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[Interview] Dyno : « L’esprit hip-hop en Suisse est énorme, il a toujours perduré »

Accompagné d’un soss, j’ai filé direction Lausanne interviewer Dyno, le jeune rappeur d’Yverdon-les-Bains. Le membre du 274 nous a rejoint avec quelques potes à lui. Autour d’une bière, on a parlé de rap, de Tarantino, de meubles et du service militaire en Suisse. Retour en quelques mots sur ce riche entretien.

 

Pour commencer, tu peux nous parler de ton crew, 274 ? C’est un collectif ? Un peu comme le Gouffre ou autres ?

Je dirais plus que c’est un ensemble de MCs, on n’a pas de producteur attitré comme ça pourrait être le cas pour d’autres artistes, comme dans le cas du Gouffre, où Char fait les instrus. Bon, Char, c’est un génie, il a tous les rôles…

Quelles sont tes influences niveau rap français ou francophone ?

Red Hot Chili Peppers (rires) !  En réalité, je n’écoutais pas de rap avant. J’étais à fond sur le rock. J’ai commencé à écrire vers 13 ans et j’ai dû sortir mon premier truc à 15 piges. Mes influences… Beaucoup d’Hugo (TSR), d’ailleurs pas mal de gens me le disent.

Effectivement, ça se ressent quand on écoute ta musique.

Ouais ouais, à fond. Après, je ne sais pas si je pourrais parler de « références » : j’ai beaucoup écouté d’autres artistes. La Scred par exemple, dont j’ai fait la première partie à l’Undertown à Genève, avec Sentin’L.

Au niveau ricain, tu as un nom comme ça ?

J’écoute très peu de ricain. Eminem, j’aime beaucoup ce qu’il faisait à l’époque, mais sinon, tous les Nas, les Mobb Deep, je connais deux ou trois classiques, mais ça s’arrête là. J’aime bien comprendre ce que j’écoute. C’est pour ça que j’écoute plus de l’underground, tous les mecs qui sont dans ce milieu, les Melan, les Lacraps, tout ça.

La question que je suis obligé de te poser : tu kiffes le rap old school, c’est indéniable. Mais est-ce que tu ferais des trucs plus actuels (je pense notamment à la trap) ?

(Silence) pas pour l’instant… Non pas pour l’instant (rires). Après, peut-être, parce que j’adore en écouter. Mais honnêtement, je préfère dans un premier temps faire les trucs que je kiffe, comme je les kiffe. Faire de l’underground comme je le fais maintenant, plutôt que de m’orienter sur un truc assez nouveau et moderne comme la trap.

Je te pose aussi cette question parce qu’à ce que j’ai vu, tu es plutôt du genre à écrire des textes et faire des sons personnels, ce qui est difficile avec la trap.

Ouais voilà. J’ai l’impression que dans la trap, on se crée un personnage, et ça ne me déplaît pas, d’ailleurs. C’est de l’egotrip, les mecs parlent comme s’ils étaient les patrons des lieux… Il y a peut-être des vrais voyous, va savoir. Peut-être que c’est des malades dans leur tête (rires) ! Mais plus sérieusement, les mecs se créent leur délire. Des clips cagoulés, des guns, le truc fait peur, tu vois (rires) !

Donc j’imagine que tu ne te verrais pas trop faire ce genre de choses ?

Carrément pas ! Jamais, t’es fou, ma mère voit mes clips (rires) ! Mais la bonne trap, avec des bonnes instrus, des bons textes, pourquoi pas ?

Des bons textes ? Je cherche encore.

Dernièrement, je ne sais pas si tu as écouté Double Hélice, de Caballero et JeanJass. Ce n’est pas vraiment de la trap, mais c’est moderne. Il y a une batterie et des grosses basses propres à ce style, mais les mecs ont réfléchi à leurs textes et font des trucs très techniques.

J’ai trouvé ça abouti, mais pas du tout dans mon délire. Lacraps, que tu as évoqué tout-à-l ’heure, a dit, dans une interview qu’il nous a accordée, qu’il n’arrivait pas à poser sur une instru si elle n’avait pas d’âme. J’ai trouvé ça intéressant.

Je pense que tu peux avoir une instru qui a, comme tu dis, une âme, tout en l’adaptant. Un BPM plus lent, tout ça. Je crois que l’avenir du beatmaking, au moins à court terme, c’est le sample accompagné d’une batterie trap. Je pense par exemple à Diabi, qui fait un mélange des deux.

C’est juste ! Il parle d’ailleurs lui-même de boom-trap… Je voulais revenir sur un point. Tu as évoqué Sentin’l. C’est un pilier de la scène genevoise. Tu connais un peu ce milieu ? Comment s’est faite ta rencontre avec lui ?

Je connais certaines personnes de la scène genevoise. Certains gars comme Gueule Blansh ou Di-Meh, que je checke en soirée quand je les croise, mais je les connais plutôt de loin. Sentin’l…  En fait, je lui avais écrit sur Facebook pour lui dire que j’aimais beaucoup ce qu’il faisait et il m’avait répondu « ah c’est toi, le rappeur d’Yverdon, c’est comment cette ville de merde ? » (rires). Je lui ai demandé s’il voulait faire un son, on s’est rencontrés et on est devenus amis depuis. Un mec sympa et super marrant, surtout quand il est sous alcool (rires) !

C’est marrant parce que la Suisse est petite, mais il y a une grosse scène hip-hop.

À fond ! Et l’esprit hip-hop en Suisse est énorme, il a toujours perduré. C’est pour ça qu’ici, les gens préfèrent que tu fasses du old school, plutôt que de partir dans des délires bizarres. C’est ce qui fonctionne le mieux.

C’est pour ça que j’aime ce qui se fait ici. Toi par exemple, tu n’as que 19 ans, et tu fais des son à l’ancienne. C’est rare.

Ah mais il y en a plein des gars comme ça ici, je pourrais t’en présenter des tonnes !

Sur un plan plus concret, tu as une activité à côté du rap ?

Je suis en apprentissage. Je passe un diplôme de vendeur, de conseiller en ameublement plus exactement. Je travaille dans un magasin qui vend des lits, des canapés et tout ce bordel. Les gens arrivent, je suis avec mon costard et ma cravate et je les renseigne. Je bosse trois jours par semaine, et le reste du temps j’ai des cours. Au bout de trois ans, tu passes ton examen pour avoir ton diplôme. Mon but, c’est de l’avoir et ciao.

Il y a du taf ?

Il n’y a pas de taf, justement (rires) ! Tu vois, les gens changent de canapé tous les dix ans, donc les clients, t’en as pas des masses sur le marché de l’ameublement… Je fais ça pour avoir mon diplôme et bifurquer sur autre chose une fois que j’aurai fait l’armée (le service militaire est obligatoire en Suisse, ndlr).

Revenons à la musique. Jusqu’à maintenant tu as sorti deux projets, c’est bien ça ? Dans ma voiture on a saigné le premier, Genesis, en venant jusqu’ici.

(Rires) Oui. Genesis, c’était il y a un an, et j’ai fait Métamorphose qui est sorti sur Spotify et en format physique au mois de mai.

Tu es sur un projet en ce moment ?

On n’en a pas trop parlé autour de nous pour le moment mais, oui, je suis en train de préparer quelque chose avec un ami à moi qui pose aussi, Jess. On a monté un groupe, on est trois avec le DJ. On prépare un truc, mais on n’annonce rien tant que ce n’est pas prêt. On pose en home studio et on envoie le tout à un ami à nous qui s’occupe du mixage et du mastering.

C’est un album, ce qui se prépare ?

On ne sait pas vraiment… Pour l’instant on a déjà réussi à activer le micro, donc la suite devrait bien se passer (rires).

Tu peux me dire comment ça se passe au niveau de la distribution ? Tu as un label ou quelque chose du genre ?

Je n’ai pas de label, mais je bosse avec IS prod. C’est une association basée à Aigle qui aide les gens qui veulent se lancer dans la musique, tous styles confondus. Je travaille avec eux parce que le mec qui gère tout ça, Jo, adore le rap. Je l’ai rencontré lors d’une soirée freestyles/ombres chinoises. On a gardé contact et Genesis s’est fait chez eux. Jo, c’est plus qu’un ingé son, c’est mon pote maintenant, on est même partis à Amsterdam ensemble (rires).

Qu’est-ce qui marche le mieux pour faire connaître ta musique ? Tu en vis ?

Ce qui marche le plus, ce sont les plateformes de streaming musical, Spotify, Deezer. Mais pour répondre à ta deuxième question, non, absolument pas. Ce qui est sûr, c’est que ce qui paye le mieux, ce sont les concerts, et que la diffusion est possible grâce à Facebook. C’est pour ça qu’aujourd’hui, n’importe qui peut faire du rap. Tu achètes ton matos, tu fais ton truc chez toi. Un iPhone 6 et le clip est plié ! Et puis tu diffuses le tout sur les réseaux sociaux. Avant, et je n’ai pas connu cette époque, les mecs devaient aller dans la rue, faire passer leur son à la gare, il fallait être motivé !

C’est vrai qu’il est plus facile de se faire connaître aujourd’hui qu’il y a quinze ans, mais la concurrence est aussi plus rude. Les mecs qui vivent de leur rap sont rares aujourd’hui, c’est les PNL, SCH et compagnie…

C’est vrai. Je pense que la plupart des artistes dans ce milieu sont obligés de travailler à côté. Il faut des rentrées d’argent sûres pour pouvoir subvenir à ses besoins. Ce n’est pas non plus évident de trouver un public prêt à acheter tes skeuds, tes vinyles ou tes t-shirts. Maintenant, et c’est valable pour tout le monde, peu de gens sont prêts à claquer quinze balles pour un disque, ils préfèrent attendre que le son soit dispo sur YouTube. Mais ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est que faire du son, c’est coûteux pour l’artiste. Si à chaque fois que je devais faire des sons ou des clips je mettais ça dans un pot, j’aurais une belle voiture maintenant, je serais à la bien ! Le clip de Doctrine m’a coûté 350 balles !

C’est en écoutant Doctrine qu’on a connu tes sons, d’ailleurs. De clip en clip, on a fini par tomber dessus, et on a accroché.

C’est ça qui marche aujourd’hui ! De fil en aiguille, tu découvres des artistes sur Youtube, c’est comme ça qu’ils se font connaître. Ce qui fonctionne aussi, c’est de faire des clips qui innovent. Les gars se creusent la tête pour faire un truc inédit au niveau visuel, et le public va se dire « le clip est trop lourd, ah mais le son aussi est trop lourd ! ». C’est limite si les gars ne regardent pas d’abord le clip pour ensuite écouter le son. C’est exactement le cas de PNL.
Bon, à part ça, on va au tacos ou quoi ?

 

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Les crédits photographiques pour l’image utilisée appartiennent exclusivement à Geoffrey Martin, dont vous pouvez retrouver le travail ici.

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One comment

  1. Un plaisir de lire un article sur le rapp francophone. Comme pour la littérature, on a un peu tendance à délaisser ce qui n’est pas franco-français.

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