[Interview croisée] Lacraps et Sameer Ahmad : « la France n’est pas un pays de culture musicale »

Lacraps et Sameer Ahmad font assurément partie des meilleures plumes du rap FR, et sont tous deux associés  dans l’esprit des auditeurs à Montpellier. C’est pour discuter de cette ville et de son rap, de leur parcours, de leur convictions, qu’on a décidé d’organiser une rencontre entre ces artistes passionnants. Pendant une grosse heure, Sameer et Ali ont échangé, côte-à-côte sur un petit écran de téléphone, rapprochés par leurs discours, éloignés par la distance : Sameer Ahmad nous appelait de chez lui, à Montpellier, et Lacraps depuis une plage de Barcelone, sa ville de résidence depuis quelques temps.

S’ils partagent une « formation rapologique » commune, la musique des deux MCs est aujourd’hui relativement différente. Leur amour pour le rap est symétrique, mais leur point de vue sur ce qu’est devenu le genre diverge quelque peu. La confrontation des visions livrées par les deux hommes étant riche d’enseignements, on a décidé d’y laisser une large place dans cette interview qui, sans doute, apparaîtra à certains moments décousue. Qu’à cela ne tienne : voir Lacraps et Sameer Ahmad échanger, sept ans après les claques qu’ont été Machine à écrire et Perdants Magnifiques, sera une madeleine de Proust pour les uns, l’occasion de très belles découvertes pour les autres.

Bonjour Ali, bonjour Sameer ! Première question : est-ce que vous vous êtes déjà croisés ?

[Lacraps] Je connais des gens qui connaissent Sameer, par contre on ne se connaît pas personnellement. Mais je n’ai entendu que du bien de lui !

[Sameer Ahmad] Moi j’ai entendu parler de Lacraps il y a longtemps, par le biais d’un beatmaker qui s’appelle Mani Deiz. Il m’avait vanté son travail.

[Lacraps] Oui, j’ai fait plusieurs projets avec Mani.

[Sameer Ahmad] Je ne savais même pas que tu étais de Montpellier ! Ça, je l’ai appris plus tard par quelqu’un avec qui je traînais beaucoup il y a quelques années, qui s’appelle Illtoo. C’est un gars que je connais depuis une vingtaine d’années.

[Lacraps] Illtoo c’est la famille ! Et pareil, il ne m’a dit que du bien de toi. C’est un rappeur de La Paillade [quartier de Montpellier, ndlr], qui rappe toujours, sort toujours des projets, et qui est dans un collectif qu’on a créé récemment, 34emeDegré.

[Sameer Ahmad] Il a une grosse culture rap, notamment en rap US, on s’est fait de gros délire dessus. On était trois : lui, moi et un autre rappeur qui s’appelle Foued l’Orateur. On échangeait de ouf sur le rap, notamment à l’époque Dipset, ce genre de choses. Puis, avec la vie, les enfants, on se voit forcément moins.

Est-ce que vous pouvez vous présenter rapidement, et nous raconter où et comment vous avez commencé le rap ?

[Lacraps] Je suis né à Roubaix, mais j’ai commencé le rap à Montpellier. Quand j’étais dans le Nord, je n’étais pas du tout dans la musique. Quand je suis arrivé à Montpellier, j’ai eu un peu plus de temps. Et j’ai toujours kiffé, en tant qu’auditeur, le rap, les rimes : donc j’ai commencé à rapper à Montpellier, il y a plus de dix piges. Au départ, j’écrivais dans ma chambre sur des Face B, ce n’est pas comme aujourd’hui où tu trouves des millions de type beat. Au niveau des motivations, je dirais que, sans doute comme beaucoup d’autres rappeurs, j’avais envie que les gens écoutent ce que j’avais à dire. Je n’ai pas d’anecdotes du style : « tel truc a déclenché l’envie de rapper ». Je crois qu’à force d’écouter du rap je me suis dit : « pourquoi pas moi ? J’ai du temps, je vais essayer ! ».

[Sameer Ahmad] Moi je suis un blédard, je suis né en Irak. Je suis arrivé en France à huit ans environ, à la fin des années 80, et je ne parlais pas Français du tout. J’ai appris la langue dans ce qu’on appelait les « écoles pour français apprenants ». C’est pour ça que j’ai un Français « d’apprenant », c’est-à-dire que je parle des fois une sorte d’ « ancien français », même si c’est moins le cas avec le temps. J’ai grandi à Flers, une ville de Normandie, d’où vient aussi un rappeur d’origine turque qui s’appelle Oz, qui d’ailleurs travaille beaucoup avec Mani Deiz. C’est une ville où il y a beaucoup de nouveaux arrivants. Ensuite, j’ai eu mon bac et je suis parti à Montpellier. Plus jeune, je faisais beaucoup de basket et de skate, et c’est par ça que j’ai connu le rap. En Irak, on est anglophone, donc j’écoutais beaucoup de trucs américains. Arrivé à Montpellier, je vivais dans une cité universitaire. A cette période j’ai rencontré Sinik, des Ullis, qui était alors à Montpellier, et on a créé un groupe qui s’appelait Men of Style. J’ai commencé à rapper avec les gens de ce groupe, on a fait des trucs, puis j’ai arrêté pendant quelques temps. Ensuite, j’ai fait mon truc tout seul, mais je ne suis pas très assidu…

[Lacraps] Un projet tous les huit ans ! [Rires] Mais j’imagine qu’à chaque fois les gens sont contents. J’ai l’impression que les gens qui te suivent sont des assidus.

Vous avez sorti des projets à la fin des années 2000 et début 2010, mais j’ai l’impression que pour l’un comme pour l’autre l’année 2014 marque une étape importante : Ali, tu sors Machine à écrire, et Sameer tu sors Perdants Magnifiques. Quels souvenirs gardez-vous de ces projets fondateurs ?

[Lacraps] Ça m’a créé une fanbase. Au départ, je voulais le sortir gratuitement, ne pas le mettre en bacs. A ce moment-là, dans ma tête, je n’étais personne. Pour être honnête, je pense toujours la même chose, d’ailleurs je vais bientôt me remettre à travailler sans major, comme à l’époque. Pour revenir à Machine à écrire, en 2014 je ne le voyais pas du tout comme un projet qui allait fonctionner, car ça n’a pas été pensé comme un projet : il s’agit de plein de sons qu’on a rassemblé. J’étais déjà content qu’il y ait des retours, qu’il y ait Jeff le Nerf ou Ritzo dessus, des gens que j’écoutais et dont j’aimais la musique. La Poignée de punchlines était dessus mais n’était pas encore sortie en vidéo, on ne savait pas si elle allait fonctionner… Mon tout premier projet, Premier G, avait eu un succès d’estime et pour moi c’était très bien. Quand on faisait un freestyle à 1000 vues avec mes collègues, on se disait que c’était beaucoup. Maintenant, si un clip fait moins de 100 000 vues, je me dis qu’il n’a pas marché ! [Rires] Pour moi, et je pense que c’est la même chose pour mes auditeurs, Machine à écrire est un petit classique. J’aime ce projet, j’en suis un peu nostalgique. D’ailleurs, petite exclu, je devrais faire un Machine à écrire 2 si tout se passe bien !

[Sameer Ahmad] Avec Lacraps on est de la même école, celle des multisyllabiques. A l’époque de Perdants Magnifiques, j’ai essayé de me « sortir » un peu de ça. J’ai été beaucoup influencé par la scène d’Oakland : quand j’écoute du rap, la première chose qui compte, c’est le swing : le choix de la prod, le choix du grain. C’est dans cette optique qu’a été construit, avec les beatmakers, Perdants Magnifiques. Avant, j’écrivais de manière assez classique, et là je voulais faire quelque chose ressemblant davantage au rap que j’écoutais. Je me suis dit : « Nique la honte, je fais ce que je veux, quitte à démarrer après le premier temps, tenter des trucs chelous ! ». J’ai décidé d’assumer cette direction à fond, d’être moins mécanique.

[Lacraps] Moi aussi, j’ai longtemps été mécanique. Ça, c’est parce qu’on a trop écouté Mobb Deep ! Mais en France, il y a une époque où, pour être bon, il fallait être un lyriciste. Tu as peut-être fait ce basculement trop tôt…

[Sameer Ahmad] On a longtemps construit nos textes étapes par étapes, de manière très carrée, et il n’y avait aucun swing là-dedans. Quand j’ai découvert Smif-n-Wessun, ou des artistes d’Oakland, ça m’a fait penser à ce qu’on appelle dans le jazz les « fausses erreurs », où tu finis tout le temps par retomber sur le rythme. Cela m’a parlé, je me suis dit qu’il fallait que j’étudie cette science.

[Lacraps] En France, Hifi faisait ça.

[Sameer Ahmad] C’est vrai, Hifi, Danny Dan le faisaient. Ils étaient quelques-uns, mais pas beaucoup.

[Lacraps] Des fois, ça me fait mal à l’oreille quand j’entends quelque chose comme ça pour la première fois. Je me dis : « il est pas calé ». Puis, juste après, sur la deuxième mesure : « ah l’bâtard, il l’a fait exprès ! ».

[Sameer Ahmad] Aux Etats-Unis, ils appellent ça le upstairs. L’idée, c’est de ne pas rentrer sur le premier temps, et de récupérer le beat derrière. Ça paraît forcément bizarre quand on n’a pas cette science. Mettre des mots à trois ou quatre syllabes en fin de mesure, ça ne m’amusait plus du tout. J’ai trop multiplié ce genre de constructions, sur du 85 ou 90 BPM, je ne voulais plus du tout faire ça.

Est-ce qu’avoir un énorme succès d’estime comme ça a été le cas pour vous avec ces albums ne crée par un public « difficile », parce que trop exigeant ?

[Lacraps] Je n’y ai jamais vraiment réfléchi, mais c’est fort possible. J’ai eu des fans qui saignaient du nez si je me mettais à chanter ou si je plaçais un peu d’autotune. Quand j’ai vu qu’il commençait à y avoir ce genre de réactions, je n’ai fait que des titres autotunés, pour dire au public : « c’est pas vous qui décidez les gars, je fais la musique que j’aime personnellement ». Il y a une époque où je voulais sauver le monde, où j’ai fait du rap conscient. Puis j’ai compris que les gens voulaient du divertissement. Et ce divertissement peut être de qualité : tu peux dire des choses, essayer d’attraper l’auditeur et lui faire comprendre des choses que tu ressens.

[Sameer Ahmad] [à Lacraps] Tu as sorti un album récemment non, Comète ? [Lacraps acquiesce] Je peux comprendre que le public qui t’a connu avec Mani Deiz soit surpris. Il faut dire que tu as une grande capacité d’adaptation. Je trouve que sur Comète tu es à l’aise de ouf ! Je crois que j’ai préféré cet album à celui que tu as fait avec Mani Deiz [42 Grammes, sorti en 2016, ndlr].

[Lacraps] Je le préfère aussi, car sur l’autre je n’avais qu’une seule manière de rapper. C’est con à dire, mais à force d’ « être dans la musique », de rencontrer des gens, de préparer des projets avec des personnes que je vais bientôt produire, on évolue. Je vais produire des « p’tits jeunes », et ils me font grandir de ouf. Les nouvelles générations de rappeurs sont tellement puissantes ! Elles n’ont pas de complexes. Nous, on avait des sortes de codes street qui n’avaient rien à voir avec la musique.

[Sameer Ahmad] Dans le rap français des années 2000, il y a quelque chose qu’on ne comprenait pas musicalement. Pour moi, le rap français est né vers 2010-2011. Avant cette date, on faisait du rap en français, c’est-à-dire exactement comme les américains, mais sans le swing. Je n’ai rien contre Sinik, mais les instrus toutes droites, sans swing, pour moi ce n’est pas du rap.

[Lacraps] Cela dépend des critères, moi je pense que c’est du rap. A notre époque, vu la largeur prise par le rap, je pense que c’est difficile de dire : « ça c’est du rap et ça non ».

[Sameer Ahmad] De mon point de vue, il n’y a que moi qui compte : je suis l’auditeur, je suis seul à avoir raison. A une époque, tout le monde écoutait Young Thug, puis les gens se sont mis à le critiquer. Moi, j’adhérais toujours à ce qu’il faisait à ce moment-là, et au final il n’y a que ça qui compte.

[Lacraps] La force du nombre est quand même réelle, qu’on le veuille ou non. Je donne un exemple : la première fois que j’ai écouté un son de Migos, je n’ai pas compris ! [Lacraps mime un flow haché] je me suis dit : « ça c’est du rap ? je mets six mois à écrire un album, et eux ils doivent le faire en dix minutes ! ». Mais quand la mise à jour s’est faite dans mon cerveau, que j’ai compris leur génie, leur musicalité, je me suis dit : « Ha ouais laisse tomber, j’avais rien compris ! ». J’étais du côté « puriste », mais maintenant je suis très ouvert, j’écoute de tout.

Les deux ou trois dernières années ont été assez productives pour vous. Est-ce que c’est un impératif de sortir des choses plus régulièrement, ou est-ce que vous êtes justes mieux rodés ?

[Lacraps] Je suis en mode grand chelem ! Je m’amuses encore un an ou deux, et puis je me casse. Je vais continuer de faire du rap, mais arrêter de me prendre la tête avec l’industrie : savoir si mon projet va être en distrib’ ou autre, ce sera terminé. Je continuerai la musique car j’aime trop ça, et je m’occuperai de petits artistes. C’est pour ça que je sors les « dernières cartouches ». Après, je sais que beaucoup de rappeurs tiennent ce type de discours et continuent derrière, c’est parce qu’on est nombreux à trop aimer le rap pour arrêter complètement. Si le prochain projet marche et nous permet de tourner, ce sera bien. Ce sont les concerts qui me manquent le plus aujourd’hui. J’ai dû faire 200 dates en quatre ans : on a joué dans des villages en France, ici à Barcelone dans la Sala Apolo, en Suisse, en Belgique… Mon booker qui est à côté de moi peut témoigner ! [Rires]

[Sameer Ahmad] Je suis plus un auditeur qu’un pratiquant. Je ne suis pas tout le temps dans le rap, c’est par périodes. Et je sens, aussi, que je commence à être un peu ringard…

[Lacraps] Je t’arrête direct ! Ce que tu fais n’est pas balourd, tu as montré que tu savais t’actualiser quand il le fallait.

[Sameer Ahmad] En fait, devoir m’actualiser, suivre une mode comme si le rap était H&M, ça me saoule un peu. Je trouve que, durant la période 2010-2016, on a vécu quelque chose de fort dans le rap français. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir un peu moins ma place, même si j’aime toujours cette musique.

[Lacraps] La drill a quand même ramené quelque chose d’exceptionnel. Certes, certains vont se mettre à faire de la drill car c’est le truc du moment. Mais l’énergie que cela a ramené partout dans le monde, au Portugal, en Allemagne, c’est incroyable.

[Sameer Ahmad] Comme pour tous les autres styles, il y en a très peu qui contrôle ce « feu ». C’est LK de l’Hôtel Moscou, qui habite à Londres, qui m’a fait découvrir la drill il y a quelques années. Et, pour l’instant, j’ai du mal avec la drill française, comme j’avais du mal avec la trap française : j’associais la trap à Atlanta, aux strips clubs, aux bayous. Pour moi, la trap française, c’était comme du couscous suédois !

[Lacraps] Je pense que vous pouvez renommer l’interview « Le couscous suédois » [Rires]

[Sameer Ahmad] J’ai toujours eu ce rapport-là au rap. Quand j’en fais, je sais que je fais de l’appropriation culturelle. Je sais que le rap français n’existe pas : on s’est approprié une culture, qu’on a emprunté à des prolétaires noirs et latino-américains pauvres.

[Lacraps] Mais du coup, est-ce que tous les français devraient faire de la varièt’ ?

[Sameer Ahmad] La France n’est pas du tout un pays de musique. En gastronomie, on est les meilleurs, mais la musique n’a jamais été notre truc. L’histoire du rock français est exactement la même que celle du rap français. Quand Elvis Presley est venu en France, les français ont recopié Elvis Presley. Quand Elvis Presley est venu en Angleterre, les anglais se sont dit : « d’où vient Elvis Presley ? Ok, il y a aussi Chuck Berry, et plein d’autres ». Ils ont repris la base et ont réinventé par-dessus, ce qui a donné Eric Clapton, Led Zeppelin, les Beatles, les Rolling Stones…

[Lacraps] Pour toi, la drill française a une place, ou bien elle n’a pas lieu d’être ?

[Sameer Ahmad] Comme pour le rock, on prend ce qui est en surface, on ne prend pas l’essence même. La « rue » de la drill, c’est la rue anglaise, celle de Brigthon. Tout comme le reggae est Jamaïcain car il vient de Kingston, de l’idéologie rastafari. Tu auras beau le transporter dans nos campagnes, ce ne sera pas du reggae français, même si ce sont les mêmes accords. C’est exactement la même chose pour le boom-bap, la trap ou la drill. Pour moi, le rap français est dans l’appropriation culturelle pure !

[Lacraps] Dans le mauvais sens du terme ?

[Sameer Ahmad] Ce n’est pas à nous de nous plaindre, c’est aux gens à qui on a pris cette culture. Ici, on distingue rap US et rap français mais, aux Etats-Unis, les gens disent rap tout court. Pour tout vous dire, je pense que le premier rappeur purement français, c’est JUL. Je dirais que, ces dernières années, le rap français se rapproche du raï. Il y a une importante diaspora maghrébine en France, donc là ce n’est pas de l’appropriation culturelle pure et dure.

Je rebondis sur cette question des origines : vous parlez l’un comme l’autre de la façon dont on est perçu en France lorsqu’on est arabe. Au vu du climat actuel, j’imagine que votre regard aujourd’hui n’est pas optimiste.

[Lacraps] Tout est relatif. Cela dépend de l’endroit où tu habites : si tu es un arabe du XVIe arrondissement de Paris, qui roule dans un Carrera S avec chauffeur, crois-moi, tu auras moins de problèmes. La classe sociale est une donnée importante. Après, bien sûr que certaines communautés, les arabes mais aussi les noirs, les Portugais, ne sont en quelque sorte « pas les bienvenues » en France. Cela fait sans doute peur à certains êtres humains de se dire que la mixité est immense à notre époque. Ma mère, paix à son âme, était française, et mon daron est un pur blédard, je suis un mix des deux. Dans les médias comme dans le cinéma hollywoodien, les arabes sont toujours présentés comme les méchants… Tu as envie de leur dire : « wesh, les gars, il y en a des gentils aussi ! Certains font à manger, d’autres sont médecins, avocats… ».

[Sameer Ahmad] Par rapport à Ali, et en général aux gens qui viennent du Maghreb, je n’ai pas connu la même immigration. Ma famille et moi étions des immigrés politiques. Les maghrébins sont davantage venus pour des raisons économiques. Mon père n’avait pas le même rapport à la France que celui que pouvait avoir son voisin marocain.

[Lacraps] Vous l’avez vu comme un pays qui vous a accueilli quand il y avait la guerre chez vous.

[Sameer Ahmad] Voilà. J’ai aussi vécu trois ans en Algérie, à Constantine. Boumédiène [militaire et président algérien de 1976 à 1978, ndlr] voulait ré-arabiser l’Algérie, et demandait à des gens du Machrek (Irak, Syrie, Jordanie) de s’y installer. Mon père était prof d’arabe à l’université de Constantine, j’y ai donc passé quelques années. Je me souviens que tout était très francisé, même la langue arabe, que je comprenais très peu. J’en garde aussi le souvenir d’un pays très fier : l’Algérie, c’était le pays des révolutionnaires. Les Black Panthers qui fuyaient Oakland, les cubains qui fuyaient Castro, ou encore les irakiens et les syriens qui fuyaient le parti Baas [parti de Hafez et Bachar el-Assad et de Saddam Hussein, ndlr], tous ces gens venaient en Algérie. C’est un pays qui a énormément de choses à prouver. Et l’Irak est un pays qui, dans trente ou quarante ans, n’existera plus.

[Lacraps] Tu le vois carrément comme ça ?

[Sameer Ahmad] Clairement. Et comme diraient les irakiens, ce n’est pas aux ennemis qu’on en veut, c’est aux traîtres. J’en veux moins à l’ennemi américain, qui a dit aux irakiens : « on ne vous aime pas, on vient prendre votre pays », qu’aux saoudiens ou aux qataris. Ici, en France, j’aurais moins de respect pour un Messiah, qui revendique le fait d’être rebeu, que pour le mec que je croise dans la rue et qui me dit : « je suis raciste, tu es arabe, je ne t’aime pas ». Lui, à la limite, je peux le comprendre, car j’ai eu les mêmes à-priori envers des gens d’autres communautés.

Vous parlez de problématiques françaises, mais souvent vous décentrez aussi le regard. Est-ce que pour vous en France, et dans le rap français, on a trop tendance à axer le discours sur ce qui se passe ici ?

[Lacraps] La plupart du temps, quand je parle à des gens de ce qu’il se passe à différents endroits du monde, ils s’en foutent, surtout les plus jeunes. Ce qui ne se passe pas en France ne les touche même plus. L’époque où tu te souciais du sort du monde entier est terminée : c’est la merde pour tout le monde, donc chacun se préoccupe de la façon dont les choses se passent chez soi. Au-delà de ça, j’ai l’impression que les petits se foutent de ce que raconte le rap, et de son histoire de manière générale. La phrase de Koba la D, « c’est qui IAM ? », illustre le rapport de la nouvelle génération à cette musique. Les gens sont dans leur quartier, écoutent les rappeurs qui ont pété, et c’est tout.

[Sameer Ahmad] Je pense aussi que la façon d’écouter a évolué. Avant, tu allais à la musique, maintenant la musique viens à toi.

Sameer tu es instituteur, et Ali, si je ne me trompe pas, tu as déjà animé des ateliers d’écriture. Est-ce que vous considérez qu’il y a une sorte de lien naturel entre le rap et l’enseignement ?

[Sameer Ahmad] Le grand frère… [Rires]

[Lacraps] J’ai l’impression qu’en France, lorsque que quelqu’un te « transmet » quelque chose, c’est une faveur. Ailleurs dans le monde, il me semble que la transmission des savoirs est quelques chose d’hyper logique. Au Japon, des personnes relativement âgées, souvent des anciennes « éminences grises » comme on dit en Europe, sont payées par l’Etat simplement pour que tu puisses aller leur parler, et leur demander de te raconter des choses. Et il y a la queue pour aller les rencontrer, c’est génial !

[Sameer Ahmad] Actuellement, j’ai une classe de CP, dont les parents sont susceptibles d’écouter du rap. Je pense qu’aujourd’hui, un instit’ ou un prof qui fait du rap ne choque pas, tout comme un prof qui jouait de la guitare ne choquait pas il y a une vingtaine d’années.

En plus, le rap est un style très hétérogène aujourd’hui…

[Sameer Ahmad] Tout à fait, tu trouves Roc Marciano et Marwa Loud dans le même bac aujourd’hui, alors qu’il n’y a pas grand-chose en commun, à part que leur nom commence par -Mar. [Rires] La question c’est : est-ce qu’un style qui se définit de moins en moins ne se perd par un peu ? Comme le jazz ou le rock français ont pu le faire.

[Lacraps] Je dirais que le rap évolue, plus qu’il ne se perd. Le rap se mélange avec beaucoup de choses.

[Sameer Ahmad] Il s’étale, il prend beaucoup de place, comme pouvait le faire le rock en France à la fin des années 1980 : quelqu’un comme Laurent Voulzy, qui venait du rock, a commencé à tirer vers la variété française. En France, la variété gagne toujours ! Tout style musical finira toujours par verser du côté de la variété française, c’est une finalité.

Sameer, je crois avoir lu quelque part que tu considères le skate comme une discipline Hip-Hop. Ali, dans plusieurs sons tu fais référence au graffiti : quel est votre rapport au Hip-Hop en tant que culture au sens large ? Est-ce que vous regrettez qu’on y fasse peut-être moins référence aujourd’hui ?

[Lacraps] J’ai des collègues dans le skate et le graffiti. Moi, je n’ai jamais rien tagué, à par des insultes dans les toilettes à l’école ! [Rires] Je crois que cette culture n’a jamais vraiment existé en France. Des gens ont essayé de la faire vivre, mais elle n’a jamais réussi à prendre.

[Sameer Ahmad] Je pense qu’Ali a raison. Il y a eu des frémissements à la fin des années 80 et au début des années 90, avec par exemple la Zulu Nation, mais cela restait quelque chose de typiquement américain. En France, c’était au final plus punk que Hip-Hop. Aux Etats-Unis, ils parlent encore Hip-Hop. Parler de ça en France, ça fait fête d’anniversaire.

[Lacraps] Aux Etats-Unis, les anciens du mouvement sont très respectés. En France, les petits sont de bonne foi quand ils te disent qu’ils ne connaissent pas IAM.

[Sameer Ahmad] Encore une fois, la France n’est pas un pays de culture musicale. Je pense que c’est pareil dans le rock. Est-ce qu’un jeune français qui se met au rock connaît Led Zeppelin, les Doors ? je ne suis pas sûr. Je ne sais pas si c’est spécifiquement lié au rap français ou à la culture française de façon générale.

J’enchaîne avec quelques questions sur le rap à Montpellier. En faisant des recherches sur son histoire, j’ai eu du mal à trouver des rappeurs de cette ville dans les années 90 ou début 2000 : est-ce que vous êtes en mesure de m’en dire davantage à ce sujet ?

[Lacraps] Oxford Univers Cité ! C’est emblématique de la ville, mais les gens ne connaissent pas forcément. Il y a aussi La Sentence, qui est un groupe plus récent. C’est un groupe qui m’a marqué car je les voyais en studio lorsque je suis arrivé à Montpellier. Avec mes collègues, on se disait : « Ha ouais, ils rappent fort eux ! ». Et puis Solda Mar One, qui était aussi très fort.

[Sameer Ahmad] Tu as aussi les Récidivistes, qui avaient failli signer sur le label d’Akhenaton. Ensuite, je pourrais citer Originaires du Sud, ou MPA, un groupe des années 2000. Je me souviens aussi d’un groupe qui s’appelait Réalité Anonyme, qui faisait un rap très particulier, dans le délire de Fabe.

[Lacraps] Je vois, dans le style de NAP, le groupe d’Abd Al Malik, orienté vers le Dîn.

Est-ce que vous avez l’impression que le rap montpelliérain est moins mis en avant ces dernières années, comparé à une sorte « d’âge d’or » vers 2011-2016 ?

[Lacraps] C’est vrai que, quand Machine à écrire est sorti, j’entendais pas mal parler de gens de Montpellier, que ce soit de Sameer, de Joke, de Set&Match… Après, il y a toujours beaucoup de rappeurs à Montpellier. Ne serait-ce que dans le collectif qu’on a monté, 34emeDegré : on est pratiquement une dizaine. Il y a beaucoup de jeunes qui arrivent et, comme je le disais plus tôt, ils ont beaucoup moins de complexes que nous. Si j’avais pris une voix aigue pour rapper, il y a quelques années, on m’aurait balayé au quartier !

[Sameer Ahmad] J’ai l’impression que la toute nouvelle génération est plus musicale. J’ai un voisin tout jeune qui fait du rap, et il est très ouvert : il écoute du rock, de l’électro, et il kiffe vraiment ça, ce n’est pas juste en surface. A notre époque, on était beaucoup plus compartimentés. Récemment, il écoutait Kung Fu Fighting, un vieux morceau de funk, et je lui ai dit : « mais c’est vieux ça ! ». Il m’a répondu qu’il s’en foutait de l’année, qu’il fallait que ça « sonne ». Maintenant, dans les quartiers, tu as des gens qui font du piano, de la guitare, du saxophone. Il y a par exemple un jeune pianiste qui vient des quartiers nord de Marseille, c’est un génie !

[Lacraps] Avant, pour jouer de la guitare, il fallait être un surfeur ! Alors que maintenant, tu as un rappeur comme KPoint, qui utilise sa guitare super bien dans ses morceaux. D’un autre côté, cette utilisation de la guitare l’a pour le coup placé dans une case particulière.

Sameer, dans une interview pour l’ABCDR du son, il y a quelques années, tu pointais le fait qu’il n’est pas toujours évident de s’organiser pour monter sur Paris, pour des concerts ou autre, quand on vit à Montpellier. Est-ce qu’à des moments de votre carrière vous avez eu l’impression d’être desservis par le fait d’habiter loin de la capitale ?

[Lacraps] Beaucoup de gens m’ont effectivement invité à des radios, des événements, en pensant que j’étais sur Paris. Je devais toujours répondre par message : « mec, je suis de Montpellier ! ». Je parle aussi d’une époque où je ne gagnais pas trop d’argent grâce à la musique, même si j’ai toujours réussi à créer une économie autour du rap, notamment grâce aux concerts.

[Sameer Ahmad] Tu es intermittent Ali ?

[Lacraps] Pas pour l‘instant, mais si on reprend les concerts, il y a des chances que je le devienne. Ça permet un petit équilibre, d’avoir toujours quelque chose de côté : être payé même si tu n’as pas de concert.

[Sameer Ahmad] J’ai habité à Paris, et mon frère comme le reste de ma famille habitent à Paris. J’y monte donc souvent. Mais ce n’est pas une ville que je kiffe, je trouve qu’elle a mal vieilli. Pour ce qui est des concerts, personnellement, je ne suis pas fan des concerts de rap. J’aime l’interaction qu’il y a avec le public, mais parfois cela me gêne, je ne sais pas trop pourquoi. Et puis, il faut être costaud. Moi, j’oublies souvent mes textes, j’ai du mal à être carré. C’est pour ça que je préfère faire des plateaux, comme j’ai pu faire avec JP Manova, ou avec les gars de la Scred Connexion.

Sameer Ahmad en concert avec JP Manova et Joe Lucazz au Divan du monde (17 mars 2016)

[Lacraps] Moi, c’est cette interaction avec le public qui me manque ! Je ne fume pas avant de monter sur scène, pour être sûr de ne pas oublier mes textes, sinon je vais forcément oublier des couplets.

J’étais à la release party de Machine à écrire en 2014 à Montpellier, je pense que c’est un des meilleurs concerts de rap auquel j’ai assisté. Est-ce que vos meilleurs concerts se sont déroulés à MTP ?

[Lacraps] Ce qui est bien à Montpellier, c’est que la salle est toujours pleine, et que les gens sont excités. Mais il faut avouer qu’en Suisse ou en Belgique, les gens sont très chauds. Je me rends compte que la plupart du temps, en concert, les gens chantent avec moi, c’est un truc incroyable ! Tu as vraiment l’impression de partager un truc ultime.

[Sameer Ahmad] Comme l’a dit Ali, à Montpellier tu es sûr de faire une bonne salle. Le public est facile, il va jouer le jeu à fond, il n’y a pas vraiment à le conquérir. Faire le Rockstore ou Victoire 2 [salles de concert emblématiques de Montpellier, ndlr], ça n’est pas du tout la même chose que de faire un plateau, à Paris, avec d’autres artistes, où la nécessité de « conquête » du public est un peu plus importante. A Montpellier tu te dis : « est-ce que c’est parce que je suis de Montpellier que les gens sont chauds comme ça, ou est-ce que je suis vraiment bon ? ».

[Lacraps] Personnellement, j’ai plus de gens qui me suivent à Paris qu’à Montpellier. Quand on a fait la release party de 42 Grammes avec Mani Deiz à Paris, même lui qui est parisien était choqué, la salle était pleine à craquer.

[Sameer Ahmad] Ce que dit Ali sur le bon accueil qu’il a reçu à Paris, ça met en évidence le fait que le rap à Montpellier a été très peu soutenu par les infrastructures. Les radios montpelliéraines, Illtoo pourra le confirmer, ont très peu soutenu les rappeurs. J’ai essayé de passer sur FM-Plus ou sur Agora [radios associative et web de Montpellier, ndlr], et je n’ai jamais été joué ! Je passais davantage sur les radios parisiennes que sur les radios montpelliéraines. Je n’arrivais même pas à mettre mes disques à la FNAC de Montpellier. Il y a également des associations qui ont très peu aidé les artistes qui émergeaient. Ce n’est pas comme à Perpignan, où quelqu’un comme Némir a été pris en charge par des gens bienveillants, qui lui ont permis d’être ce qu’il est aujourd’hui, même si bien entendu son travail personnel compte énormément. J’ai eu des échos d’artistes qui m’ont expliqué que certaines structures, dans les années 90 et 2000, n’agissaient que pour toucher des subventions. Dans des villes comme Perpignan ou Lyon, tu as des anciens qui ont fait le taf, comme par exemple Nasty [producteur de Némir, ndlr], qui aujourd’hui travaille à La Place hip-hop à Paris.

On a souvent opposé Paris et Marseille dans le rap, rap parisien et rap « du sud ». Quand on vous écoute, on voit que vos références sont new-yorkaises et parisiennes, que vous avez collaboré avec des rappeurs de Paris ou de Belgique. Est-ce qu’on peut vraiment dire qu’il y existe un « rap du sud » en France ?

[Lacraps] Je pense que le rap de Marseille est un peu différent de celui de Paris. Je pense que JUL a ramené un truc tellement puissant à Marseille que la différence se ressent davantage aujourd’hui. Plus globalement, je pense qu’on vit une des meilleures périodes du rap en tant qu’auditeur : tout le monde fait des feats, il y a des projets de ouf, notamment à Marseille.

[Sameer Ahmad] Dans le Sud aussi, le rap est éclectique : il y a des mecs qui vont chanter, comme Némir, des caméléons comme Lacraps, il commence à y avoir un panel d’artistes assez large.

Récemment, j’ai fait une interview avec les lyonnais Lucio Bukowski et Gouap, et on a aussi parlé de JUL, on dirait qu’il est devenu complètement incontournable !

[Sameer Ahmad] C’est le plus gros vendeur de rap français, tu imagines ? Il vend plus que Smif-n-Wessun quand ils sortent un album : il bat nos légendes, qu’est-ce que tu veux faire ! [Rires]

[Lacraps] Il est très écouté, dans toutes les voitures de France il y a du JUL. Même ici, à Barcelone, les DJs passent du JUL en soirée.

Pour terminer, est-ce que vous pouvez nous dire un mot de vos projets en cours, tournées, albums, collaborations ?

[Lacraps] J’ai un petit projet qui arrive, quelque chose de simple, on verra ce que les gens en pensent. Je vais arrêter de faire des longs projets, pour moi ça n’est plus d’actualité. La manière de consommer la musique a tellement évolué qu’aujourd’hui faire des cinq titres ou des six titres suffit. Je trouve aussi que ce format permet de créer quelque chose de plus cohérent.

[Sameer Ahmad] J’ai de beaux restes pour faire encore un ou deux trucs. Après, j’ai d’autres passions, des enfants, et il n’y a que 24 heures dans une journée… En tout cas, je reste toujours dans le rap en tant qu’auditeur, je soutiens très fort les gens que j’aime bien.

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