sujets évoqués restent dans l’ensemble une pléthore de métaphores et d’accumulations, où les flows carrés et impérieux des deux principaux MCs ponctuent à merveille leurs intentions. Les kicks et les basses de Khéops et Imhotep viennent appuyer leur voix et procurent à l’album une certaine lourdeur, une impression de martèlement permanent. Le phrasé robuste et constant assure quant à lui l’essence inébranlable d’un rap qui a quasiment oblitéré les sonorités funk des albums précédents. Toute l’imagerie pharaonique et féodale dont est friand le groupe prend son sens ici. En effet, à la manière des grands maîtres Shaolin, AKH et Shurik’N donnent une leçon martiale et intégrale de hip-hop pur, dans cet album qui restera une référence incontournable de tout un domaine. Les six méditerranéens n’ont pas besoin de prendre part au rap game : c’est eux qui fixent les règles.

Des tracks d’anthologie

Hormis son succès commercial (plus de 1600000 unités vendues) et ses nombreuses récompenses (Troisième au top 50, Album de l’année 1998, Disque d’Or…), c’est évidemment lorsque que le disque tourne que l’on découvre les plus fabuleux trésors de L’École du Micro d’Argent. En effet, les 16 pistes sont de purs exercices de style qui regroupent pratiquement tous les sous-genres du rap (du moins à l’époque). Ainsi, parmi les plus mémorables, nous avons l’égo-trip Chez le Mac, authentique hymne à la poésie, dissimulé sous les traits autobiographiques d’un proxénète. L’École du Micro d’Argent inaugure l’opus, un chant guerrier à la froideur sinistre parfaite, se référant au Japon féodal et à l’école des moines Shaolin. De même, on se rappelle du frisson engendré par la respiration de Dark Vador sur L’Empire du Côté Obscur, où les références à Star Wars sont omniprésentes ; image invitant à rejoindre les forces noires, comprendre les marginaux combattant les pièges politiques et médiatiques, notamment dans la ville de Marseille (« Mars est l’Empire, je lance mes troupes à terre pour éradiquer ce niais de Jean-Claude Gaudin Skywalker« ). Dans la même veine, le texte Dangereux, en featuring avec le new-yorkais Rahzel, attaque directement la censure à l’encontre des rappeurs. Le groupe s’essaye ensuite au story-telling avec la fable Elle donne son corps avant son nom, où nos deux compères relatent une arnaque dont ils sont victimes ; et Un cri court dans la nuit, de sombres anecdotes en collaboration avec Nuttea. Sur le morceau Un bon son brut pour les truands, la grosse voix de Freeman (qui pose pour la première fois sur un track de la bande) vient ajouter sa touche hardcore dans un véritable western rapologique. Bouger la tête restera également dans les annales, sorte de gimmick-étendard pour le groupe. Ensuite, Petit Frère et Nés sous la même Étoile sont sûrement deux des plus mythiques (notamment grâce aux clips et à la diffusion radio), les deux textes étant des observations tragiques des problèmes des cités. Le premier est dédié à la violence qui frappe de plus en plus jeune, le second est une autobiographie relatant la galère financière dans laquelle beaucoup de banlieusards vivent. Mais la chanson qui a le plus marqué les esprits est bien entendu Demain c’est loin. Une énorme claque auditive traitant du quotidien des jeunes des banlieues. Neuf minutes, deux couplets, aucun refrain et de pures lyrics qui restent, quinze ans après, exemplaires. Sur une boucle dépouillée, parsemée de quelques bruitages, le flow hachuré et graisseux de Shurik’N vient fendre le beat, d’une constance remarquable où il tartine pendant près de quatre minutes successives. Puis, la voix plus abrasive d’Akhenaton prend le relais pour hacher menu le reste de la piste, qui nous mène à la conclusion de l’album : « Je ne pense pas à demain, parce que demain c’est loin. » Trop longue pour passer sur les ondes, la performance reste néanmoins dans les crânes et a souvent été considéré comme le meilleur morceau de rap français de tous les temps. On peut enfin noter la collaboration de trois rappeurs américains, produits par le Wu-Tang Clan, qui posent sur La Saga ainsi que la présence d’East et Fabe (Scred Connexion) sur le morceau L’Enfer.

« Tu sais de qui je défends l’honneur« 

Un des grands atouts de cet album est aussi son caractère « raisonnable », son absence de parti-pris radicaux, qui le rendent intemporel, voire universel. Pourtant, la plupart des morceaux sont centrés sur la vie dans les cités, où les inégalités sont légion. Mais l’aisance du groupe à manier les mots et les allégories, concoure forcément à rendre ces informations accessibles à tous, mieux encore, chaque membre du public peut s’y identifier, à un moment ou à un autre. De plus, au fil de leurs textes (du moins les plus « engagés »), aucune morale à suivre n’est dictée, les deux rappeurs ne font que constater, narrer leur parcours et celui des leurs. Ils utilisent cependant un flow sévère pour que l’on éprouve immédiatement la gravité des situations exposées. Malgré le sérieux des paroles et les égo-trips parfois agressifs, IAM garde ce qu’il faut de sobriété et d’autodérision pour ne pas passer du côté obscur…

Tout le génie de l’œuvre et des deux MCs réside donc dans cette capacité à narrer des histoires graves, tout en agrémentant leurs poèmes de références pertinentes ; et bien sûr le fait que le rap d’IAM soit pratiqué comme un art martial. L’École du Micro d’Argent, par ses références éclectiques et son haut niveau technique marque à tout jamais le rap français et continue à faire « bouger des têtes« .

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3 comments

  1. C’est corrigé, merci Tinmar

  2. Un bon son de brute ? Vous êtes sûr ?

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