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[Interview] Madame Bert : « La musique est mon défouloir quotidien »

Ouvrier de la rime au sein du groupe La Marabunta, le MC valentinois Madame Bert s’est offert quelques vers solitaires ces derniers mois. Un premier EP dégusté par la rédaction l’an passé permettait ainsi de découvrir en longueur l’univers éclectique de la pièce centrale du collectif rhodanien. Opus suivi, en avril 2017, par un second projet tout aussi surprenant. Car à l’image de son écurie – dont le premier album (Fourmis galactiques) est sorti en 2014 – Madame Bert est l’un de ces insectes représentés en nombre dans le paysage rapologique : difficiles à percevoir, excepté lorsqu’on met le doigt par hasard dans la fourmilière. Alors, quand la Marabunta gronde en solo, force est de constater que le bruit garde l’écho suffisant pour ne pas tomber dans l’indifférence. Rencontre.

Madame Bert… faut-il chercher une référence lointaine ?

Et bien un jour en me baladant dans une forêt, j’ai croisé une licorne qui m’a dit que si je portais fièrement ce nom et que j’en supportais les moqueries, je deviendrai le meilleur rappeur du monde, donc… Nan, c’est pas vrai. En fait, c’était le nom de mon institutrice de CP, la première personne à m’avoir dit que le rap c’était de la poésie… et ça non plus c’est pas vrai. À vrai dire, j’ai plein de réponses possibles à cette question, des histoires inventées ou des références découvertes après avoir hérité de ce surnom… Mais si la question c’est de savoir d’où ça vient, en vrai ça part d’un qui pro quo dans une soirée micro ouvert. Je m’appelle Bertrand mais on m’a toujours surnommé Bert, et j’avais trouvé un super blaze, MadBert, avec des références très classes comme Mad Max, Madlib, Mad Martigan (ça c’est pour les plus anciens qui se rappellent de Willow)… et mal écrit ou mal compris, ou avec la fatigue du gars qui animait la soirée, je sais pas, en tout cas c’est devenu Madame Bert, et c’est le genre de surnom qui te colle à la peau comme tu peux l’imaginer !

Tu as donc choisi de l’assumer…

Oui, parce que ça me fait marrer, et parce que ça casse un peu les codes aussi, le mec qui s’appelle Killer quelque chose, on ne lui demande pas s’il a vraiment tué des gens ! Et comme je dis dans un de mes morceaux, si tu te rappelles pas de ma tête tu te rappelleras de mon nom.

Si on fouille un peu dans les brèves biographies d’artistes te concernant sur le net ou dans la presse locale, toutes relatent un univers ne se limitant pas au rap…

Mon univers artistique ne se limite pas au rap effectivement et j’ai envie de dire heureusement, se spécialiser à outrance ça me paraît pas bon, ça conduit souvent à se fermer. Bien sûr on peut pas être bon partout, et c’est pour ça que j’ai jamais rêvé de devenir footballeur par exemple, ceux qui m’ont déjà vu taper dans une balle savent pourquoi. Mais j’ai envie de rester ouvert d’esprit et j’aime bien être au carrefour de pleins de choses, croiser, mixer, expérimenter. Et puis ça vient de mon parcours je pense, je dessine depuis toujours, j’ai commencé le graffiti avant la musique, c’est le graff qui m’a amené à découvrir la culture hip-hop d’ailleurs. J’ai commencé à rapper en improvisant avec des potes puis en montant sur scène avec des groupes de la génération au-dessus de la mienne, ça m’a formé. Le beatmaking c’est pareil, un pote qui m’a installé des logiciels craqués sur un ordinateur pour s’amuser une aprèm et je continue depuis. Comme je dis dans un morceau, « j’écris la légende d’une petite histoire », je suis un genre de super-héros bizarre, qui n’a pas vraiment de pouvoirs mais qui arrive quand même à donner le change parce qu’il se donne vraiment à fond.

Madame Bert 3

Tu as sorti un premier EP solo en 2016, mais tu opérais en équipe jusque-là… ?

Oui, j’ai mis du temps avant de me lancer tout seul, j’aime bien la dynamique de groupe, le partage et le lien. Mais être tout seul me permet de développer quelque chose de vraiment personnel et de suivre mon feeling et mes goûts. Avant j’étais dans le groupe La Marabunta, on a sorti un EP en 2012 et un album en 2014, j’étais le beatmaker du groupe en plus d’être un des deux MC’s. 19 titres sur l’album Fourmis Galactiques, j’en ai produit 16. Mais si c’est une force de se rassembler pour faire de la musique, ça a aussi ses défauts. Dans un groupe on s’épaule mais on est forcément plus dans un consensus musicalement parlant, où chacun doit pouvoir se retrouver. Je pense que ça se ressent, si tu écoutes La Marabunta, il y a des choses beaucoup plus old school, plus classiques on va dire, en tout cas différentes de ce que je développe actuellement en solo.

A la première écoute de Madame Bert vol.1, on ressent le besoin de libérer une énergie, la plupart du temps positive. Est-ce que tu vois la musique comme un simple défouloir ou fait-elle partie de ton quotidien à part entière  ?

La musique est mon défouloir quotidien ! C’est un peu facile de répondre ça, mais c’est quand même vrai, et je pense beaucoup ma musique pour du live et en fonction de la scène. La scène a été ma porte d’entrée, j’avais pas du tout prévu de faire de la musique, à la base je voulais être dessinateur de BD. Je pensais vraiment que c’était pas pour moi, j’étais pas doué pour jouer d’un instrument, du coup prendre le micro, et les machines, ça a été ma rédemption. Par contre j’écris depuis longtemps, dès que j’ai de l’inspiration, sur le premier bout de papier venu. J’écoute de la musique tout le temps aussi, et je suis un digger acharné. Et j’en fais autant que possible, je veux rien regretter vis-à-vis de ça, je m’explique : je suis épileptique et donc je dois souvent faire très attention à beaucoup de choses dans la vie, à la façon dont je gère mes déplacements, mon énergie, ma fatigue, mon stress, je prends un traitement quotidien, j’ai des visites médicales mensuelles, etc, etc et tout ça ben c’est un peu lourd. Et si une crise d’épilepsie se déclenche, ça prévient pas et voilà, je suis là et la seconde d’après : adios. Quand je fais de la musique, et tout particulièrement sur scène tout ça passe au second plan, je suis entièrement vivant à un instant T,  et c’est un peu comme botter le cul du destin.

Des influences en particulier, qu’elles soient musicales ou autres ?

Plein plein plein d’influences, musicalement j’écoute énormément de choses très différentes, mais ce que je fais est très influencé par la bass music et la scène britannique, du grime à la jungle en passant par d’autres trucs plus chelous,  ça s’entend sûrement. J’aime bien dire que je fais du frenchgrime des fois, je trouve ça marrant mais c’est pas plus clair pour les gens en fait ! Et ça définit peut-être pas forcément la diversité de mon délire. C’est le reggae et la culture du sound system ma base, et c’est ce qui m’a amené à m’intéresser au rap finalement. Je lis beaucoup aussi, j’aime bien les écrivains cyberpunk et la SF en général, beaucoup de BD et de comics, moins de mangas mais quand même un peu.

Et au niveau de la scène française…

La scène qu’on appelle aujourd’hui « rap alternatif » m’a vachement influencé, des groupes comme La Caution, James Delleck, Le Sept, Hustla avec Le Jouage et Grems, bref toute cette scène hyper-intéressante et trop méconnue du grand public ou en tout cas sous-estimée ; parce que musicalement il y a des influences que je partage, des trucs hyper-efficaces et dancefloor aux sons plus étranges et avant-gardistes, et une vraie recherche du texte, dans le fond comme dans la forme, que ce soit pour dire des conneries ou des trucs plus profonds, c’est vraiment mon école du rap français. Pour le texte, j’aime bien aussi les chansonniers, avec Jacques Brel au sommet, mais aussi des groupes comme les Nonnes Troppo et les VRP, tu vois là je suis quand même un enfant des années 80… le problème, c’est que je peux continuer comme ça longtemps à te décrire mes influences et mes goûts, on va finir par parler de la scène reggae roots des Îles Vierges ou de l’electro maloya de la Réunion, de Gqom et de digital maskandi parce que j’écoute plein de trucs d’Afrique du Sud aussi en ce moment et honnêtement, comme je suis bavard ça sera sans fin, donc stoppons ici pour cette question.

La référence à Fernandel sur Artiste local, c’est quelque chose qui te tenait à cœur ?

Tu veux parler du clip en fait. Y a pas de référence explicite à Fernandel dans le texte, mais le clip c’est un montage avec des images du film Le Schpountz. En réalité j’avais prévu de clipper un autre morceau du EP, on avait tourné des supers images dans une boulangerie et on a perdu tous les rushes, une histoire assez rocambolesque. J’étais dégoûté. Mais comme j’avais annoncé un clip, j’ai ressorti cette idée et ça s’est fait assez vite grâce à l’Affable qui a fait le montage ; j’aime bien l’histoire du Schpountz, le provincial qui rêve de gloire et se fait prendre pour un con par une équipe de parisiens qui viennent tourner un film près de chez lui, mais le gars est sincère et entier dans son rêve, et c’est d’ailleurs ce qui l’aveugle et le rend magnifique et ridicule en même temps. Et puis Fernandel c’est le cliché du provincial, le gars du sud avec sa gueule et son accent, son caractère, son côté « oh fatche ! putaing de parigots, têtes de veaux », ça me plaisait bien de jouer avec ce qu’il peut représenter dans l’imaginaire collectif, de m’identifier à ce rôle. Ça correspond aussi assez bien à ce dont parle ce morceau. Y a quelques scènes hallucinantes dans ce film, par exemple la scène où il veut montrer son talent et dit la même phrase sur tous les tons possibles, ou à la fin quand il comprend qu’on s’est moqué de lui et qu’il lâche ses quatre vérités, je le trouve fantastique. C’est la revanche d’un outsider. C’est grave hip-hop comme histoire en fait, c’est un genre de 8 Mile franchouillard !

Avec Salade Bert’ volume 1 & 2, Madame Bert dévoile des textes travaillés, des thèmes originaux et une couleur musicale qui a ce quelque chose de plus qui pousse à mâcher le tout jusqu’au bout sans risque d’indigestion. C’est en tout cas la première impression qui ressort, en particulier à l’écoute du premier disque. Six titres et une explosivité qui tient l’oreille debout de bout en bout. Si les productions aux tendances électro domine le projet, les envolées vocales du rappeur semblent imposer le rythme tout au long des six pistes du disque. Tantôt nonchalant dans le phrasé sur Fuck it, tantôt un brin hyper-actif sur la piste suivante Guerre du Feu (le manque de nicotine aidant probablement), la force de cette Salade Bert est probablement de ne jamais tomber dans la linéarité. Une première roquette faisant mouche, qui invitait à suivre plus attentivement le Valentinois sur la route chargée des artistes accomplissant leur travail de fourmis…

Le second EP est sorti en mai 2017. L’avais-tu déjà pensé en amont de la sortie du premier où es-tu dans une démarche de création plus spontanée, sans plan artistique précis ?

Oui, dès le départ je savais que je voulais faire deux volumes au moins. J’avais suffisamment de matière pour une quinzaine de titres, mais je me voyais pas sortir un album long format, alors que je commençais à peine à tourner en solo, et puis je n’avais pas les moyens financiers de le presser (donc j’ai vite opté pour le format numérique) ni le temps de démarcher des labels que le projet aurait pu intéresser. La vie, tu sais… Pas non plus l’envie de faire une mixtape un peu fourre-tout comme je l’avais fait par le passé, donc certains morceaux ou versions sont restés dans les placards parce que ça collait pas à ce que je voulais. Mais sans non plus trop se prendre la tête, j’avais envie de poser sur une ou deux faces B que j’adore, je m’en suis pas privé ! Disons que c’est encore une fois une histoire de recherche d’équilibre, entre réflexion et spontanéité. Donc, pour résumer, oui, j’avais prévu deux volumes, en me donnant un an entre chacun des deux pour garder le rythme. Le truc plus spontané, ça été le Volume Dub, une version du EP revisitée : en gros fan de Roots Manuva, j’y pensais sans trop savoir si je le ferais ou pas, et puis en en parlant à droite à gauche, j’ai commencé à avoir des remixes, je me suis dit pourquoi pas le sortir ? Ça a commencé par Noska, qui m’a envoyé un genre de mash-up du morceau GDF avec un vieux riddim de reggae, pour le fun, et puis finalement il en fait une version dubstep, et en le faisant écouter à d’autres, Popek, Psychorigid, Extatic Beats, PlasmaPL, ça a motivé les gens, et même moi je me suis pris au jeu du remix. Donc on va remettre ça pour le volume 2, parce que c’était vraiment un bon délire.

Un mot sur l’équipe qui t’entoure autour de ce projet solo ?

D’abord il y a mon chat, Chaussette, qui squatte mon bureau à côté des machines et de l’ordi. C’est mon auditeur test. Elle apprécie les grosses basses donc quand elle se rapproche du caisson, c’est que je suis dans la bonne direction. Si elle ronronne, c’est qu’on tient un banger ! Plus sérieusement, faudrait que je dise plus d’un mot pour rendre justice à tout le monde, mais pour faire court j’ai une vision assez précise de ce que je veux et j’ai fait appel à des gens susceptibles d’y apporter quelque chose d’intéressant. Par exemple, Popek qui s’est occupé du mix et du mastering est un gars qui vient vraiment des musiques électroniques, de la techno et de ses dérivés, lui il est dans des délires psytrance hi-tech, tu vois le train ? Et du coup il a cette façon très particulière d’aborder le travail du son qui m’intéressait et que je recherchais, un pote nous a mis en contact, le feeling est bien passé, let’s go ! Autres exemples : pour les clips, ou pour l’artwork de chaque EP, j’ai fait appel à des gens de mon entourage dont j’apprécie le travail, en leur donnant quelques directives et en leur laissant le champ libre, comme Groek, un graffeur grenoblois qui est un ami de longue date et qui s’est occupé des pochettes du volume un et du premier volume dub ; Lemak, qui représente Valence Angeles lui aussi et que j’ai également rencontré par le graffiti, est en featuring sur deux morceaux, sur les deux volumes. Parce  qu’on est potes et qu’on s’entend bien, qu’on a une vision assez semblable du show il m’accompagne souvent sur scène, et puis on a des goûts, musicalement et dans l’écriture qui sans être similaires se complètent bien.  En gros, ce n’est pas une équipe clairement définie et constituée, mais plutôt une somme d’individualités rassemblées autour de moi, dont le projet de Madame Bert est le dénominateur commun.

La suite du programme : Salade Bert vol. III ?

J’y ai pensé un moment mais j’ai beau apprécier la salade je crois qu’il va falloir attaquer le plat de résistance un jour ou l’autre. Sans se presser, lentement et sûrement pour moi, c’est une bonne devise, mais on y vient. Je gratte toujours du papier, j’ai quelques instrumentaux dans les tiroirs et on m’en a transmis d’autres… Donc on y vient. Mais avant ça il y a un autre clip du volume deux qui va sortir, réalisé par Inert, qui a aussi réalisé le clip du morceau Al Einstein. Il y a la version remixée du Volume II, Salade Bert Volume Dub #2 qui est déjà en route, et puis quelques autres projets moins personnels ; je bosse sur la bande-son d’un spectacle de danse qui s’appelle Reste pas planté là, un truc un peu spécial avec des samples à bases de bruits de ferme (animaux, outils, etc…) et je continue La Minute de Madame Bert, une série d’interludes et d’illustrations sonores dans une émission de radio pour la troisième année. J’aimerais bien trouver un booker ou un label qui soit intéressé par tout ça, qui puisse m’aider à emmener ce projet plus loin encore, à le développer, ça me soulagerait un peu niveau taf, parce que l’indépendance c’est bien, mais avec deux boulots alimentaires et une ‘tite famille, faire de la musique, la diffuser, la promotionner, chercher des dates et tout le reste, c’est juste dingue parfois ! Mais dans tous les cas une certitude : continuer à défendre ce projet et les suivants sur scène, parce que le live c’est vraiment ce que je préfère, c’est le moment où ça prend tout son sens.

 

About Laurent Lecoeur

Délateur culturel, aux deux oreilles attentives, tombé dans la marmite du rap français. Ressorti sans formule secrète mais avec l'envie d'y replonger pour en savoir un peu plus...

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