[Interview] Lamanif : « Un de mes chevaux de bataille est de faire accepter le battle rap comme une discipline à part entière »

« As-tu déjà vu un monsieur tout nu ? ». Le crâne roussi par le soleil de la mi-juin, la clope plantée dans une barbe qui n’en finit plus de pousser, Lamanif brise la glace à coups de références triviales et absurdes, exactement comme il le fait sur les scènes de battle rap depuis des années. J’ai devant moi le Gepetto de Super-Fisteur, ce super-héros des plus petits recoins, grand pourfendeur de juges et de rimes faciles, créateur de sa propre ligue de battle – le Roar – avec ses deux compagnons d’aventure Maadou et Cheef ! Entretien fleuve avec le roi du porno battle, finalement moins animé par la tentation d’enviander ses adversaires et de gamahucher des clitoris de jeunes chèvres que de prendre son art au sérieux et sortir des grosses rimes.

I – Partis pris du Roar

« On va s’refaire le dicton : tu viens au Roar c’est pour voir barre sur barre comme une fenêtre de prison » Maadou vs Aparzite, Roar001

LREF: Yo Lamanif, comment t’as vécu cette année d’ébullition dans le monde du battle rap ?

Lamanif : C’est une année de grands changements pour le battle. On n’y est peut-être pas étrangers ! On s’est beaucoup fait chier pendant le confinement, du coup ça a ouvert nos esprits créatifs, et je pense notamment à l’équipe qu’on avait constituée avec Maadou, Cheef, moi-même, Steve le Jeune et même Gram, à l’époque. On voulait faire une émission de radio où le concept était de parler de tout, sauf de battle rap [Rires]. Et bout de deux émissions on a parlé de rien d’autre que de battle rap ! Finalement on s’appelait tous les jours, le confinement nous a rapprochés et les longues conversations qu’on a eues à propos du battle ont même donné à Cheef l’envie d’en refaire. On a créé la chaîne Lamacheef, on voulait faire des débats sur le sujet.

À quel moment vous avez décidé de sortir de ces conversations privées pour créer votre propre ligue de battle ?

Alors justement, en parallèle de tout ça j’ai découvert les groupes Facebook de battle de commentaires et ça a été un gros déclic ! Il y a énormément de déchet sur ces groupes, mais aussi quelques pépites. Je voyais des plumes qui n’avaient rien à envier à celles qu’on voit au RC ! Par exemple Nollie, ou Neyah, qui a été très important dans mon cheminement. C’est d’ailleurs lui qui vient me parler après mon battle contre Artik, un battle qui me déplaît, que je pense avoir raté. Bon, il vient me parler, et depuis on a échangé tous les jours sur notre vision du battle rap ! Il me redirigeait vers des liens, on débattait. Avec son pote Konrad, ils ont créé le Cat Contenders, un tournoi de battle à l’écrit où il m’a invité. Ça a été super, une belle leçon d’humilité.

Et puis ces battles à l’écrit t’ont permis de te concentrer sur le texte, un parti pris que vous avez gardé en créant le Roar.

Exactement. Je ne savais pas trop où me diriger à ce moment là, où me situer, et puis je me suis trouvé avec mon battle contre Arnô. Pour préparer ce battle, je faisais mes phases à Neyah, justement. Les premiers mots que j’échange avec lui c’est à propos des gun barz. Il aime ça, moi je me disais que ce n’était pas pertinent en France, où on a pas cette culture des pistolets. Il m’a fait changer d’avis, il m’a fait prendre conscience que ça faisait partie du folklore battle rap, de la culture. C’est pas plus pertinent d’en parler aux states qu’en France à partir du moment où c’est complètement métaphorique. C’est une signature du battle rap. Qui on est en France pour dire « nous on fait pas ça » ? Non, il faut se plier à la discipline, ce n’est pas qu’une histoire culturelle, c’est devenu plus large que ça…

Le fait que même toi en tant qu’acteur du mouvement tu puisses ne pas considérer le battle comme un folklore à part entière, ça montre tout le chemin qu’il reste encore à parcourir pour défendre cet art en tant que culture !

Ouais, il y a un manque d’acceptation de la culture. Ça a été un de mes chevaux de bataille de faire accepter le battle rap comme une discipline à part entière, dont il faut être fier. Pendant des années, les gens qui faisaient du battle étaient presque gênés de n’être assimilés qu’à ça. « Non moi j’suis un rappeur, le battle c’est rien c’est à côté pour rigoler ! » Comme si la musique était forcément plus sérieuse.

T’as justement été un des premiers à te revendiquer d’abord comme battle mc.

Ouais, déjà d’une si on me reconnait dans la rue, je sais très bien que c’est pas pour ma musique avec Tous Salopard ou le Botaniks crew, et de deux j’ai eu bien plus d’expériences humaines dans le battle rap que dans la musique. Plus d’opportunités aussi : je suis allé à Montréal alors que j’avais jamais quitté la France. Ma vie sociale tourne autour de ça… Et je mets tellement plus d’implication à écrire un battle qu’un son !

Pourquoi cette différence ?

Parce que pour un battle, que ce soit au RC et peut-être même plus au Roar, avec les sous-titres, les gens vont être plus attentifs à ton texte. Le premier truc qui ressort c’est ça, les mots que tu as choisis, comment tu as ficelé ta rime… C’est complètement ça qui me correspond, plus que d’insulter quelqu’un. Pour le Roar, on a voulu enlever toutes les fioritures : pas de juges, pas de présentations, moins de théâtralité. Quitte à être dans l’extrême, mais se focaliser sur le texte et son interprétation.

Ton adversaire n’est qu’un prétexte, finalement ?

Ouais, c’est un alibi. J’ai jamais eu la volonté de tuer le mec en face. Juste de briller, d’être bon. Pour moi il n’existe même pas. Je vais te dire un secret mais quand on me voit réagir pendant un battle, en fait je réagis car je vois le monde réagir autour, mais en vrai j’écoute même pas. Je pense à mon texte. Pour ça que je fais pas de flip non plus. C’est un genre de mépris volontaire.

Elle est où la jauge entre la bonne interprétation d’un texte et l’excès de théâtralité ?

Je savais que t’allais me poser cette question ! J’y avais réfléchi et je m’étais dit que le mot « théâtre » ce n’est que de l’attitude, du MCing… Quand tu freestyles, quand tu fais un clip, tu développes une attitude. La jauge… [Il réfléchit longuement], je crois que la jauge c’est au moment où ça passe au dessus du texte. Si tu te demande si ton texte fonctionnerait aussi bien sans ton accessoire et que la réponse est non, alors là peut-être que la jauge est dépassée. Après il y a sans doute des milliers de contre-exemples. D’où le fait que les battles à l’écrit m’ont plu : y’avait plus ce folklore. Que le texte.

Quelles différences tu vois entre ta génération et la nouvelle génération des Neyah, Dam’s, Rotka, Crapaud, Wolff, issus des battles à l’écrit et des facecam, dans leur façon d’envisager le battle ?

La différence est simple : c’est des passionnés de battle, dès le début. Nous nos modèles c’était l’Entourage. L’Entourage a inventé le battle rap français, ils s’inspiraient pas spécialement du Québec. Là les nouveaux qui arrivent ont une culture plus globale.

Comme ils sont très battle rap d’entrée, est-ce que tu penses qu’ils peuvent avoir des difficultés à briser certaines barrières et renouveler les codes de la discipline ?

C’est intéressant comme question. Au moins ils arrivent avec des codes carrés. À l’époque du cinéma muet on ne savait pas comment filmer, y’avait pas trop de règles. Ensuite quand Hitchcock est arrivé il a placé certaines règles, puis il y a eu d’autres grands réalisateurs. Maintenant, un réalisateur a des codes, et s’il veut s’en émanciper, il faut déjà qu’il soit bon avec tous les codes qui existent déjà, qui sont importants, et il faut qu’il sache pourquoi il le fait. Il vaut mieux le voir comme ça plutôt que d’arriver et être original parce que tu ne connais aucun code.

Le Roar étant né d’un affranchissement, est-ce que vous êtes préparés à vous affranchir de vos propres idées une fois que celles-ci seront devenues la norme ?

Ah… Est-ce qu’il va pas falloir faire une mise à jour… Déjà je ne sais pas si on a fait le Roar pour s’affranchir du RC. On arrive pas en disant qu’on a tout compris. Même si on les a supprimés, par exemple, je dis que les juges ça peut-être intéressant. Tu vois dans un concours de cuisine tu as des juges, et ces juges ne sont pas le grand public, ce sont des professionnels. Parce que peut-être que le grand public, moi le premier, ne va pas savoir pourquoi c’est bon. Je n’ai pas la prétention d’avoir un goût qui m’est propre. Je n’ai pas la prétention d’avoir une opinion. On n’a pas laissé le temps aux gens d’avoir une opinion. Le but c’est d’abord de faire de bons battle, de se concentrer sur ça, et ensuite on mettra de la nuance dans nos partis pris.

II – Ecriture

« Vos rimes à une syllabe c’est de la tricherie, mes multis te sodomisent la fente / Je chie sur les monos depuis l’époque des colonies de vacances ! ». Lamanif vs LaJoie au CatContenders

Quelles différences tu fais entre écrire un son et écrire un battle ?

Y’a pas le droit à l’erreur où à l’approximation dans un battle. Chaque phrase, chaque mot va être écouté, entendu, interprété, alors que dans un son on peut se permettre d’être un peu moins pointu. Admettons que je sois en studio et qu’il faut vite que je finisse mon 16, j’y mettrais peut-être moins d’application qu’un battle où je passe et repasse dessus jusqu’à ce que ce soit parfait. C’est la réception qui est différente.

À force de retravailler ton texte avec cette rigueur, tu risques pas de perdre en spontanéité ?

Peut-être. Après ça dépend du cheminement que tu empruntes pour écrire. J’utilise une méthode, les RAIDS [Rimes Absurdes Idiotes Dépourvues de Sens, Ndlr], qui demande justement une spontanéité, du coup je note l’idée qui est spontanée et je ne la construis surtout pas. Souvent, c’est un mot qui rime avec un autre. Je note ça, et pour rester dans cet esprit créatif, je n’y touche plus. Et le jour où je vais commencer à construire mon texte, là je serai dans la partie plus basée sur la construction, le savoir faire. Je conserve l’idée spontanée, je ne la travestis pas. Je me demande comment font ceux qui se mettent devant une feuille pour écrire. Je suis impressionné quand j’entends des mecs savoir à l’avance ce qu’ils vont mettre dans leurs rounds. Moi, je n’ai que des idées. Mon battle doit faire environ 120 mesures, donc je sais qu’il me faut une soixantaine d’idée, ça peut être une rime, une punchline… Je note le moins de mots possible, je me force à ne pas construire, et une fois que j’ai tout mon stock pour travailler ça devient un pur plaisir, c’est mon moment préféré !

Tu te laisse guider par la musicalité des mots avant même de composer rationnellement tes angles pour toucher ton adversaire ?

Oui, c’est carrément ça, et de plus en plus ! Souvent, quand les MC’s ont leur match-up, ils se demandent sur quel angle ils vont partir, moi je suis très mauvais là-dedans. Au final quand on regarde mes battles on le voit bien : j’ai des angles qui ont été faits des milliards de fois. C’est pas là-dessus que je mets le point. Malgré tout, je ne peut pas écrire si je ne connais pas mon adversaire. J’écris pas des trucs qui pourraient aller à tout le monde. C’est forcément dirigé vers celui qui m’a inspiré ça.

C’est quoi l’étape entre les idées spontanées et l’adaptation pour un adversaire spécifique ?

Les double-sens, par exemple, je vais les trouver dans un deuxième temps, après la rime. Pour les RAIDS, il faut faire attention à ne surtout pas en faire, de double-sens. C’est important que ce soit juste la rime. On doit pas savoir pourquoi ça marche. On me conseille souvent d’approfondir mes idées, mais je réponds que non : il faut que ça reste spontané, unique, même si j’essaie d’écrire avec précision. Je ne veux pas qu’on voit la route qui a été empruntée, je détesterais ça.

Alors justement, la plupart des battle MC’s utilisent le sens pour lier leurs blocs : un sujet découle sur un autre et à terme, un discours se construit. Chez toi, j’ai l’impression que la liaison se fait par la rime : tu laisses en vie un bout de la rime d’un bloc à l’autre – quand ce n’est pas sur tout un round entier –, la continuité n’est pas dans le discours mais dans la musicalité.

C’est possible [Il réfléchit])… c’est vrai. Contre Six Faces, mon troisième round est construit sur la même rime. La rime «Co-ète » me faisait rire. Le premier truc que j’ai trouvé c’était le mot let, au ping-pong. [« J’vise entre la poitrine et les côtelettes, la balle passe mais touche le filet, comme let. » Ndlr], C’était marrant à faire rimer, une bonne fin de mot. Comme je voulais garder le let, je voulais rimer que sur deux syllabes, pas trois, pour garder l’impact sur le let. Côtelette aussi, c’est drôle ! J’ai d’abord trouvé les rimes et ensuite les double-sens : au final toutes les deux mesures j’ai un double-sens. C’est bien représentatif de la manière dont j’écris. Pour les fillers [architecture de rimes qui prépare la punchline, Ndlr], puisque c’était ta question, les gens y accordent peu d’importance au final : ils ont leur punch et ils construisent autour, je suis pas sûr que beaucoup recherchent la beauté du filler, de ce qui vient avant, des mots qui s’emboîtent, mais moi j’y suis très sensible. Tu peux pas le monter comme si c’était forcé. On entend parfois que les rimes sont forcées parce que le mec voulait que tout son bloc de 4 mesures reste sur le même sens, et à ce moment là les rimes ont l’air de devenir une contrainte. Et quand je sens que les rimes deviennent une contrainte, je lâche un peu. Si ça te fait chier de faire des rimes, n’en fais pas !

Ça change quoi d’écrire sur beat pour préparer un battle ?

Y’en a plein qui n’ont pas besoin de ça. Cheef, il a un métronome dans la tête, il a ses propres structures. Moi, le fait d’avoir cette contrainte métrique, de devoir se placer comme ci ou comme ça, ça m’aide. La contrainte me rend plus créatif. Une RAIDS, je me force à ce qu’elle tienne sur deux lignes, surtout pas quatre. En général, la première phase, celle avec le mot qui va donner la rime de fin, ne rime pas aussi parfaitement que les deux rimes de la RAIDS, qui vont arriver dans la deuxième mesure. Pour la montée, et pour pas griller l’idée tout de suite. L’impact n’est que sur la dernière mesure. Écrire sur beat me permet de bien cadrer tout ça.

Tu dis que la contrainte te rend plus créatif, pourtant tu sembles moins t’épanouir avec la contrainte du public, c’est parce que c’est une contrainte que tu ne peux pas contrôler ?

C’est la contrainte ultime, mais elle a toujours été à la base du battle. À mon premier battle, la seule question que je me suis posé, c’est si j’allais faire réagir le public. Je voulais faire rire les gens. Être drôle, ça a été mon premier amour, j’aurais voulu être comique, quand j’étais petit [rires] ! C’est quand j’ai commencé à écrire des phases que je trouvais excellentes, en tout cas que moi je préférais, et que le public commençait à ne plus réagir que je me suis dit qu’il y avait une scission…

Tu parles de ton round sur le cinéma, dans ton battle contre Cheef ?

Même pas, là c’est moi qui ai été un peu malhonnête. Je savais très bien qu’ils n’allaient pas comprendre, mais je m’étais imaginé qu’ils feraient semblant de réagir [rires] ! En fait quand j’ai vu Cheef au RC7 faire référence à Terence Hill je me suis dit wow, mais on a le droit de faire ça ? On a le droit de citer Mon nom est Personne au RC ? Je crois que cette phase a remis beaucoup de choses en question. Ça m’a montré qu’on pouvait aller chercher des références qui nous sont propres, qu’on a pas à se poser la question de savoir si les gens vont la comprendre ou pas. Et ça marche, ça prend, c’est magique !

Ça me fait penser aux grands débats dans la peinture pour déterminer la place du spectateur. On a dit qu’il fallait nier le spectateur, le mettre à distance, le séparer de l’action qui se passe sur scène pour qu’au final il soit absorbé par ce qu’il voit et que ça fixe son attention. On a refusé la représentation de personnages aux postures et aux expressions trop théâtrales, trop tournées vers le spectateur, et d’un autre côté, on a revendiqué que les œuvres étaient faites pour être regardées : ça s’appelle le paradoxe de Diderot.

C’est intéressant comme analogie. C’est totalement ce qu’il se passe, c’est totalement battle rap. Pour le Roar, je pense que les gens ont compris comment ça marchait. Les gens mettent un certain prix pour venir, pour le Roar003, il n’y aura que 100 personnes, plus notre cypher habituel. Je pense qu’il y a moyen de conditionner ça pour que ça soit aussi bien que les autres événement, mais cette fois avec le public.

Vous avez déploré qu’on mise sur les bas instincts de la foule, qu’on fasse du sale pour provoquer des réactions faciles, mais est-ce que c’est pas une autre forme de racolage que de flatter l’intelligence du spectateur à coups de références de plus en plus pointues ?

Si, pourquoi pas… Quand le mec fait une référence qui n’est pas très connue mais que je l’ai, ça me fait deux fois plus plaisir, c’est vrai. Le tout c’est de ne pas être malhonnête. On en revient à mon battle contre Cheef, le passage du cinéma, il n’était pas très honnête. C’est pas mes films préférés, tu vois, Docteur Folamour alors que j’aime pas Kubrick… C’était un peu de la branlette. Alors que la référence du lapin [Référence à une pub Total des années quatre-vingt dix, contre Six Faces au Roar002, Ndlr], ça me rappelle l’école, la première fois où je l’ai vu avec ma grand-mère ! À une période y’a eu plein de références à Game of Thrones, mais juste parce que c’était la série à la mode. À l’inverse on peut vite virer vers l’élitisme racoleur en cherchant à être original, c’est vrai. Si t’es sûr que personne aura ta référence, ça devient une private joke.

Tu penses quoi du fait qu’on ait pointé du doigt la redondance des phases en comme à la dernière édition du Roar ?

Pour te dire, c’est un truc que j’avais jamais soulevé… Certains rappeurs comme Freeze Corleone, Hugo TSR à l’époque, sont là-dedans. C’est le schéma le plus évident qui vient. Je n’en suis pas au point de m’émanciper de cette formule car elle ne me pose pas de problème, je ne la vois pas comme quelque chose de surfait, peut-être que ça viendra. C’est un débat que je découvre. Ça doit venir avec le concept des barz, des jeux de mots, qui amène forcément une comparaison.

Est-ce que tu penses qu’une écriture dense et tournée vers les double-sens garantit une belle écriture ?

Non, enfin oui et non. Y’aura toujours quelque chose de plus riche que si tu partais de rien et que tu insultais la mère de l’autre. Maintenant je trouve qu’Aladoum a peut-être une des meilleures écritures du RC. Aladoum écrit mieux qu’un mec qui fait des battles de commentaire sur une page Facebook car ce dernier n’aura pas du tout les codes d’une écriture rap.

C’est quoi les codes d’une écriture rap, justement ?

Y’a pas mal de points. Les néophytes, par exemple, font des phases beaucoup trop longues. On sent qu’ils ne connaissent pas les codes pour être plus concis. Ça devient presque de la prose. Être concis dans la mesure d’une certaine métrique fait partie d’une belle écriture. Être concis, c’est le premier point à avoir. Et si jamais la phrase est trop longue, il faut savoir la monter sur deux mesures. Forcément ça amène la contrainte d’une rime et ça va t’amener sur une autre voie. C’est ça qui est beau dans l’écriture rap : la rime t’emmène vers un autre chemin que celui que tu avais choisi.

T’as pensé quoi de la phase de 2taf contre Dams « À l’époque quand on clashait un adversaire c’était pour que sa tête se baisse / Aujourd’hui plus les références sont pointues moins elles te blessent / C’est à celui qui fera la rime la plus longue ! / À celui qui citera le plus de noms !/ Dans tes jeux de mots y’a plein de sens, dommage, il manque juste le bon ! » ?

Déjà c’est une belle tournure de phrase ! C’est un avis tranché et j’aime les avis tranchés. Il a raison quand il dit que plus les références sont pointues moins elles sont blessantes, surtout pour son style à lui qui est dans la déconstruction. C’est une vérité. Après je suis d’accord avec ce qu’il décrit, mais je ne le dénonce pas. Moi ça me va que les battles soient plus denses, moins directs. Ce que tu gagnes quelque part, en replay-value par exemple, tu le perds ailleurs.

En bon franchouillard, j’ai l’impression qu’une barz, c’est simplement une rime avec un calembour. Et c’est marrant de noter qu’en dehors du battle qui valorise cette forme d’esprit, c’est plutôt jugé comme désuet, d’un autre temps…

Ok, je vois ce que tu veux dire… [Il réfléchit], ouais, je crois que je suis d’accord avec ça. Sorti du contexte battle rap, qu’est-ce que ça vaut ? Un mec qui fait un jeu de mot, c’est pas du tout impressionnant. C’est ça le problème : qu’on puisse croire que c’est le jeu de mot qui est impressionnant, alors que c’est juste un prétexte pour amener un schéma de rime. Le jeu de mots ne peut pas se suffire à lui-même. Le problème, c’est quand on a l’impression que le gars a son jeu de mots et qu’il a tout basé sur ça. Dépourvu de tout ce qui l’entoure, une barz ne vaut pas plus qu’une joke, elle devient une joke, même.

Dans tes premiers battles, tu avais plein de mimiques, d’attitudes incontrôlées qui ont participé à te créer un personnage d’OVNI. Aujourd’hui ton attitude est plus authentique, premier degré, comment tu as travaillé à ce changement ?

Ah les tics… Je suis un peu un mongol, hein [rires] ! Y’avait le côté foufou des premiers battles, rien à perdre, faire le con. Le côté pitre, c’était un déguisement, c’est sûr. Maintenant, j’ai plus envie de présenter ce que j’ai écrit pendant un mois, tu vois. Je suis plus attendu aussi, c’est plus de responsabilités de faire un battle aujourd’hui.

III – Avenir du battle rap

« Quand je croise des rappeurs plus connus, je n’ai plus honte de leur dire que ma discipline c’est le battle rap. »

Est-ce que tu crois à la professionnalisation dans le battle rap français ?

J’y aspire, mais est-ce que j’y crois… On n’est peut-être pas assez nombreux encore.

Tu crois qu’il est possible de faire grandir cette culture en tant qu’industrie sans en perdre le côté authentique, le côté hip-hop ?

C’est ça le défi. Peut-être que c’est en étant extrémiste, en revendiquant des codes précis, en s’adressant aux connaisseurs, que ça va ramener ceux qui ne s’y intéressaient pas jusqu’à présent. Maintenant, quand je croise des rappeurs plus connus, je n’ai plus honte de leur dire que ma discipline c’est le battle rap. Et je sens bien que ça les intéresse en plus ! Quand tu leur montres que c’est une vraie culture, ça les intéresse plus que si tu leur présente ça comme de la rigolade. Il faut que les acteurs de la discipline prennent ça au sérieux.

Comment ça se fait que l’intérêt du grand public se soit essoufflé au fil des années alors que le niveau n’a cessé de monter ?

L’interêt du public a grandement diminué à partir du RC5, et après il s’est stabilisé. C’est parce que les grandes figures sont parties. Quand l’Entourage n’est plus revenu. Du moment où y’avait plus les premières stars. Ça a été un effet de mode à un moment donné, toutes les planètes étaient alignées pour que ça prenne comme ça a pris, mais ça ne peut pas durer éternellement. Après, pour ce qui est du RC, ils n’ont aucun mal à remplir des grandes salles, ils font quand même pas mal de vues, n’exagérons rien, même si c’est plus la folie des débuts.

Justement, à cette époque on était en plein dans une mode rétro, dans la redécouverte des années 90, et c’est cette identité qui a imprégné le battle rap a capella en France, est-ce que ça n’a pas fait du battle une discipline de puriste dès sa naissance, rendant difficile sa cohabitation avec un rap français évoluant toujours vers plus de modernité ?

Si, c’est vrai ce que tu dis. Les mecs qui regardent sont des mecs d’avant. Je n’aurais jamais connu les RC si on ne m’avait pas dit « Regarde, y’a un blanc avec les cheveux longs – mon collègue a même utilisé le mot payot [rires] – contre un renoi, incroyable ! ». Non seulement les mecs de l’Entourage ont inventé le battle rap français, mais ils ont aussi ré-inventé le rap en France à ce moment là. Ça m’a même redonné le goût de refaire du rap. Nous, ça a toujours été la rime notre école. Je suis un enfant de Néochrome, de Seth Gueko. Les mecs de l’Entourage sont revenus avec ça. Aujourd’hui, c’est plus les mêmes codes.

Est-il possible d’imaginer un partenariat entre le monde du battle et un rappeur-producteur qui permettrait de rendre ce milieu underground plus accessible, comme Drake outre-Atlantique, ou ce sont deux mondes qui ne se parlent pas ?

C’est deux mondes qui ne se parlent pas, je pense. Y’a eu une grande scission entre le rap et le battle rap. Le battle c’est une niche, c’est tout petit. Mais si on montre à ces gens la qualité qu’on peut trouver dans le battle, notamment dans l’écriture, ça leur rappelle des belles choses, je pense qu’il y a moyen de nous réunifier ! Mais je préfère réunir ceux qui aiment le battle, déjà, réussir à tous les fédérer, plutôt que d’aller chercher le plus grand nombre possible d’auditeurs.

Pour aller plus loin :

Crédit photo : Pierre Berto Photographe et David Grenier

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