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[Interview] Mani Deïz et Swift Guad – Masterpiece en concert

Mani Deiz et Swift Guad étaient en concert au Chat noir à Genève, pour venir présenter sur scène leur projet commun, Masterpiece, qui date d’un peu plus d’un an. Accompagné d’un de mes plus proches acolytes, je leur ai proposé une petite interview dans les loges, avant qu’ils ne montent sur scène. C’est dans une ambiance décontractée, entre pillave et fumée dense, que nous avons posé des questions aux deux artistes, parfois vraiment par curiosité personnelle.

 

Tout d’abord en ce qui te concerne Mani, j’ai écouté le dernier son où tu poses, Le feu des singes. T’as fait un truc un peu différent de ce que tu fais d’habitude. Plus lent, très réfléchi.

Mani : Ouais, c’est ça.

Je me demandais pour le clip d’où étaient tirées les images ? C’est des images qui ont été spécialement filmées pour ?

M : En fait, j’ai eu envie de faire un parallèle entre les rapports humains et les rapports entre les animaux, et j’ai imagé le clip grâce à un documentaire sur les singes, en prenant des parties qui correspondaient un peu à ce que je dis dans la chanson.

En fait, ce clip appelle quelques questions quant à ton orientation future. J’ai d’ailleurs vu que tu évoquais sur ta page Facebook que Drop it (sorti le 15 septembre) serait peut-être le dernier projet boom bap que tu ferais ?

M : Il y a en tout cas de grandes chances que ce soit le dernier projet qui sorte en CD. Après, je commence effectivement à m’orienter en ce moment sur autre chose : le trip-hop…

J’ai justement vu que tu répondais aux gens qui te demandaient si tu allais faire de la trap de « s’oxygéner un peu » et que ce n’était pas ton projet.

M : Ouais, il fallait qu’ils se canalisent. Non en fait je suis plutôt dans le trip-hop en ce moment, pour changer un peu, et je cherche un label. La semaine prochaine je fais mon premier clip sur Lille pour ce projet-là. En fait j’ai toujours fonctionné comme ça, je fais ce que je veux, quand je veux. Si j’ai envie de sortir un son de rap, je le fais. Si j’ai envie de sortir une prod sur ma chaîne YouTube, pareil. En fait je fais uniquement ce que je veux. Et j’adore ça. J’en raffole.

(Silence puis rires dans la place.)

M : Tu l’as pas vue venir celle-là !

(Rires) Vraiment pas non. Je me pose justement une question par rapport à ce que tu viens de dire. Tu ne fais que du son ? Tu travailles à côté ? Il me semble que tu avais taffé pendant un moment en même temps que tu faisais de la musique ?

M : Effectivement, je ne fais que du son. J’en survis. Il y a trois piges je taffais encore, et je cumulais très bien les deux, mais j’ai finalement choisi de ne faire que de la musique parce que je ne voulais plus de patron, et je pense que je n’en aurai plus jamais. C’est la galère, c’est vrai, mais petit à petit les choses se font.

Donc comme on disait, tu vas t’orienter sur un truc plus trip-hop. Mais pour les collaborations, quand les gens font appel à toi pour leurs albums, comment ça se passe, tu te plies à certaines exigences ?

M : En fait non. Je ne fonctionne pas comme ça. Quand un artiste veut une instru, il passe chez moi. Les gens viennent, on passe un bon moment, on fume un truc, on boit un coup. En même temps je fais la prod, ils repartent avec un ou deux sons et ça se passe comme ça. En fait, je privilégie le contact humain. J’ai beaucoup bossé par Internet mais je n’en ai plus envie. Et puis, quand je vois la personne, ça me motive. C’est vrai qu’il y a moins de choses qui me motivent pour faire du son à l’ancienne. Tu vois, avant je me prenais des sons violents, je me disais « Wah, lui il a fait fort! », mais maintenant je commence à avoir une exigence boom bap un peu nazie et ça me pousse à m’orienter vers autre chose. En plus, y a deux ou trois ans, il y avait une certaine émulation autour du boom bap, il y avait des sorties intéressantes. Mais c’est redescendu, la trap a un peu ramassé tout le monde. C’est pour ça que ça m’a plu de faire Masterpiece avec Swift, on s’est mis au défi de refaire un projet complètement à l’ancienne alors que lui s’était mis à la peutra. Ce qu’on peut dire c’est que s’il y a un défi, je suis là.

Ça m’amène justement à une question pour Swift sur Masterpiece. On a l’impression que c’est un peu une sorte de pari qui te fait revenir avec un genre que tu ne cultivais plus.

Swift : C’est ça. C’était l’heure de la récréation (rires).

Tu vas revenir avec des projets comme ça ou tu continues ton évolution ?

S : Je continue avec ce que j’ai commencé à faire depuis un moment, mais ce n’est pas exclu qu’à l’avenir il y ait un Masterpiece 2, vu qu’avec Mani on est d’éternels gamins, et qu’on aura probablement envie d’une autre récréation à un moment donné.

Donc ce projet, c’est une sorte de parenthèse. Faire du boom bap, c’est forcément être nostalgique ?

S : Alors nous, je dirais qu’on l’a vraiment fait plus par kif que par nostalgie. On s’est pas tapé un délire de vieux cons un peu conservateurs. On s’est fixé une thématique qui était plutôt sons new-yorkais, Mobb Deep, et on l’a respectée. Le premier titre, Jardin des peines, c’était notre cahier des charges. On a suivi un seul genre, même si en 2017 tu commences à avoir le droit de les mélanger. Tu peux faire un album avec des sons peutra et des sons à l’ancienne, ça ne choque personne.

Justement, en parlant de mélanges, dernièrement tu t’es ouvert à d’autres horizons. Par exemple dans ta dernière collaboration avec Jarod pour Vices et vertus 3, tu as mélangé deux ambiances. D’autres titres de ce style sont à venir ?

S : Effectivement, Des épines et des ronces, c’est un beat plutôt trap avec des mélodies de piano un peu sombres qui auraient pu être utilisées par Mobb Deep, justement.  En fait, au mois de mars, je sortirai un double album. L’un s’appellera Vices et l’autre Vertus. Le premier regroupera des sons sombres et le second, des sons plus « légers ». D’ailleurs Jarod est dans les deux.

On peut parler de Vice et vertus 3 un peu plus en détails ? À quoi est-ce qu’on doit s’attendre niveau prods ? Un truc qui suit ta ligne actuelle ?

S : Oui oui, je préfère le dire clairement. Mais il y aura aussi des choses plus surprenantes et ce qui est sûr, c’est qu’il y en aura pour tous les goûts, puisque Vices sera plus sombre et plus sérieux, tandis que Vertus sera plus festif. Il faut surtout retenir qu’il y aura beaucoup de collaborations. On prépare même un clip avec Seth Gueko

On parle beaucoup de la fin de l’industrie du disque ces temps-ci : est-ce que tu tires quand même des revenus de la musique ?

S : Oui, c’est surtout les ventes de disques qui se cassent la gueule. Mais c’est compensé par le streaming, vu que les gens consomment leur musique d’une autre manière : Spotify, Deezer, YouTube… En fait ça s’équilibre. Cela dit, les vrais kiffeurs continuent d’acheter l’objet : CD, vinyles.

Mani, une question pour toi, posée par un des membres de l’équipe. Pourquoi est-ce que tu ne décides de changer d’orientation musicale que maintenant ?

M : Je dirais qu’on a tous des passages dans la vie qui font changer, évoluer. Certaines épreuves vont déterminer nos choix. Moi j’ai eu un passage pas facile, avec un décès, et ça a accéléré les choses. Je pense aussi que quand on est créatif, même si cela prend parfois longtemps, on finit par vouloir explorer de nouveaux schémas. Une fois que t’as fait 300 prods au violon et 400 au piano, tu veux changer. Mais c’est sûr que ton public te dira toujours que c’était mieux avant, que ton premier projet était le meilleur. Mais c’est la vie. La vie est brutale.

S:  C’est profond ce que t’as dit (rires).

Et est-ce que cette nouvelle direction que tu prends pourrait te pousser à collaborer avec d’autres personnes que celles auxquelles on est habitués ? Je pense notamment à Prince Waly, qui a commencé avec un rap plutôt classique et qui expérimente plusieurs styles dernièrement.

M : Un bon MC de Montreuil, ouais. Ça pourrait se faire sans problème. Il suffirait qu’il m’envoie un message, qu’il passe à la maison. En fait je voudrais que les choses se fassent comme au millénaire précédent. On s’apprécie, les choses se font simplement.

On parle des différents styles de rap, ça m’amène à une question générale mais intéressante : quelle est votre opinion du rap actuel ?

M : L’évolution est ce qu’elle est, mais elle ne suit pas forcément la direction que je préfère. Je trouve que le truc manque pas mal de fond. Moi la forme ne me dérange pas, trap ou boom bap, mais ce que je veux c’est que les mecs pensent, qu’ils n’enchaînent pas les rimes pour les rimes. Je ne dis pas que le peura révolutionne notre façon de penser dès qu’on écoute un son, mais quelques phrases qui font réfléchir, c’est bien.

Swift, j’en ai une autre pour toi. Quel est l’album dont tu es le plus fier ?

S : Je dirais que le prochain, c’est toujours le meilleur. Bim !

Il t’arrive d’écouter tes propres sons ?

S : Bien sûr. Après, certains titres vieillissent. Et puis, ceux qui ne s’en lassent pas, ce sont les auditeurs. Toi tes sons, tu les as écoutés 300 ou 400 fois, au bout d’un moment, voilà…

En ce qui concerne les connexions du rap belge, qui fait beaucoup de bruit en ce moment, est-ce que des choses pourraient se faire ? Je pense notamment à des collaborations avec Caballero ou autres.

S : Ce n’est pas du tout exclu, surtout que j’apprécie beaucoup ce qu’il fait. Mais même sans nommer un artiste en particulier, vu l’essor qu’a connu le rap belge ces dernières années, il y a beaucoup de types avec qui j’aimerais faire un son !

Puisqu’on parle de l’opinion que vous avez de différents artistes, je voulais votre avis sur un rappeur que je trouve excellent, mais dont on parle peu : Cenza.

S : Mais en fait tu nous parles seulement de rappeurs de Montreuil (rires) ! Je le mettrais dans la case Wu-Tang, il boxe avec les mots comme eux font des arts martiaux. Il est très fort.

M : Très fort. Mais j’ai l’impression qu’il fait partie de la caste des rappeurs trop peu connus, peut-être parce qu’ils sont trop talentueux pour le public. Il y en a beaucoup comme ça, qui n’ont pas la reconnaissance qu’ils mériteraient. Il en fait partie sans aucun doute, parce qu’il fait l’unanimité auprès des rappeurs. Et si aujourd’hui on est à une époque où tout le monde fait un peu la même chose, lui a ramené son propre truc. Même s’il est lui aussi la somme d’un tas d’influences, et que ça se ressent forcément dans son rap, son style est tellement caractéristique qu’il suffit qu’il rappe deux barres pour qu’on sache que c’est lui. Et ça fait plaisir.

Avant de finir, je vais vous poser une petite question-piège. Sans réfléchir, vos trois meilleurs albums rap de tous les temps.

M : Toi t’es un bâtard (rires) !

S : C’est complètement impossible de faire ça comme ça !

M : En cainri, Illmatic et les deux premiers Mobb Deep et on n’en parle plus.

S : Rap français, je te dirais 2Bal 2Neg’ – 3x Plus efficace, AfrojazzAfrocalypse et Busta Flex, plutôt le deuxième, Sexe, violence, rap & flouze. Après y en a tellement, L‘École du micro d’argent, tout ça…

Merci pour vos réponses les gars, on se voit tout à l’heure au concert !

M & S : Merci à toi, ça faisait plaisir.

 

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Rappeur/beatmaker + chroniqueur

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