[Interview] Al’Tarba : « Empiler les samples, c’est ma façon de travailler. »

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Pour revenir à ce que tu disais tout à l’heure, tu disais que Let The Ghosts Sing est peut être ton album le plus sombre. C’est surprenant parce qu’on pense carrément l’inverse. Naturellement, on a envie de prendre Lullabies comme point de comparaison. Si on compare les deux, on trouve le dernier beaucoup plus ouvert au niveau des influences. Du coup, on a l’impression qu’il est moins « dark », moins oppressant…

Tu as surement cette impression parce que sur Lullabies, tu avais des morceaux qui venaient aérer un peu l’album comme Mushroom Burger ou Sexy Coccinelle. Lullabies for Insomniac et Let the Ghosts Sing correspondent à différentes période de ma vie. Lullabies a été fait entièrement sur des enceintes d’ordi, dans des conditions un peu à l’arrache. C’est un album très spontané. J’avais une idée de morceau et je devais l’enregistrer dans l’instant.

Sur Let Ghosts Sing, on sent une prise en maturité. Même si tous tes albums racontent une histoire, on sent une plus grande logique sur le dernier qu’il n’y avait pas sur Lullabies. Tu le ressens comme ça ?

Carrément. Pour composer Let The Ghosts Sing, j’ai travaillé de manière beaucoup plus réfléchi.
Lullabies, je l’ai travaillé entre deux apparts. Je ne vais pas me la jouer mec qui revient de loin mais Lullabies a été fait dans des conditions plus brutes et ça s’entend. Pour Let The Ghosts Sing, j’étais beaucoup plus posé. Je partais en tournée le week-end et je composais la semaine. Le processus de création de l’album était beaucoup plus réfléchi.

Combien de temps cela te prends pour sortir un album ?

Sur cet album, il y a trois ou quatre morceaux qui ont quelques années. Les autres ont été composées dans les six derniers mois. Pour un album, je dirais qu’il me faut une période de deux ans. Pour le prochain, je vais surement prendre plus de temps. Pour un album sous mon nom, il faudra attendre 2-3 ans je pense. Là, j’ai des projets qui vont arriver. L’album de mon groupe, Droogz Brigade. Un album qui est prêt avec La Gale où on se partage la production avec I.N.C.H  et d’autres projets en stand-by.

Vu de l’extérieur, 3 ans pour composer un album ça parait long…

Je pense avoir pas mal bossé quand même. Si tu regardes bien, en deux ans j’ai fait l’album commun avec Lord Lhus. J’ai fait deux EP plus cet album donc je pense que je n’ai pas chômé. Je trouve que les gens ont tendance à sortir trop de trucs. Les morceaux sonnent bien mais ils ont moins de profondeur. Tu les bouffes, ça te cale mais tu les chies vite… Ça fait un peu Mac do. Avant, les albums sortaient tous les deux-trois ans et tout le monde trouvait ça normal. Sans faire le prétentieux, je pense que pour faire un album personnel et j’entends par personnel un album où tu mets des émotions, il faut le temps de vivre des trucs aussi. Ça parait con mais c’est vital.

En tant que beatmaker, on devient vite répétitif ?

Pas tellement. C’est surtout que les morceaux ont moins d’âme je trouve. Tu trouveras toujours des gens qui vont te dire « qu’est ce qu’on s’en branle de l’âme si le morceau il tue ?» Je n’ai pas cette approche mais je peux comprendre que certains pensent comme ça.
En parlant de l’âme des morceaux, on a beaucoup aimé ta démarche de détailler le processus de création des morceaux sur ta page Facebook. Au-delà de l’aspect pédagogique sur le taf de beatmaker, ça permet vraiment une deuxième écoute complétement différente.

Je ne suis pas sûr qu’écouter l’album avec les commentaires à côté soit une bonne chose. L’idée c’est quand même que chacun puisse s’approprier l’album. Les commentaires étaient faciles car je crée beaucoup à l’aide de scènes que je me fais dans ma tête même si ce n’est pas systématique. Je peux privilégier l’efficacité sur certaines productions. Je ne me dis pas qu’il faut qu’il y ait une histoire à chaque fois. Sur Let The Ghosts Sing, c’était pourtant clairement le but. Je voulais faire un album à tiroir et qu’il y ait des histoires dedans. On n’est pas obligé de ressentir ce que j’ai ressenti en créant les morceaux.

Du coup ce qui ressort des annotations, c’est effectivement le côté très cinéma de ton processus de création. Et l’autre point intéressant, c’est la façon dont tu mêles les sons et les samples. Tu es réputé pour ça mais là on voit à quel point tu pousses la chose même si tu ne donnes pas les noms des samples.

Mieux vaut ne pas les donner. C’est aux gens de les trouver. Cela fait un peu partie du jeu aussi. Aujourd’hui, tu as plein de site qui te permettent de faire ça. Les samples, je les triture pas mal et ceux qui ont été trouvé sur le net, ce sont en général les plus évidents. Preuve que les gens ne cherchent pas tant que ça. Je n’ai rien du puriste qui tient à garder secret tel ou tel truc. Pour moi, l’essentiel est que le morceau tue. Empiler les samples, c’est ma façon de travailler. Certains préfèrent le côté minimaliste, pas moi.

C’est vrai que ça donne des morceaux chargés mais c’est aussi une richesse. On peut écouter un de tes morceaux en se concentrant sur tel ou tel aspect spécifique. On se lassera moins vite qu’un morceau plus minimaliste.

C’est comme ça que j’ai abordé la création de cet album. Ce qu’il y’a de bien dans la musique, c’est que tu as le choix de ton mode d’écoute. Certains vont effectivement me dire que je charge trop mes morceaux mais c’est un choix personnel. Je dirais même que c’est un choix créatif. Si tu commences à trop réfléchir à la réaction de ton auditoire, tu ne peux pas créer sereinement. C’est en partie pour ça que j’ai fais une pause dans la production pour des rappeurs. Avec un rappeur, tu peux très vite dévier de l’idée que tu te faisais d’un morceau.

C’était justement une question qu’on voulait aborder. Tu es un des producteurs français qui à l’univers le plus marqué. Tu as aussi collaboré avec pas mal de monde dans le rap français.
Est-ce que tu fais la différence entre le métier de beatmaker et l’abstract hip hop ?

Non, je ne fais pas de différence entre les deux. Je pense que ce sont deux manières de travailler et que tu peux passer de l’une à l’autre. Je ne connais pas un beatmaker qui n’a jamais essayé à un moment de s’exprimer sans passer par un rappeur. Pour tout te dire, je suis vraiment content d’avoir commencé par le rap. Au départ l’abstract hip hop, je méprisais ça. Je voyais ça comme un truc de bobo trentenaire. J’étais con mais c’était le genre de discours que je tenais à l’époque. J’ai peut-être changé parce que j’arrive à 30 balais.

C’est une bonne question cela dit. Dans les beatmakers que je connais, certains sont très obtus et restent dans leur truc de puriste. Necro par exemple, je le mettrais dans cette catégorie-là. Il reste dans son truc et il ne bouge pas. En même temps, il s’autorise plein de chose aussi. Il varie les tempos et fait des trucs fous.

Ce que je voulais dire, c’est que pour produire pour un rappeur, tu dois tenir compte de ces désirs qui passent avant les tiens. En quelque sorte, tu bosses pour lui donc c’est difficile d’avoir la main mise sur l’artistique. En abstract hip hop, tu t’exprimes seul donc c’est plus simple.

Tu remarqueras que j’essaye toujours de prendre le contre-pied quand je vais dans l’univers d’un gars trop marqué. Par exemple pour Hugo TSR, j’aurai pu lui faire une prod’ piano violon comme il aime. J’aime beaucoup son univers, c’est un artiste que je kiffe. Je trouve que c’est un aussi bon producteur que rappeur. Ça n’a pas été facile mais je lui ai proposé quelque chose de différent. Au début, il n’aimait pas le son. Puis ses potes lui ont dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. En fait, il y’avait même déjà une première version de ce son qui existait avec une prod’ à lui. C’est un exemple pour te dire que tu peux toujours travailler en bonne intelligence. Tout à l’heure, on parlait de Vald. J’en reviens au fait que pour bosser avec lui, je veux absolument trouver la bonne prod. Elle sera tellement bizarre que des collab’, on n’aura pas besoin d’en faire 100 000. On en fera peut-être d’autre après mais la première fera date parce qu’elle sera trop décalé.

Personnellement, je trouve qu’il y a un flou entre la notion de beatmaker et celle de producteur. D’ailleurs je ne suis même pas sûr qu’on puisse parler de producteur en France.

Un producteur, ça peut etre celui qui va mettre l’argent pour faire le disque mais aussi un beatmaker plus investi dans son projet. Un mec qui va faire de l’arrangement, choisir les bon zicos ou chanteur pour honorer telle ou telle prod. C’est un mec comme Dr Dre par exemple (sourire)

Beatmaker, on est plus sur une notion de compositeur non ?

Toi en fait quand tu parles de producteur, tu parles du mec qui va donner des directives artistiques.

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Singe Jaune. Le plus Hip Hop des frères Bogdanoff

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