[Interview] Blaiz : « Peut être que les auditeurs ne m’attendent pas sur un projet intimiste »

Blaiz est un jeune rappeur de Boulogne. Après avoir fait ses armes avec des freestyles, notamment pour Le Règlement, il a délivré un premier album, Polar, en 2019. Fin janvier, il est revenu avec l’EP introspectif Zima. La rédaction de LREF l’a rencontré le jour de la sortie pour aborder la création de son nouvel EP.

Salut Blaiz, la rédaction de LREF est ravie de te rencontrer en cette journée de sortie de ton nouvel EP Zima. Comment tu te sens ? Libéré ?

Je suis content parce que ça faisait longtemps que je l’avais. On a mis du temps pour faire la partie visuelle, pour s’accorder avec les clips, la cover… Donc là maintenant que je peux le faire découvrir, je suis trop content !

Tu dis que cela faisait longtemps que tu l’avais, depuis combien de temps tu travailles sur cet opus ?

Le travail a été assez décousu, parce que j’ai beaucoup travaillé le projet dans plusieurs studios, pour avoir vraiment la sonorité que je voulais. Le premier studio dans lequel j’ai été, ça ne s’est pas trop bien passé. Après j’ai voulu faire un studio chez moi, mais ça n’était pas assez bien. Je suis allé dans un autre studio, mais je n’aimais pas le son, donc ça a vraiment été un travail de longue haleine. Et tout ça pour retourner à mon premier studio, dans lequel on a bien pu poser le son comme je le voulais. [Rires] La composition des textes et tout, je l’avais depuis quelques temps quand même, plus d’un an et demi, après des choses se sont rajoutées quand je bossais le projet.

A l’écoute de Zima, on peut entendre que tu as travaillé l’atmosphère et les ambiances (notamment, le bruit des vagues). Tu peux nous en parler ?

C’est totalement ça ! Il y avait l’humeur normande que je voulais faire ressentir, parce que c’est là où j’ai passé toute mon enfance, ma grand-mère habitait là-bas. C’était l’ambiance qu’on voulait faire passer, que ce soit dans le côté visuel et ou musical de l’EP.

Tu peux nous expliquer d’où vient le titre Zima ?

Zima Blue c’est extrait d’une mini nouvelle de science-fiction [écrite par Alastair Reynolds, ndlr], qui a été adaptée en court-métrage d’animation et qui est assez incroyable ! C’est l’histoire d’un artiste qui s’accomplit de plus en plus, qui commence à avoir une lubie pour un carré bleu, jusqu’à qu’il peigne une énorme fresque bleue. Toute la galaxie commence à le suivre, c’est un gars robotique assez spécial et personne ne connaissait rien de lui. Il arrête de faire des tableaux pendant 100 ans, jusqu’au jour où il demande à toute la presse de venir pour sa dernière œuvre. Sa dernière œuvre, c’est qu’il saute dans sa piscine et se décompose lui-même en petit robot laveur de piscine, et c’est ce qu’il était à la base, c’était une intelligence artificielle ! Sa dernière œuvre, c’était donc de revenir à lui-même, il y a un peu ça qui a surgit en moi sur Zima. Parce que je reviens sur mon enfance et donc ça m’a tout de suite fait tilt ! Je voulais avoir mon propre Zima.

A propos de la cover, tu as travaillé avec @cals.cats pour obtenir une pochette dessinée presque monochrome avec le bleu et le jaune qui peuvent rappeler Van Gogh. Le bleu est vraiment important pour toi, puisqu’il est sur toutes tes covers. Comment en êtes-vous arrivés là ? Comment avez-vous travaillé ?

Dans les idées qu’on a eu, il y avait La Nuit Étoilée de Van Gogh avec les nuances de bleu et de jaune qu’on peut retrouver sur le chandelier sur la cover. En fait, ça a mis du temps, on a eu plein d’idées. Le premier truc qu’on avait trouvé, c’était de faire une espèce de photo de classe pour lier à l’enfance. J’ai un croquis avec des zombies autour de moi et je suis dessiné comme si j’avais cinq ans, c’était vraiment une bonne idée. Mais après, on s’est dit que c’était peut être déjà vu le côté photo de classe sur une cover dans le rap, et il m’a fait une autre proposition que j’ai trouvé beaucoup plus intime. Je suis entrain de jouer au tarot, et si tu regardes il y a ma mère et pleins de petits objets qui se rapportent à mon enfance, donc je trouve que ça tapait encore mieux que la photo de classe qui était un peu plus évidente. Et je suis trop amoureux de la cover. C’était vraiment un plaisir de travailler avec Cals, il sait tout faire, il n’a aucune limite créative.

Sur Polar, ton dernier album, tu avais travaillé avec le producteur Lauss The Cat. Tu as réitéré l’expérience pour Zima où on le retrouve sur trois prods, quelle est votre relation ?

Naturellement, je continuerai toujours de bosser avec lui, et même pour le prochain album qui – je m’avance un peu [Rires] – sera produit par lui ! Je suis amoureux de ce qu’il fait, j’aime tellement son univers ! Et quand il travaille avec moi, ce n’est pas son univers, mais un mélange de nous deux, mélange qu’il arrive extrêmement bien à créer. Il a son univers qui est tellement ancré, et quand il travaille avec moi on arrive à faire un juste milieu.

On sent qu’il y a une alchimie entre vous, notamment sur le titre Môme. On entend un sample de la bande originale du film Her réalisé Spike Jonke, composée par le groupe Arcade fire. C’est une totale réussite ! Tu peux nous parler de ce film et de votre inspiration pour ce morceau ?

Je trouve ce film incroyable, les sujets qu’ils abordent, c’est un truc de ouf ! Et j’ai adoré la musique quand j’ai vu le film, j’apprenais à la jouer au piano. Je me sentais presque obligé d’essayer de rapper dessus. On a donc travaillé le truc, et ça a donné cette prod’ que je trouve ouf, mais en même temps la matière de base est tellement incroyable ! Je suis trop fier de ce morceau ! Ce morceau et Son histoire et la sienne, je les ai presque fait en même temps, c’était les deux morceaux sans refrain, et qui représentent au mieux l’EP .

Juste pour la petite anecdote, dans mon ancien projet Hors Série 2, je fais référence à plein de choses. La tracklist c’est des noms de villes fictives, et je mets des entractes. Dans le premier son, Arkham, on a samplé et pitché la voix de Joaquin Phoenix dans Her, on obtient une voix de femme alors que c’est Joachin Phoenix quand il parle avec Scarlett Johannsson. C’est un film qui m’a vraiment marqué !

Dans Zima, tu parles beaucoup de l’enfance et de toi, tu penses que tu avais besoin de revenir à ce genre d’introspection ?

En fait, c’est surtout que j’avais envie de me retrouver dans le rap français. Je n’ai jamais décroché du rap, mais c’est vrai que ces deux dernières années, j’aime moins ce qui sort. Je n’aime pas trop dire ça, parce que ça peut faire un peu prétentieux alors que ce n’est pas l’idée. J’ai vraiment moins aimé les sorties récentes, et j’avais envie de faire un projet qui aurait fait tomber amoureux du rap le moi du passé, quand j’étais petit. C’est pour ça qu’il y n’y a pas de trap, alors que franchement faire un projet sans, aujourd’hui, c’est une chose plutôt rare.

C’est intéressant que tu dises ça, puisque actuellement il y a une tendance dans le rap à revenir vers des sonorités old school. Comment te positionnes-tu par rapport à ça ?

J’suis pas de l’ancienne ni d’la nouvelle moi j’suis d’la dernière école

C’est une référence à Disiz, à la phase » pas d’l’ancienne, ni d’la nouvelle, moi j’suis d’l’éternelle école », ce n’est pas ma phase. [Rires] Demain, je pourrais faire un album entièrement trap ; pour ce projet, j’aurais même pu faire un album drill : je n’ai pas de codes ! Mais là, j’avais envie de retrouver le rap que j’ai aimé. Je trouve même le projet un peu égoïste dans le sens où j’ai fait l’album pour moi. Zima a été conçu pour moi en tant qu’auditeur et en tant que rappeur, j’ai pensé à ce que j’aimais dans le rap et j’ai essayé de faire un rendu !

Est-ce que tu penses que c’est le propre de l’artiste de d’abord faire les œuvres pour lui-même ?

Déjà, écrire est une sorte de catharsis, et l’écriture en général est importante dans la vie. Quelqu’un qui n’écrit pas dans la vie de tous les jours, je lui proposerais d’écrire et je lui dirais : « si tu te sens mal, tu peux te poser et essayer d’écrire sur comment tu te sens ». Dans le rap il y a forcément un peu de ça, en tout cas dans mon rap il y en a énormément. D’autres artistes font des morceaux pour faire kiffer les gens, alors que la catharsis c’est un petit peu plus centré sur soi-même. J’ai envie d’écrire parce qu’il y a des choses qui me prennent la tête, ou car j’ai envie de voir plus clair et de me sentir un peu mieux. Après, quand tu fais un son, ce serait un mensonge de dire : « je ne le fais pas pour les autres ». Il y a forcément une partie de toi qui le fait pour les autres, le retour des gens te fait plaisir, donc parfois tu vas vers ce que les gens aiment écouter ! Je l’ai toujours fait, je continuerai à le faire, mais ce projet-là était vraiment pour moi. Je trouvais ça risqué, parce que je n’ai rien sorti depuis un an et demi, et je me disais : « peut-être que les auditeurs ne m’attendent pas sur un projet intimiste ».

J’écris avec le cœur me demande pas de faire un album tout les six mois

Comment tu te places par rapport au rythme actuel des sorties dans le rap francophone ?

Je pourrais sortir un morceau par semaine, ça m’irait ! Mais je préfère créer quelque chose, j’ai du mal à balancer des titres juste comme ça. Il va falloir s’y réhabituer, parce que c’est aussi un exercice, c’est actuel de faire des sons comme ça juste pour faire kiffer. Mais moi, j’ai toujours eu ce truc de vouloir un joli petit objet à la fin, avec tout qui est lié à l’intérieur, et c’est quelque chose qui prend du temps à construire. Quand tu as vraiment beaucoup de travail tu ne peux pas faire ça en six mois. Boucler le taf en six mois, ça se ressent sur les albums : ce sont des albums que tu vas consommer très fort mais, trois mois plus tard, plus personne n’en parle. De toute façon, tu les vois les plus grands : PNL n’ont rien sorti depuis trois ans et ça n’est pas pour rien, cela prend du temps de faire quelque chose de bien. Et moi, à ma petite échelle, ça prend plus que six mois. J’essaie d’aborder mes EPs comme des petits albums, pas du tout comme des compilations de morceaux. Il faut une idée, un fil directeur et j’essaye toujours d’avoir ça.

En parlant de ça, dis moi si je me trompe, j’ai ressenti un fil directeur sur Zima. Il y a les quatre premier morceaux où tu t’échappes de la routine de Boulogne pour la Normandie. cette première partie est plus introspective sur ton enfance et ton passé. Il y a l’interlude Sourire d’un gamin qui marque la fin de l’introspection, et tu conclus l’EP par deux morceaux tournés vers ton avenir.

C’est marrant parce qu’en fait tu as tout dit ! J’étais dans ma routine et je me suis littéralement cassé à Deauville pour écrire. C’est marrant parce que tu m’as capté. [Rires] Les premiers morceaux sont ceux que j’ai écrit à Deauville dans les rues, et je les ai produits et enregistrés là-bas.

A propos de Sans moi, l’outro de l’EP, tu délaisses un peu le boombap et tu te laisses aller à l’émotion avec un peu d’autotune. Le son clôture parfaitement Zima, j’aimerais qu’on parle de la création de ce morceau.

Pour ce son, je suis allé en studio et je n’avais que l’instru. Je trouvais que l’instru était folle : ce n’est même pas de la trap, c’est assez inclassable, mais l’énergie était assez spéciale avec une rythmique particulière. Je galérais un peu avec le projet, ça sonnait mal et je me suis dit que j’allais faire un morceau juste pour kiffer, qu’on verrait bien si on la mettait sur l’album ou pas ! J’avais juste l’instru, je suis allé au studio et on a fait des toplines, j’ai écrit par-dessus et c’est le son qui m’a pris le moins de temps à enregistrer ! [Rires] C’est un de mes préférés, c’est venu naturellement et en fait je trouve qu’il va bien avec le projet, même s’il s’en détache, c’est une certitude ! C’est un peu l’intro de quelque chose d’autre, j’ai passé mon introspection et maintenant je suis prêt à attaquer des choses plus modernes, il me fait regarder vers l’avant !

Par ailleurs Zima est le premier projet de ton label Céleste. Tu peux nous parler de l’histoire de ton label et de l’indépendance dans le rap ?

Céleste c’est une forme d’indépendance, puisque le label est en collaboration avec Pias. Pour le moment, je suis le seul artiste du label. Quand j’ai commencé, c’était limite un rêve d’enfant d’avoir son propre label. C’est un début d’accomplissement, parce que le but c’est de faire évoluer la structure. A l’avenir, j’aimerais signer des artistes et les produire. J’ai remarqué avec le temps que j’aime faire de la musique, proposer des projets, ainsi de suite, mais j’ai l’impression que parfois je prends autant de plaisir à travailler sur les projets des autres, même si c’est un plaisir différent. J’avais travaillé avec des mecs de Boulogne, des petits frères de mes potes. Ils ont tous commencé à faire du rap, moi je devais avoir 17 ans, eux 14, je les ai emmenés dans tous les lieux que je connaissais. Pour tous les sons, c’est moi qui faisais venir le clipper, c’est moi qui prenais le rendez-vous au studio. Et vraiment c’est un truc que j’ai trop aimé. On verra à l’avenir.

Autour de la construction de Zima, tu as aussi travaillé l’aspect visuel avec notamment le clip de Son histoire et la sienne tourné à Trouville. On voit que tu as travaillé, et le résultat est réussi. Tu voulais donner une certaine direction à ton clip ?

Pour moi, que ça soit la cover, la réalisation des clips, la musique, j’ai toujours un œil sur tout. Là, ce clip, je voulais qu’il soit sincère avec la personne que je suis et en même temps avec le projet Zima. On a tourné ce clip à Trouville, on a fait un marathon dans la ville, il n’y a pas une rue qu’on n’ait pas filmé ! [Rires]

Je crois que le projet a un côté simple. Ce n’est pas le mot exact, mais il y a un côté enfantin. L’EP sonne un peu à l’ancienne, je voulais que le clip soit quelque chose de simple. Pour les clips je travaille avec Ben [Benoît Marzouvanlian, ndlr], c’est un réalisateur incroyable. Je l’ai mis un peu au défi de faire le montage le plus simple du monde avec des plans simples. On voulait quelque chose de pas trop dynamique, que ça sonne comme le son et qui me ressemble. Je voulais un clip juste beau.

Blaiz merci pour ton temps, c’était super sympa de pouvoir discuter avec toi. Zima est un superbe EP !

Merci au Rap en France !

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