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Le rap français et les images – Idéal J, Le Combat Continue

Le combat continue, comme nous avons pu le décrire par le passé, est une œuvre musicale complète, de laquelle ressort une ambiance musicale et littéraire particulière. Cette œuvre rapologique a pu rebuter plus d’un auditeur à l’écoute à cause de ses sonorités sombres, de la violence (verbale et narrative) des textes et de la volonté des Mcs. La pochette de l’album participe d’ailleurs de ce phénomène et fait plus que simplement illustrer le thème de l’album : elle fait partie intégrante du propos. De par l’esthétique, qui annonce la couleur et les interprétations que l’on peut en faire, tout en la comparant à d’autres œuvres qui ont marquées l’histoire des images, cette photo reste une des plus intéressantes du rap français.

Un fond noir profond duquel se détachent une épaule, un bras et une main. Dans cette main aux doigts fermés, une pièce de tissu arborant les couleurs bleu, blanc et rouge. Le poing fermé est placé à l’exact milieu de l’image et serre fortement le tissu, le froissant. Malgré cela, les couleurs du drapeau français restent dans le bon ordre et largement visibles, d’ailleurs au tout premier plan et couvrant une grande partie de la surface de l’image.

Le noir dominant la photo donne le ton de l’album : sombre, comme le fond d’une caverne, d’une cellule, d’une cave, d’une tombe… Le noir de la peau qui s’en détache en est d’autant plus mis en valeur qu’il est la seule prise pour la lumière, qui s’échoue sur ce qui semble être un torse puissant, à demi exhibé. Référence visuelle à l’esclavage, où les marchandises étaient exhibées nues au marché pour faire valoir leurs atouts ?

La main serrée suggère en tout cas une violence toute aussi crue et primaire. Devant cette posture on peut s’interroger sur l’intention du personnage : veut-il serrer le drapeau comme pour l’étrangler ? Ou a-t-il peur de le laisser tomber ou s’envoler ? Un signe de possession qui préviendrait de toute confiscation ? Symboliquement, le personnage tient la France dans sa main, mais pour en faire quoi ?
Si on revient à la référence à l’esclavage, on pourrait avancer qu’il se tient en héritier des africains soumis à l’esclavage et veut ainsi violenter les institutions responsables de ces exactions. A l’échelle du rap français, peut être peut-on voir un egotrip de plus, les Mcs dominant le domaine national d’une main de fer et étant placé tout en haut de la pyramide formée par drapeau.

Cette mise en évidence des trois couleurs de l’hexagone a un effet certain, celui de certifier de l’origine du produit, sorte de traçabilité visuelle. La France, ses institutions et ses citoyens (dont les rappeurs d’Ideal J) vont être au centre du propos avancé. En ressort une relation d’amour/haine, dans laquelle la nation est largement mise en évidence visuellement mais plus symboliquement critiquée, voire maltraitée.

 

 

Le Caravage, David avec la tête de Goliath, 1606-07, galerie Borghèse, Rome

 

Visuellement, on peut apparenter la pochette du Combat continue avec d’autres références de l’histoire des images. En termes de composition, le tableau du peintre italien Caravage, David avec la tête de Goliath, présente de nombreuses similitudes.

Un personnage placé dans l’obscurité, dont le bras sort de l’ombre serrant dans le poing un objet rejeté au premier plan et dans la lumière. L’effet est le même, on ne sait si David vient d’arracher la tête de Goliath pour la présenter à un auditoire ou s’il s’apprête à la lâcher. Son expression neutre suggère là aussi une relation ambiguë, où les extrêmes (dégoût du gore, euphorie de la victoire) s’annuleraient. Le spectateur est donc obligé de s’interroger sur l’objet présenté, puisqu’au premier plan et relié au seul personnage présent. Dans les deux cas ce dernier s’efface presque pour laisser le public à ses questionnement sur l’objet du déni.

Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une femme noire, 1800, Musée du Louvre

Autre référence, celle-ci plus portée sur la symbolique. Le Portrait d’une femme noire par la peintre française Marie-Guillemine Benoist. Les ressemblances visuelles sont néanmoins importantes : un personnage à la peau noire, dont le bras est mis en évidence, un torse qui exhibe à moitié sa nudité, les couleurs du drapeau français bien visibles au cœur d’une pyramide (formée par le bras et le dossier du fauteuil). Pas de violence suggérée ici, le drapeau fait d’ailleurs corps avec la femme portraiturée, elle le porte sur elle en même temps qu’elle l’enlace.

L’un des grands intérêts de ce portrait et de la comparaison avec Le combat continue, ce sont les conditions de réalisation. En effet ce tableau fut peint, à l’aune du 19éme siècle par une femme et présente une femme noire. L’époque permet difficilement aux femmes d’accéder aux carrières artistiques et les exemples de réussite féminine dans ce monde restent rares et exceptionnels. Benoist choisit alors, pour prouver sa valeur, de représenter une femme noire anonyme (la chaire noire était supposément plus difficile à peindre que la blanche) à la manière d’une personnalité importante dans un portrait grand format, tout en exhibant la poitrine du modèle, alors que la nudité dans la peinture était longtemps réservée aux tableaux mythologiques.

Témoin de la virtuosité de l’auteur, qui, malgré sa condition de femme, arrive à peindre un sujet difficile à la manière des grands maîtres, ce tableau est aussi un égotrip, qui démontre toute la palette de compétences de son auteur, enrobé dans une forme volontairement provocatrice, qui fait se placer Marie-Guillemine Benoist en bonne place sur l’échiquier.

Réalisé entre l’abolition de l’esclavage par la Révolution et son rétablissement par Napoléon, le Portrait d’une femme noire résonne ainsi comme un hommage aux opprimés, les anciens esclaves et les femmes, faisant écho au rap de Kery James, Teddy Corona et Rocco, presque deux cent ans plus tard. La pochette de cet album devient ainsi, malgré son esthétique minimaliste, le symbole d’un combat à l’issue indéterminé, dépassant le cadre du rap, la condition du MC ou celle de l’auditeur. Un combat qui continue.

About Jibé

Amateur de snares qui claquent et de kicks qui portent, j'aime les freestyles à base de kalash et de double-time.

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2 comments

  1. analyse intéressante ! bonne continuation

  2. Intéressant cette description !

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