Heuss et Vald : horizon vertical ; collaboration pas si mal

Les deux rappeurs connus pour leur excentricité livrent un projet spontané aux couplets de bonne facture, mais qui parfois pêche par son manque de contenu.

Un album commun entre Vald et Heuss l’enfoiré, ça a de quoi exciter, mais ça a aussi de quoi inquiéter. Les deux rappeurs n’ont pas les mêmes identités artistiques, et ne touchent pas  forcément les mêmes publics. Pourtant, sur Horizon vertical, Heuss et Vald ont réussi à donner une cohérence à leur démarche, à travers un projet simple : prendre du plaisir à rapper, sans chercher plus loin. Les rappeurs n’arrêtent que rarement de débiter, enchaînent les passe-passe, et ne laissent pas les prods respirer, le tout sur un format dense – 12 titres. Si l’album s’écoute avec plaisir grâce à cette spontanéité et cet appétit de rap,  il ne nous raconte parfois pas grand-chose. Et quand il essaie de le faire, c’est maladroit voire raté.

Mais ça rappe, et c’est déjà ça. Comme pour montrer qu’ils ne sont pas les pitres auxquels certains cherchent à les réduire, Heuss et Vald débitent sur des productions ciselées, remplies de samples, composés de violons ou de cuivres sudistes, ou mêmes de voix (la très bonne prod de Matrixé). Seules quelques respirations plus mélodiques (Canada, Guccissima, 2014) viennent ponctuer un album fait pour secouer la tête et guetter les rimes audacieuses. Bref, on a évité le pire, à savoir un espèce d’album-blague-bromance, de la part de deux rappeurs connus pour leur côté décalé. Les Double hélice, on a donné, et on n’allait pas s’en coltiner un quatrième.

Le retour du Heuss qui rappe

Cela fait particulièrement plaisir de retrouver le Heuss kickeur, et son timbre blanc qui fait toute sa saveur lorsqu’il se décide à  rapper. La filiation avec le Alkpote de la deuxième moitié des années 2000 est frappante, dans les intonations (son entrée traînante sur le deuxième couplet de Mauvais) et dans le goût des rimes prolongées sur tout un couplet. Dans le genre, on retient sa description d’une tablée de bandits scorsesienne dans une longue assonance en ou et en a sur Horizon verticale : « Regarde bien les personnages qui fument, qui boivent du douze ans d’âge / À quatre-vingt-douze pourcentages, récupèrent toutes les bourses en cash / Des grosses sommes épouvantables qui passent pas dans les dessous d’table / Ramène du business rentable pour mes gars, les infréquentables / Tous les esprits redoutables où les coupables sont non-coupables ». Heuss déploie une vraie énergie, qu’on ne lui avait pas vu depuis des mois, notamment sur Mauvais, où il répond à ses détracteurs : « Si j’avais pas té-chan, ils seraient tous étrangers ».

Vald, lui, fait ce qu’il sait faire, à commencer par ses variations de ton (de la voix traînante et grave, à la voix aigüe et nasillarde dans Royal Cheese) qui dynamisent ses couplets. Il sait aussi nous faire rire (« J’me perds jamais comme le vélo »), excelle dans l’egotrip (« J’écoute ton album, je culpabilise, putain, qu’est-ce que fais de mon temps libre ? »), et manie les pics politiques un peu convenus (« Faut croire en tes rêves mon frérot / On r’met des Oscars à des pédos »). Le tout est coloré par la mélancolie du rappeur. On retrouve son dégoût du rap, de ses fans, et du succès sur le morceau Canada, avec des phrases comme « En coulisse, ça sent la pisse, y a pas d’amour » ou « Mon public n’a pas de race, y a qu’des dégénérés »  (qui rappelle la phrase de Nekfeu à propos des « boloss qui l’écoutent » sur son morceau avec Kalash Criminel).

Des thèmes qui tournent à vide

Seulement voilà, comme dirait justement le  Grand Crimi sur Piano sombre : ça rappe bien, mais ça manque de contenu. Heuss et Vald ont du mal à parler d’autres chose  que de leur quotidien de vedettes – du Uber à l’Airbnb – sans en dire grand-chose d’intéressant. Or, tout ça n’est pas forcément passionnant quand on n’a pas ce mode de vie. On ne leur demande pas de tomber dans des grands discours de dénonciation du capitalisme – même si ça fait quand même chier quand Heuss, dans la lignée de bon nombre de ses confrères, se plaint de payer trop d’impôts. Simplement, on espérait des paroles un peu plus touchantes, marquantes. Ici, à l’exception de quelques morceaux (VHR par exemple) qui introduisent un peu de poésie dans l’écriture, on reste dans les lieux communs.

Pour prendre Mélange, le titre d’ouverture (celui où Heuss se plaint des impôts), on a l’évocation des concerts à Bercy, du fiscaliste, du million, de l’Airbnb, de la vie en tournée, des revenus, des ventes d’albums… Ce qui ne serait pas gênant si, sur le morceau suivant, on ne parlait pas d’être reconnu à l’épicerie, ou encore des hésitations à profiter de la célébrité. Et sur le suivant, du rap, du streaming, et des tours en bus. Bref, en évoquant essentiellement leur vie d’artiste, et sans franchement la traiter ni par le biais de la déception (à la PNL), ni par la  joie candide (à la Koba la D), les deux artistes subissent le même sort qu’une tournée trop longue, de Zénith en Zénith : tourner un peu à vide.

Quelques moments cherchent à se démarquer de cette thématisation un peu faiblarde à laquelle la pochette de l’album fait écho. Dans les réussis, on a déjà cité les belles images de VHR ou la mélancolie de Canada, qui pour le coup traite de l’amertume de l’artiste qui a trop été sur la route. Il y a aussi Guccissima, chanson d’amour assez efficace – si l’on met de côté les lignes dégueues sur les femmes des deux rappeurs, autre gros point faible de l’album, entre le mélange de moralisation réac et de violence de Heuss (on n’oublie pas l’horrible Anita) et  d’ « humour » à la 15-18 de Vald fait pour flatter sa fanbase.

On a aussi des beaux ratés lorsque les artistes essaient d’évoquer autre chose que la vie d’artiste. Il y a le morceau 1992, un peu pénible, ou encore le passage de Vald dans Matrixé qui parle des gens dans le métro qui s’impatientent quand il y a un suicide. Celui-là, si Fauve l’avait fait, on se serait tous bien marrés. Le grand raté de l’album reste 2014, où les deux rappeurs abordent le thème de la paternité, en ne disant absolument rien. Ce morceau n’est pas qu’un accident de parcours, il révèle la faiblesse du projet. Lorsque Heuss et Vald sortent du seul thème qui les réunit (faire la fête dans des tour bus), ils n’ont plus grand-chose à raconter. On espère que sur leurs prochains albums solos, ils arriveront à aborder des sujets différents, tout en gardant la spontanéité et la joie de rapper qui font la fraîcheur de ce projet.

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Jeune journaliste en formation, ça fait déjà trop longtemps que j'écris des articles sur le rap. Ca parle souvent de politique et de rapports sociaux, c'est souvent trop long, mais c'est déjà moins pire que si j'essayais de rapper.

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