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[Chronique] Hugo TSR – Fenêtre Sur Rue.

Après le Maxi 33T Piège à Loup fin 2011 pressé en série limitée, Hugo , fer de lance du TSR Crew, revient en ce mois de Novembre 2012 avec un 3ème album solo, Fenêtre sur Rue, toujours estampillé Chambre froide, structure de production montée en 2007 quelques mois avant la sortie du dernier LP d’Hugo, Flaque de samples. Considérons cet album comme celui qui a définitivement assis la notoriété du MC originaire du 18ème arrondissement notamment à travers la diffusion du clip Objectif Lune qui n’a cessé de truster les suffrages sur la toile depuis sa première diffusion.

Hugo TSR, rappeur / beatmaker, auto-proclamé roi des punchlines jouit en effet d’une solide réputation sur la scène underground parisienne et hexagonale notamment par sa défense inconditionnelle d’un rap classique, en rupture avec les tendances mainstream, avec des orientations sonores proches de celles des années 90 (samples de piano / violon, beat gras, basses rondes…). L’authenticité du personnage, souvent affublé d’une capuche et que vous avez plus de chances de croiser dans un resto grec au Nord de Paris, flash de Poliakov en poche et marocain sur l’oreille, que dans un club sur les Champs-Elysées ou dans une bijouterie Place Vendôme, concourt également à l’aura du rappeur eurasien.

A la découverte de la pochette le ton est donné, un bambin jouant à la marelle sur un corps dessiné à la craie nous informe comme prévu que la fenêtre de l’appartement d’Hugo ne s’ouvre pas sur une rue enchanteresse ou un monde paradisiaque mais bien sur la composante sale de la capitale où les dealers, schlagues et patrouilles de police jouent un ballet sordide permanent, supplantant ainsi toute forme d’allégresse. Le format de l’album quant à lui est semblable à celui de Flaque de Samples, court, à ingérer d’une seule traite. Ce projet c’est un album pas une compil’ / ‘faut l’écouter cul sec, quitte à risquer quelques relents tant le substrat demeure acide sur les projets d’Hugo. Côté productions, le maxi Piège à Loup annonciateur de l’album, avait ouvert la voie à d’autres artilleurs et pas des moindres, les compères I.N.C.H. et Al’ Tarba dont le talent s’impose de lui-même sur toute sortie rappologique française prometteuse du moment. Bien entendu, Hugo demeure aux manettes en concoctant plusieurs instrus de l’album. Mais à la différence de son dernier opus où il faisait figure de self made man, il a choisi de se faire épauler par de proches confrères dont Char du Gouffre et le nordiste Art Arknid qui s’en sort avec les honneurs.

Le décor ayant été planté, on peut à présent se plonger dans l’univers oppressant d’Hugo toujours décrit à base de rimes multi-syllabiques au sein de mesures denses appuyées par un flow plus que jamais dévastateur. Coupons court à toute forme de suspens, les aficionados du TSR Crew ne pourront être déçus par la prestation de son chef de file qui réalise là un nouveau tour de force. Jamais à court de souffle, malgré des poumons qu’on imagine de plus en plus calcinés et dans les temps du Point de Départ au Point Final, Hugo tient son rang et ne déroge pas à son statut de technicien hors-pair. La question qui se pose alors est celle du renouvellement, de l’évolution. L’artiste arrive-t-il à dépasser l’égotrip, aborder de véritables thématiques sans tomber dans le jeu de la punchline à outrance et nous livrer un album qui ne soit pas redondant ?

Chacun aura sa propre appréciation mais force est de constater que la prise de risque existe sur des morceaux comme EldoradoHugo aborde l’histoire de France depuis sa reconstruction après la seconde guerre mondiale et la place réservée aux enfants d’immigrés depuis avec les problèmes identitaires qui découlent de la concentration massive d’une même population dans les nouveaux immeubles HLM. Sur Alors Dites-Pas, la discrimination à l’embauche et le racisme ambiant (ils parlent du bruit et des odeurs, les plus polis parlent d’exotisme) sont pointés du doigt. Tout comme le déterminisme social, cher à Emile Durkheim, qui condamne une partie de la société à se partager les miettes ( sans piston parental, rêve pas d’château à part en sable). Bien sûr, il ne s’agit pas là de débats avant-gardistes ou de positionnement novateur sur ces sujets, les plus réactionnaires diront même que les propos sont d’un prévisible et d’une naïveté affligeante mais Hugo, sur cet album, réalise un véritable effort d’écriture pour mettre de côté la technique pure au service de plus de profondeur.

Pour preuve le morceau Dojo où le MC s’amuse à mettre en parallèle le champ sémantique des arts martiaux issus de son patrimoine asiatique avec son quotidien de banlieusard français (la photo de Sarko a pris la place de Jigoro Kano)Fenêtre sur rue, morceau éponyme de l’album sur une production mélancolique à souhait, offre à Hugo le rôle de James Stewart dans le chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Fenêtre sur Cour. Ici ce n’est pas une immobilisation forcée relative à une jambe dans le plâtre qui le pousse à observer son voisinage mais bien une terrible oisiveté. Sur Dégradation, Hugo revendique le côté sauvage du graffiti quitte à donner du grain à moudre aux détracteurs de cet art urbain (squatteur de dépôts, j’suis un vandale pas un B-Boy).

Pour le reste, il s’adonne à son exercice préféré sur ses thèmes de prédilection : la fonce-dé , la cruauté du système, le moral en berne, la haine envers l’institution policière. Parfois répétitif, parfois agaçant mais souvent brillant, Hugo semble plus fataliste que jamais sur son sort et celui de ses congénères dont l’ignorance n’arrange rien (pour eux Beethoven c’est un Saint- Bernard) et apparait déboussolé dans une existence dépourvue de repère (monde de putain, qui t’veut du mal qui t’veut du bien ? / on sait plus qui est qui comme un keuf qui promène son chien).

Au final, Fenêtre sur Rue représente un album réussi qui ravira à n’en pas douter le public du TSR Crew et plus généralement les amateurs de rap brut. L’album s’inscrit dans la lignée de Flaque de samples tant au niveau du format que de sa construction (2 minutes pour convaincre/conclurePoint de départ/final). Plus complexe dans son contenu, on sent Hugo tiraillé entre l’envie de rester fidèle à sa musique instinctive et celle de livrer des messages plus consistants ce qui écorche quelque peu l’homogénéité du produit. Même constat pour les instrumentaux qui pris individuellement s’avèrent être d’une qualité rare mais qui ne s’enchainent pas forcément avec une cohérence à toute épreuve notamment concernant les deux OVNI tirés du maxi Piège à Loup. Tous les producteurs de l’album partagent à coup sûr le même amour pour la même musique mais ont chacun leur propre feeling. Pour autant, le niveau reste très élevé dans une atmosphère lourde et pesante. Le plaidoyer du MC parisien, quant à lui, apparait de plus en plus cinglant, le procès sur le fonctionnement de l’état méprisant l’indigence en marche avec une nouvelle sonnette d’alarme tirée. Les dirigeants du pays peuvent s’en soucier ou s’en offusquer, à eux de faire leur choix. Bienvenue en France, terre d’asile psychiatrique.

Tonton Walker.

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Pétasses pointeur, fossoyeur, saboteur, déserteur, pesos maker et amateur de rimes alambiquées sur caisses claires à son heure

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5 comments

  1. Superbe chronique, à la hauteur du chef d’oeuvre que nous a pondu Hugo ! bravo ça fait plaisir de lire des choses comme ça !!

  2. D’la tuerie !!!!texte/instru mortel!!!

  3. tsr du son du vrai

  4. Super article, belle plume ça donne envie d’écouter l’album !
    c’est qui l’auteur ?
    c’est quoi la date ?

    Bien à vous,

    Bonne continuation

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