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[Interview] Mathieu Fonsny : « La tête d’affiche de Dour, c’est le festival lui-même ! »

A l’occasion de l’édition 2019 du festival de Dour, nous avons rencontré son programmateur Hip-hop, Mathieu Fonsny. Festival incontournable en Europe, Dour est aujourd’hui à la pointe du Hip Hop et son line-up est chaque année aussi pertinent que pointu. On a donc saisi l’occasion pour discuter festivals et coulisses de l’industrie du rap actuel, avec une belle surprise en fin d’article…

Pour cette 31e édition, le festival belge Dour, réputé dans toute l’europe pour sa programmation très variée, mais toujours intéressante, et surtout pour son atmosphère particulière et l’ambiance résumée par les festivaliers comme l’esprit « DOUREUUUUHHH », que vous avez sûrement déjà entendu quelque part…

Mathieu Fonsny est l’un des programmateurs du festival, et il a accepté de répondre à nos questions.

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Le festival de Dour a souvent été décrit comme un festival des musiques dites « alternatives ». Pourquoi programmer du rap, du Hip-hop, en face de rock, electro ou métal ?

Le Hip-Hop a toujours été important à Dour. Le festival a été créé en 1989 et De La Soul a été programmé en 1991. Dour s’est construit dans l’idée de programmer ce qui ne se faisait pas ailleurs. Historiquement, la Belgique est divisée en 2 communautés linguistiques, donc les festivals, surtout flamands, se concentraient sur le rock anglophone. Du coup, on a fait autrement et on est parti sur de la musique francophone et sur les musiques non-programmées ailleurs. Lorsque l’on a programmé De La Soul ou même Public Enemy, il y a eu beaucoup de râleurs, qui n’ont pas compris que du Hip Hop puisse être programmé entre 2 groupes de rock. Mais, on a continué sur notre lancée, en creusant le côté Hip Hop et maintenant, on a du rap sur la Grande Scène et même un chapiteau spécial, La Boombox, consacré aux musiques « urbaines ».

Et donc, de la programmation Hip Hop type « De La Soul » au rap francophone, style Damso (présent pour cette édition), c’est une continuité logique ?

Le rap français est très rapidement venu sur le festival, et je m’en souviens bien, j’étais festivalier à l’époque. Durant « l’âge d’or » du rap français dans les années 90, on a eu IAM (en 97), la FF, NTM (en 96), La Scred Connexion, Oxmo Puccino, … Il n’y a pas eu de choc, où on a d’un seul coup programmé du rap français, ça s’est fait naturellement, tout simplement. Et puis, finalement, aujourd’hui, c’est pas seulement le rap français, mais le rap francophone, puisque le rap s’est popularisé en Belgique et on a eu des artistes, comme Roméo Elvis, qui ont rapidement été ravis de jouer à Dour.

Est-ce qu’on peut dire, que le Hip Hop est encore alternatif en 2019 ?

Honnêtement, je n’aime pas le mot « alternatif », je trouve que ça marginalise la musique et la coince dans des cases hiérarchiques et c’est dommage. On peut dire plutôt « musique moins de masse » on va dire. Et si, effectivement, le Hip Hop est devenu le genre de musique le plus écouté, ce n’est pas pour ça qu’il va disparaitre de notre line-up : on marche au coup de cœur, et encore une fois, aux choses qui ne se font pas ailleurs tout simplement. Pour être plus précis, on ne programme pas du Hip Hop parce que ça vend bien, on programme du Hip Hop parce qu’on aime ça, qu’historiquement ça fait partie de Dour et qu’il y a des choses intéressantes à faire avec des artistes qui ne sont pas forcément programmés partout.

Est-ce qu’il y a des critères de sélections précis ?

Pas vraiment. On garde toujours l’identité de Dour en tête, et ce n’est pas compliqué puisqu’avant d’être programmateur, on était des festivaliers. On s’en fiche qu’un artiste ait fait plein de ventes, du nombre de vues YouTube, qu’il marche bien en streaming ou pas. Ce n’est pas la popularité qui conditionne notre choix : il faut qu’on ai le coup de cœur, surtout par rapport au show. Il faut qu’on aime sa musique, qu’il propose quelque chose de différent ou intéressant et qu’il/elle soit bon sur scène. On essaie donc de voir tous artistes que nous programmons sur scène avant, il faut que l’artiste en ait dans le ventre. Du coup, on écoute le maximum de choses durant l’année, on va à pleins de concerts, on se tient au courant dans la presse, etc.
On garde en tête qu’il faut également que ça colle à Dour, que ça matche bien avec l’ADN du festival. Il faut aussi que ça fasse un mélange homogène, on programme énormément de genres différents et il faut qu’on ait quelque chose d’équilibré. C’est primordial qu’il y en ai pour tous les goûts, surtout que le paysage de la musique, mais aussi du rap français est très vaste et divers…

Est-ce que vous devez suivre des pourcentages ou quotas ?

Il n’y a pas vraiment de notions précises et chiffrées, mais on a des louches. C’est comme dans une cuisine, tu as de quoi mesurer mais tu fais à l’œil. On doit suivre l’actualité, c’est d’ailleurs pour ça que l’électro et la Hip Hop domine le line up en ce moment. On vit avec le temps et les vagues de tendances, ainsi qu’avec la démographie du festival, qui évolue dans le temps…
Et puis faut bien répartir sur tous les jours, sur les chapiteaux, faut penser à l’expérience des festivaliers et tout ça…

« Tu viens à Dour pour te perdre ! »

Donc, le potentiel commercial d’un artiste n’est pas un critère de sélection pour le festival de Dour ?

Nous on n’a pas de pression à ce niveau : les gens viennent à Dour, pour Dour. La tête d’affiche du festival, c’est le festival lui-même. Le festival vend très bien, sans même l’annonce du line-up. Dour, c’est une ambiance, une expérience : tu y viens avec une ouverture d’esprit totale et tu fais des découvertes. Tu pars pour voir Orelsan, tu t’arrêtes sur le chemin pour découvrir un truc improbable, tu vas aller danser sur un autre truc cool en repartant, … Tu viens à Dour pour te perdre !

C’est une expérience qu’on doit entretenir en fait. On ne doit pas perdre la confiance des festivaliers, tout en les surprenant, c’est donc une recette savante. Je vais au festival depuis que j’ai 15 ans donc je sais quand même ce que je peux faire, jusqu’où je peux aller et ce que je ne peux pas me permettre. Mais dans l’ensemble, le festivalier Dour, il est ouvert d’esprit et il vient pour être un peu déboussolé, il est curieux. S’il veut des têtes d’affiches et des trucs ultra-connus, il ne vient pas à Dour, il y a bien d’autres festivals…

Est-ce que finalement, le fait que les gens viennent pour l’expérience Dour, c’est une pression ou une liberté ?

C’est un peu les deux, au final. Dour, c’est un évènement défricheur pour les gens qui veulent passer du bon temps. Ça doit donc être équilibré, on mélange grands et petits noms : Damso, Orelsan, Roméo, Skepta sur la Grande Scène, parce que c’est fédérateur. Mais, on programme aussi Le 77, Alpha Wann, Lord Gasmique, Venlo, ou Dinos. C’est notre petit confort de pouvoir faire ça. Comme je le disais, on n’a pas la même pression business que certains autres festivals, donc on se concentre sur ce que les gens vont vivre pendant 5 jours, les possibilités qu’on leur offre…

Et on sait qu’il faut satisfaire beaucoup de gens, avec des goûts hypers variés, donc c’est un challenge et il faut qu’on garde en tête qu’il faut donc bien répartir. Il y a la part des choses à faire entre Français/Belges/Internationaux, entre anglophones/francophones, femmes/hommes, etc…
On est toujours à la recherche du cocktail parfait, il n’y a pas de recette hyper précise et quantifiée qu’on se contenterait de suivre chaque année.

On est donc libre de faire ce qu’on veut dans un sens, mais il y a forcément beaucoup d’attentes. On a une feuille blanche chaque année et on sait qu’on doit satisfaire les attentes des festivaliers sur pleins de niveaux, donc c’est excitant et effrayant à la fois, un vrai challenge. C’est ce qui me motive, on a une vraie liberté et créativité, on a la chance de pouvoir tenter des choses, d’expérimenter.

« La réputation du festival de Dour est un atout pour programmer des artistes, forcément »

Est-ce qu’il y a des difficultés à booker des artistes quand on est le festival de Dour ?

Bien sûr, on reste tributaire d’une tournée. C’est-à-dire que pour les internationaux, on dépend de leur passage en Europe, de leurs dates de tournées, et les agendas qui doivent matcher, c’est le principal problème finalement. On est aussi tributaires des concurrents de leur programmation et de leur clauses d’exclusivités, quand il y en a… Et surtout, qu’on ne veut pas avoir les mêmes artistes que partout ailleurs. Ensuite, il reste bien sûr une logique financière, avec un budget à respecter… Il y aura toujours des artistes que l’on ne peut pas s’offrir.
Mais, il y a bien sûr des facilités : il y a les artistes qui connaissent bien le festival. Soit ceux qui ont été festivaliers dans le passé, ceux qui sont déjà venus et qui ont kiffé ou ceux qui connaissent la réputation et qui veulent venir… C’est vraiment un atout.

Quels sont les avantages et difficultés à à travailler dans la programmation ?

Il n’y a pas vraiment de difficultés, puisque tu as un peu l’opportunité de faire ce que tu veux, mais souvent tu ne peux pas suivre à 100% tes goûts personnels et ça peut être frustrant. La programmation c’est un vrai terrain de jeu, tu as les clés du festival et tu peux en faire ce que tu veux, mais il faut aussi composer avec les goûts de tout le monde, rester à la page, étudier les artistes, allez les voir en concert et pas seulement écouter…

Sur l’échelle d’une année, comment s’organiser le travail ?

Notre boulot débute pendant le festival précédent : on analyse en direct ce qui marche, marche pas, les idées que l’on peut avoir. Bref, on note tout ce qu’on voit et on fait un bilan qui va nous servir sur l’année.
Ensuite, de septembre à mars, c’est la partie programmation. Septembre, c’est le moment de réfléchir à des artistes, de créer des moments, des atmosphères que tu vas remplir et les placer dans l’agenda : tu crées des équilibres.
En novembre, tu as des groupes et artistes précis et le processus de ‘booking’ se finalise. Durant l’hiver, il faut finaliser le line-up, répartir selon les scènes, les horaires, bien réfléchir à l’agencement des lives, etc. Il faut aussi contacter les artistes et organiser les soirées « curator » qu’on organise cette année.
Et puis, à partir d’avril, c’est le moment d’expliquer la programmation au public et de défendre le line-up : on cherche à faire comprendre au public toute notre démarche.

« Le mercredi, c’est notre laboratoire, notre terrain d’expérimentation »

Alors, à ce sujet, qu’est-ce que les soirées « curator » ?

Ce sont des moments spéciaux que nous avons organisé avec des artistes, amis de longue date du festival. Nous leur avons confié les rênes de la programmation d’une soirée, ils ont invité qui ils souhaitaient. Cela fait quelques années que nous utilisons la journée du mercredi pour expérimenter, on teste des trucs lors de cette première journée, c’est notre laboratoire. Souvent les festivaliers arrivent à leur rythme et c’est une soirée un peu plus « calme », mais on voulait vraiment offrir un truc en plus, un truc original.
Nous avons donc choisi des artistes très proches du festival et c’était super intéressant de pouvoir travailler avec eux. On était en confiance, ils nous connaissent et connaissent l’esprit Dour, ce n’est pas comme si on donnait une balle de basket à un footballeur, donc tout s’est bien passé. Pour cette 31e édition du coup, nous avons 4 soirées, organisées par Salut C’est Cool, Amélie Lens, Bonobo et Roméo Elvis. Ce dernier organise donc le Straussfest dans la Boombox, avec Sheck Wes, Moha La Squale, Vladimir Cauchemar & Todiefor, Shy FX ft. Dynamite MC, ainsi que Ana Diaz, Venlo et Lord Gasmique.


Question difficile : Est-ce que tu as un jour préféré dans tout ce line-up ?

Alors… Non pas du tout. Je trouve toutes les journées intéressantes et équilibrées, c’est assez génial, je ne pourrais pas choisir une seule.

Quelle est ton top 3 des meilleurs moments de Dour ?

Sur ces dernières années, j’étais vraiment très heureux d’accueillir Nas pour un concert de célébration des 20 ans du mythique album Illmatic. Il y a aussi le show incroyable de Lomepal l’an dernier, qui a tout retourné, et notre création avec Caballero, Jean Jass et Roméo Elvis « Bruxelles Arrive », c’était une carte blanche et ça a été un super moment.
Mais il y en a eu beaucoup d’autres, c’est dur d’en choisir seulement 3.

Et donc, forcément, quels ont été les pires ?

Les annulations, c’est jamais drôle. Solange qui annule la veille au soir l’an dernier, c’était compliqué. La pluie aussi, ça peut être cool, ça réveille les festivaliers, mais c’est quand même bien emmerdant. Et sinon, je dirais la redescente post-festival : on est content de prendre un bain et que ce soit terminé parce qu’on est dans un état de fatigue incroyable, mais d’un seul coup, c’est le blues, on est triste et c’est dur de revenir à la vie quotidienne…
Comment on gère une annulation d’un artiste ? Est-ce qu’on le recontacte après ?

Alors, ça dépend de beaucoup de choses. On gère comment on peut, forcément. Et quand il s’agit de reprogrammer les artistes, ça dépend également de pleins de facteurs, des fois il essaie de se rattraper et c’est cool. Il y a les raisons des annulations qui rentrent également en compte, mais globalement on essaie de repenser à un artiste les années d’après…

Si tu avais le pouvoir de revenir dans le passé, est-ce qu’il y aurait des choses que tu ferais différemment ?

Dour, j’y suis allé en tant que festivalier très jeune, et maintenant c’est devenu ma famille. Je ne changerai rien du tout, je m’y sens bien comme ça. Je n’ai renoncé à rien et je ne regarde pas en arrière.

Est-ce que tu aurais des conseils pour les nouveaux festivaliers cette années ? Que dirais-tu aux anciens ?

Les nouveaux, n’ayez surtout pas peur de parler à votre voisin, de profiter et vous perdre dans le festival, les différents concerts et styles de musique. Les habitués, faites un bel accueil aux nouveaux, faites honneur à l’esprit Dour.

Dour, c’est un état d’esprit : tu sors de ton quotidien et tu kiff pendant 3 jours, tu t’ouvres totalement à de nouvelles expériences et musiques, c’est une bulle portée par des valeurs comme le respect des autres, la tolérance, la courtoisie… Dour, c’est des valeurs de communautés et c’est important de le rappeler…

 

SURPRISE !
On vous offre 1×2 places pour la journée du vendredi 12 juillet durant cette 31e édition du festival de Dour. Vous pourrez ainsi profiter de plein de concerts, notamment ceux de Vald, Jazzy Bazz, Youssoupha, Le 77, …

Pour participer, on vous en dit plus ICI

Et pour les billets, c’est par ICI

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