[Interview] Marty de Lutece : Histoire d’un goodboy

De Violence Partout à GoodBoy, des histoires Marty de Lutece en aura raconté un bon nombre. La dernière en date est peut-être à ce jour la plus aboutie de sa discographie qui s’étoffera bientôt d’un premier album.

A l’instar de Battaglia, que nous vous présentions il y a peu ici, Marty de Lutece s’est construit dans la nébuleuse Soundcloud lyonnaise mais très vite sa trajectoire dévie du rap sans pour autant rompre entièrement avec ses attaches musicales. En 2018, il sort ses deux premiers EP solo, Violence partout et Noob, qui dessinent les premiers contours de son univers mélancolique teinté de mélodies autotunées plus estivales. Suivent Poster en 2019 et sa réédition en 2020, puis Cruel été la même année. Ces EPs délaissent peu à peu les atmosphères cloud et trap et introduisent des ambiances plus pop-rock et électroniques. Aujourd’hui, celles-ci imprègnent le projet GoodBoy dévoilé l’an passé. Pourtant, la brume cloud rap ne s’est jamais totalement estompée, donnant une coloration rare à la musique de l’artiste. Histoire d’un goodboy.

Hello, Marty ! En préambule, peux-tu te présenter toi et ton parcours en quelques mots pour celles.eux qui ne te connaissent pas ?

Marty, à l’origine je viens d’un groupe qui était à Lyon, on s’est séparé il y a 5 ans. Je viens du rap mais je fais de plus en plus de musique éclectique. J’essaye d’explorer un peu tous les univers. Rappeur, chanteur… de plus en plus à la cool.

On reviendra peut-être sur ce passé un peu plus tard, mais parlons d’abord de GoodBoy qui est ton dernier projet paru en avril dernier. Peux-tu nous raconter sa création ?

Je suis arrivé à un moment où, après Cruel été qui avait plutôt bien marché, je voulais rester dans cette vibe, ne pas me prendre la tête. Parce que je viens de plusieurs opus où on a réfléchi les projets comme Poster. Et l’exercice ne m’avait pas super plu… Même si j’adore les morceaux, je préfère que la musique ce soit quelque chose d’authentique, d’instantané. Donc, pour GoodBoy, je me suis dit : « je vais faire des morceaux comme je l’entends ». J’ai sorti un morceau par mois jusqu’à la sortie du projet. Le leitmotiv était de ne pas me prendre la tête, d’être le plus détendu possible parce que c’était là où je trouvais que la musique était la plus sincère.

Quand tu parles de réfléchir sur les projets précédents, c’était commercialement, musicalement, les deux ? Qu’est-ce qui ne t’a pas plu ?

C’est un tout en fait. C’est de se dire : « on fait des morceaux, ce morceau il marche, on va le mettre en avant… ». Ce mode de fonctionnement m’a un peu bouffé de l’intérieur. A un moment donné j’étais là à me dire : « putain qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je sors ? », à me poser plein de questions. Et au final j’ai décidé de le faire de façon plus sincère, tout simplement. A ne pas me dire : « ah bah tiens ça, ça va plaire à telle personne ou à telle personne ». J’ai essayé d’être un peu plus honnête.

Et donc le titre GoodBoy traduit cela ?

Oui c’est exactement ça, c’est un état d’esprit. C’est être quelqu’un de bien de manière générale, quelqu’un qui ne fait pas semblant, quelqu’un en qui tu peux avoir confiance. Quelqu’un à qui tu peux te fier, qui est honnête, sincère, qui n’essaye pas de te mettre des bâtons dans les roues… Je trouve que, dans la vie de manière générale, on trouve de moins en moins de goodboy. Les gens sont de plus en plus carriéristes, individualistes ; de plus en plus méchants lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts. Et moi, ça, j’en ai pâti en dehors de la musique et dans la musique. GoodBoy était plus un moyen de dire que je fais mon truc de mon côté, que je suis gentil et que je n’attends rien en retour. Ça te plaît c’est cool, ça te plaît pas, tant pis. Il s’avère que ça a bien plu donc j’étais content !

Au fil de cet EP, on découvre plusieurs styles musicaux (rock eighties, two-step) et deux invités, Mazoo et Bolides, extrêmement différents. Tu as aussi travaillé avec des producteurs venant d’horizons variés, la scène Soundcloud lyonnaise (Kamanugue, $alacious), les plus pop parisiens Schumi1 ou Keight, toi-même… comment articules-tu tout ça et quelle est ton idée derrière autant de variété ?

Je ne te cache pas que j’aurai du mal à répondre à cette question dans le sens où je n’ai pas d’idée particulière derrière tout ça. C’est peut-être aussi mon défaut, on me dit souvent qu’on n’arrive pas trop à me catégoriser. J’essaye avant tout de me démarquer par moi-même, avant la musique que je fais. J’ai l’impression que quand tu écoutes une musique et que c’est moi, les gens se disent « ah ouais, c’est Marty ! ». Peu importe si je fais du rock ou du rap. On capte que c’est moi et c’est une de mes plus grandes victoires. Ce n’est pas donné à tout le monde, il y a des gens qui vont se spécialiser dans un style de musique et les gens ne vont les attendre que sur ça. Je n’avais pas trop envie de rentrer dans ce schéma.

Ça se joue aussi beaucoup sur l’humain en fait. Tu as évoqué la diversité des gens avec qui j’ai travaillé : je n’y ai même pas pensé. J’ai bossé avec eux parce que c’étaient des gens avec qui je m’entendais bien. Parce qu’on partage des choses, musicalement, humainement. Et j’ai adoré travailler comme ça, qu’il n’y ait pas d’enjeux derrière. C’était trop cool ! GoodBoy c’est ça avec le recul, l’idée c’est que je n’ai travaillé qu’avec des goodboys. [Rires] Qu’avec des gens avec qui j’ai partagé des chouettes moments.

Du coup, cette question ne va peut-être pas trouver de réponse, mais est-ce que ton prochain projet suivra cette dynamique musicale ? Tes deux dernières sorties en featuring avec A$tro Boi et A Bogota sont toujours très éloignées, même ta dernière sortie solo Rollercoaster : rien à voir stylistiquement… Tu vas essayer de plus te centrer par la suite ?

Oui, je vais essayer de plus me centrer car on a envie de taffer un album. Un album il faut qu’il soit cohérent dans sa globalité. Mais GoodBoy je ne le trouve pas « pas cohérent »… Je trouve que les styles musicaux se rejoignent par ma voix, par les thèmes, par ce que je dis, par comment c’est mixé… En fait, je te jure, ce n’est pas réfléchi, j’ai un truc qui me vient en tête et c’est : « vas-y, go faire ça ».

Alors oui, aujourd’hui c’est parfois au détriment de ma visibilité, j’en ai conscience. Le dernier truc qui est sorti avec A Bogota, c’est sûr que les gens qui m’aiment parce qu’ils m’ont entendu avec Mazoo vont être perdus. Et ils ne vont pas pouvoir me mettre dans leur playlist parce que leur shuffle ne va pas marcher. Après, ça dépend de pourquoi tu fais de la musique…  J’en ai longtemps fait parce que j’avais envie de réussir dans ce milieu et de « percer », puis je me suis rendu compte que percer c’était tout relatif à ce que tu es et ce que tu mets derrière. Aujourd’hui, je considère que j’ai percé à mes yeux, parce que je fais de la musique qui me fait kiffer et qui est écoutée par pas mal de gens. Pour l’instant ça me suffit.

Pour la suite, on va essayer d’aller vers plus de cohérence parce que je vais faire un album, mais je ne m’interdis rien. J’ai autant envie de faire des feats avec des gens qui font de la pop qu’avec des gens qui font du rap, mais ce sera encore une fois à l’humain. Je ne veux pas me placer, j’en ai marre de ce genre de situation. Je n’aime pas recevoir des messages de gens qui me disent : « salut, j’adore ton projet », et trois phrases après : « c’est quand qu’on collabore ensemble ? ». Je n’aime pas en recevoir et je n’ai pas envie de le faire non plus.

Tu l’as mentionné, ce qui fait le lien dans ta musique c’est ta voix et ce que tu racontes. Sur ce projet, ton écriture m’a parue plus centrée, presque avec des « morceaux à thème », je pense à Séquence, à Souviens toi… C’est la première fois que je ressens ça à ce point en écoutant ta musique. C’est nouveau pour toi ?  

Oui je le ressens de ouf. C’est naturel et en même temps ça vient d’un reproche qu’on m’a souvent fait, à savoir que je raconte des trucs, mais qu’il faudrait que je sois plus précis. Je n’ai pas fait exprès plus que ça. Il y a plein de gens dans mes équipes qui m’ont tanné pour que je parle de trucs plus concrets. Je n’écoute jamais trop, mais peut-être qu’effectivement ça a joué. Je ne crois pas que ce soit un calcul, mais c’est un peu induit. Et puis plus tu vieillis, plus tu es mature, plus tu as envie de raconter des trucs.

Tu affirmes dans Tes yeux : « j’raconte des histoires », puis dans Tout ce que j’ai pas : « j’invente des histoires ». Pourtant, la fiction et la vraie vie ne sont jamais clairement séparées dans ce projet. Des titres comme Séquence ou Tout ce que j’ai pas justement semblent au contraire traduire une réalité vécue. Comment jongles-tu entre les deux ? Et pourquoi ? La fiction c’est pratique ?

Oui, la fiction c’est pratique parce que tu peux y mettre des trucs un peu « extrapolés ». Par exemple dans Séquence ou Tout ce que j’ai pas, sur la thématique j’aborde un truc qui me touche et qui m’interroge, mais ce n’est pas du réel à 100% non plus. Dans Tout ce que j’ai pas, je dis : « J’achète tout ce que je veux et je veux tout ce que j’ai pas ». Cela parle un peu de la société de consommation – si on peut en parler comme ça – ou en tous cas des gens qui surconsomment, qui veulent toujours plus. Et moi je peux en être aussi. Mais c’est plus une réflexion que je me suis faite en voyant un type et en me demandant pourquoi il était comme ça. C’est à partir d’une petite idée que tu extrapoles un thème. Il y a toujours un peu de fiction là-dedans…

Depuis la première écoute de Tout ce que j’ai pas, j’ai vraiment l’impression que c’est un doigt d’honneur au monde de la musique. Mais peut-être que je suis à côté de la plaque…

Tu n’es pas la première personne à me dire ça. Et en fait non. Mais oui dans le sens où je comprends car ça parle de désillusions. Qu’on le veuille ou non – tu me le disais quand on a échangé par écrit, que le projet terminait sur une touche un peu triste, un peu négative – le monde de la musique, si tu ne deviens pas Orelsan ou Vald, c’est un monde qui est fait de désillusions et de déceptions. J’ai mis longtemps à comprendre qu’il ne fallait pas que j’en fasse mon plan A. Si tu en fais ton plan A tu es foutu. Enfin c’est mon avis : il y a plein de gens qui en font leur plan A et je ne veux pas les dégoûter, mais si c’est le cas tu as 95% de chances que ta vie soit de la merde. Si tu mets tous tes espoirs là-dedans.

Tout ce que j’ai pas, c’est ça, c’est se rendre compte que la musique et la consommation c’est la même guerre. On consomme de la musique et on n’en consomme pas que pour de la musique. On en consomme pour l’image par exemple. Mon défaut – je suis lucide à ce niveau-là – ce n’est pas ma musique. Il y a des dizaines de gens qui m’ont déjà dit qu’ils ne comprenaient pas pourquoi je ne perçais pas avec mes musiques car c’étaient des tubes. Mais je comprends très bien pourquoi : parce que mon défaut c’est mon image, ma marque. Je ne suis pas assez « brandé ». Et c’est un truc que je n’ai de toute façon pas très envie de faire, que je trouve très décevant. Je trouve très décevant que le monde fonctionne comme ça.

Tu introduits parfaitement la suite. Tu as clippé Tes yeux avec le très bon Amax.mp4 et vos guests lyonnais. Pourquoi avoir choisi de mettre en avant ce titre, pas des plus évidents, foncièrement rock et rétro ?

Au feeling, je trouvais que c’était le plus cohérent. Je trouvais que c’était le plus impactant en fait. On ne va pas se mentir, même si tu ne calcules pas, à la fin quand tu as ton projet dans les mains, tu te demandes ce que tu mets en avant, ce qui peut le mieux marcher. On savait que GoodBoy était un « tube », ça avait toutes les raisons de marcher : il y avait Mazoo qui est plus exposé que moi, le son déchire… La musique ce n’est pas un secret non plus, dans le sens où, ce morceau-là, je ne suis absolument pas surpris des chiffres qu’il a fait. Mais à part ce morceau-là, on s’est demandé quel morceau pouvait être le plus impactant. Alors tu fais des choix : parfois des mauvais, parfois des bons, parfois tu regrettes, parfois pas… J’ai kiffé faire Tes yeux. Amax a fait un truc incroyable. Il faut le résumer à ça, voilà.

Sur les clips – ça a aussi été le cas pour Rollercoaster – on a décidé de ne pas mettre en avant la vidéo. Par rapport à ce que je te disais sur Tout ce que j’ai pas, du monde de la musique qui doit être brandé, on a décidé de ne pas mettre en avant, de ne pas sponsoriser les clips. Et ça, sponsoriser les clips, tu te rends compte que tout le monde le fait. Si tu ne le fais pas, tu te retrouves forcément avec des clips qui ne vont pas marcher sur Youtube, à moins que tu sois très connu. En sachant ça, je me suis dit : « faisons le clip qui me fait kiffer ».

Il y a quelques temps déjà on avait discuté de label, de professionnalisation, d’entourage… Où en es-tu dans ton processus ? Comment tu appréhendes ta vie et la musique ?

J’ai décidé – décidé c’est un grand mot – de ne pas conditionner mon bonheur à ma musique. Et franchement c’est un des plus beaux choix que j’ai fait, parce que ça me permet d’être plus libre dans ma musique. En plus de ça, ça me permet d’être heureux plus facilement. J’ai la chance d’avoir pas mal de gens qui m’écoutent encore : sans sortir de projet je suis quasiment à 20 000 auditeurs par mois sur Spotify, ce dont je suis trop content. J’ai la chance d’avoir des gens qui bossent avec moi, le label, mon manager, ça me permet de me concentrer uniquement sur la musique, j’ai arrêté de me mettre la pression.

C’est quoi la suite pour toi ?

Je suis en train de travailler sur un premier album. J’ai des rendez-vous avec le label pour en parler car en abordant la musique comme je le fais, les délais sont plus longs. Mais ces temps de calme sont bénéfiques. Comme je le prends plus tranquille, que je ne fais pas la course à Instagram, je pense que pour les artistes comme moi c’est bénéfique d’avoir des moments où tu ne sors rien pour mieux revenir. Parce que, finalement, j’ai beaucoup charbonné ces dernières années, j’ai sorti deux projets par an quasiment, il est peut-être temps de se poser un peu et de prendre du recul par rapport à ça.

En conclusion, tu disais tout à l’heure que ton public savait te reconnaître peu importe le style musical. Tu arriverais à dire ce qui fait Marty en quelques mots ?

Je ne saurai pas te répondre… Marty c’est moi, un mec qui kiffe la musique, qui essaye de faire son truc, qui essaye de ne ressembler à personne mais sans le réfléchir. Avant je réfléchissais beaucoup ! Aujourd’hui, je pense que je n’en ai plus besoin.

Très bien, merci beaucoup ! J’espère que tu as aimé revenir sur ce projet.

C’est juste que ce projet, vu que ça fait longtemps qu’il existe, par moment je ne suis plus dans l’intention… Mais voilà, c’est aussi comme ça quand on essaye d’être un artiste qui n’est pas là pour la hype : tu es amené à faire une interview sur ton projet huit mois après, mais justement c’est plutôt une bonne nouvelle, ça veut dire que ça dure ! Il y a plein d’autres artistes, moi y compris, qui en temps normal auraient déjà sorti un autre projet, donc c’est une bonne nouvelle.

Et puis dans la musique c’est bien de prendre du recul, autant sur ce que tu fais que sur les gens. Dans la musique, il y a des gens qui ne sont tes potes que quand ça marche bien. C’est un truc qui me blesse un peu. Et ça me pousse encore plus à me mettre dans mon délire et faire mon truc.

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