[Interview] Selektar, In the place to be

Dès la première écoute du titre In the place to be, il y a de longues années de ça, j’ai été fasciné. D’abord amusé, puis plus sérieusement intrigué par La Razzia. Alors à l’occasion des 16 ans – et oui pourquoi pas ? – de la sortie de leur seul album, Selektar nous raconte simplement et passionnément cette histoire lyonnaise.

Un maxi quatre titres, Razzia Session puis un album, Ly Side. Deux projets pour une histoire peu commune. La Razzia a marqué son temps à Lyon avec sa discographie et de nombreux concerts pendant une petite dizaine d’années. Des beats funk, de la west coast dans l’attitude, de la talk-box, des titres politiques, des invités uniquement lyonnais, un clip tourné à la mi-temps d’un match de Champions League contre United à Gerland… Ly Side est une pièce unique dans le paysage audiovisuel du rap à Lyon qui s’est construite sur plusieurs années et qui n’en finit plus de surprendre.

Première question, c’était qui La Razzia ?

Alors moi c’est Selektar, à Lyon on me connaît sous le nom de Selektar. Aujourd’hui je me fais appeler Selektt parce que Selektar était déjà pris à la SACEM. Voilà, comme ça on sait que c’est moi ! Par rapport à La Razzia, il y avait mon binôme, Shaman et Mister O à la production, on était trois. Shaman que j’ai rencontré sur Bourg-en-Bresse et Mister O à Saint-Genis-Laval, qui avait le studio dans lequel on a pu faire nos sons. Moi, je suis originaire de Côte d’Ivoire, je suis arrivé ici en 2000, ça été un coup de foudre avec la ville de Lyon. Et comme j’étais déjà un peu dans la musique à Abidjan, ça a été pour moi un peu plus facile d’aller vers les différents acteurs pour faire et diffuser de la musique. J’avais ce petit truc là. Shaman était super motivé, Mister O aussi. C’est ce qui a facilité l’éclosion du groupe.

Il y a aussi deux noms qui reviennent, deux Djs… Ils faisaient partie de la formation ou seulement en concert ?

Oui c’était des Djs ponctuels, indépendants. Dj Lokonel et Skratchon, de grands Djs qui nous ont suivi sur toutes les dates. Indépendants mais… aussi dans La Razzia car dans La Razzia on avait aussi des graphistes, des webmasters… C’est toute une famille La Razzia.

A l’époque à Lyon, le rap ne vit peut-être pas la même effervescence qu’aujourd’hui – enfin c’est toi qui vas me dire – et du coup, est-ce que tu pourrais me parler un peu du contexte dans lequel naît La Razzia ?

A l’époque, j’étais à Bourg-en-Bresse et j’ai rencontré Shaman dans une MJC. Il avait déjà le nom de La Razzia avec un autre élément. Il faisait des instru sur son ordi, c’était pas mal, ça nous permettait de travailler mais ça kickait pas encore très fort. L’autre mec est parti et Shaman m’a proposé de faire le groupe ensemble. J’étais arrivé à Lyon entre-temps et je suis allé voir Mister O que j’ai connu par le biais de l’animateur du foyer dans lequel j’étais. Je l’ai présenté à Shaman et voilà. Je me suis installé dans le premier arrondissement à Lyon et on a commencé à faire le groupe comme ça entre Lyon, Bourg-en-Bresse et Saint-Genis-Laval. On a aussi commencé à faire la publicité du groupe. Comme j’étais en centre-ville et qu’il fallait faire la propagande du groupe, j’inondais la ville de stickers. Je n’avais que ça à faire de toute façon. J’ai inondé la ville de ces fameux stickers rouge avec le logo. Toute la ville de Lyon était recouverte de ces stickers. Tu vois là on a rendez-vous, et bah le chemin que j’ai fait avant de m’asseoir ici je l’ai placardé. J’avais mes stickers dans la poche et en repartant ça aurait été pareil ! On voulait faire connaître le groupe comme ça et ça a fonctionné !

On avait des textes festifs mais aussi des textes engagés. On a sorti un premier EP, un quatre titres qui s’appelait Razzia Session. On a fait un clip avec des petits jeunes qui dansent dedans, les Pokémon… qui ont fait une grosse carrière derrière ! Et tout de suite on l’avait testé dans une MJC qui faisait sa fête au début de l’été à Décines. Dès qu’on a enregistré, on a presté et franchement le public a répondu et on s’est dit que c’était pas mal. On a fait un clip, puis c’est monté progressivement. A l’époque, M6 Lyon nous a donné un gros coup de pouce en nous diffusant. La chaîne Zic aussi, qui n’existe plus, qui nous avait donné un gros coup de pouce. Personnellement j’avais ce côté marketing et j’avais envoyé le projet au patron de cette chaîne à Paris et il nous a programmé pendant plus d’un an en boucle pour le clip de In the place to be. Et à partir de ce titre on a vraiment explosé.

Pour toi, comment on fait et on vit le rap à Lyon à la sortie du premier maxi Razzia Session en 2003 ? Qu’est-ce qui caractérise et peut-être différencie Lyon à ce moment-là par rapport à d’autres villes ?

Mister O avait le studio, alors on a pu s’autoproduire. La Razzia c’était de l’autoproduction, de l’indépendance totale. On essayait d’être carré, par exemple moi j’avais une petite formation marketing, j’essayais de l’utiliser à bon escient. J’ai fait des démarches radio, télévision, j’avais recensé tous les médias locaux… Version69 ou tous les magazines de l’époque, je leur écrivais ou même je me déplaçais sur place avec les flyers, les stickers, les grandes affiches… Avant Internet tout ça. [Rires] Le bouche-à-oreille aussi. Puis on a créé le Razzia Hip-Hop Festival et à partir de là le mouvement s’est lancé. On a invité des groupes de tous les quartiers de Lyon pour ce festival dans le premier arrondissement, dans une salle qui n’existe plus. La propriétaire c’était une journaliste portugaise qui travaillait pour Euronews, un truc un peu worldwide, elle était très intéressée par la musique et m’a dit : « Selektt, moi j’ai cette salle, je veux la faire connaître, y’a moyen de faire quelque chose ? ». C’est comme ça que c’est parti. J’ai contacté tous les rappeurs de Lyon car on voulait faire une scène pour présenter tout le travail de la ville. On passait sur les petites radios locales, que ce soit Radio Charpennes Tonkin, qui était la radio lumière à l’époque, celle qui nous donnait le plus la parole. Radio Scoop ou Espace fallait pas y compter hein, elles n’ont pas beaucoup aidé le hip-hop, c’est vraiment dommage. Je tiens à le dire, à le répéter, ils étaient vraiment très durs. C’est grâce à des radios underground, il y avait Radio Soul aussi qui avait une émission spécialisée hip-hop, Radio Brume… C’étaient les radios indépendantes associatives qui donnaient le coup de pouce. Radio Canut dans le premier, lourd ! Y’avait pas beaucoup d’audience mais que des passionnés, donc on arrivait à se faire passer des messages.

Après avoir trouvé cette petite scène dans les pentes [de la Croix-Rousse], j’ai écrit à différentes salles pour proposer des prestations de La Razzia et pas mal sont revenues vers nous ! Des MJC, des espaces associatifs… De fil en aiguille on a fait pas mal de choses. Il y a eu Rap de 109 aussi avec Dj Cost et Dj Goldfinger. Je te parle de tout ça tous azimuts hein, pas de façon chronologique. C’était de grands Djs qui travaillaient avec Skyrock et son partenariat avec Pepsi Cola et Sony. Je les avais rencontrés à Lyon premier et ils nous ont proposé de participer à un concours, Max de 109, qui incluait un passage sur Skyrock. Ils nous ont proposé de représenter Lyon avec Casus Belli et un gars de Saint-Etienne pour compléter qui s’appelait Fisto, un très bon rappeur. C’est comme ça qu’on a fait notre Planète Rap, une heure spéciale La Razzia, ça nous a vraiment boosté. La Fouine est sorti de ce concours aussi.

Pour la petite histoire, j’étais en attente de documents, et c’est peut-être ça qui a joué, qui a donné cette fougue, j’attendais mes papiers et je n’avais que ça à faire La Razzia. C’était La Razzia à plein temps, je me levais c’était La Razzia, je n’avais que la musique.

Aussi, on avait invité une jeune rappeuse, Keny Arkana qui a fait son premier concert à Lyon dans une salle dont le nom m’échappe… dans le cadre du show qu’on organisait. Elle était avec son groupe Etat Major. C’est eux qui nous avaient approchés, elle était jeune, 14 ans… Et quand je vois son développement aujourd’hui on en est fier, c’est ça le Hip-Hop.

A Lyon, il n’y avait pas beaucoup de rappeuses. Sur l’album qu’on a fait, Ly Side, il y en a une, Afrodyte, franchement qui kickait fort, sec ! Sur la chanson elle fait des chœurs, elle chante, mais elle rappait aussi, malheureusement ça n’a pas explosé un peu comme Diam’s… Une meuf qui kickait bien, avec un flow travaillé, impeccable. Afrodyte, une tuerie cette meuf, je ne sais pas si elle a encore des choses sur Internet…

Okrika qui faisait partie du groupe Magie Noire, un leader du hip-hop lyonnais que j’appréciais beaucoup. Et Barj de Saint-Priest, qui avait sorti Piment Rouge et qui avait le fameux cri de guerre « 69 la trik ». Ça vient d’eux ça, un kickeur fou ! Je pense qu’il est dans la production de spectacle à Lyon aujourd’hui.

L’album Ly side, en 2006, arrive comme un aboutissement après trois ans de travail…

Ouais, franchement c’est ça. Notre démarche c’était de ne pas sortir tout de suite un album. Sortir un ou deux titres, les faire connaître et les défendre. Et à force de sortir des singles, on avait pas mal de titres et on a décidé de les regrouper dans un album. Toujours dans cette démarche marketing. On a fait un nouveau titre, Come to the city, appelé l’album Ly Side et on a essayé d’inviter les différents acteurs qui nous accompagnaient sur scène : Casus Belli ; Dj Ak du groupe Pass Pass avec qui on a enregistré dans leur studio à Vaulx-en-Velin ; Nasree avec qui on fait le titre France/Afrique pour une compilation Africa wants to be free avec des grosses têtes comme Tryo et d’autres styles musicaux, un projet très engagé… Ce qu’il faut retenir avec La Razzia c’est qu’il y avait des singles comme In the place to be mais aussi derrière ces titres festifs, des titres plus réalistes, plus mélancoliques… aussi du fait de ma situation à l’époque. Il y a des limousines et la fête dans certains titres mais aussi des thèmes engagés, des choses très différentes. On essayait de rester vrais dans tout ce qu’on faisait. Tout ce qu’on a eu dans les clips, l’hélicoptère par exemple, on l’a eu à l’œil, par la force des choses. Là, on est au McDo, moi je suis au McDo je rentre et je demande à voir le patron parce qu’on a un clip à tourner et il nous disait : « ok vous pouvez utiliser la terrasse et voilà ». C’est comme ça qu’on a eu la limousine, l’hélicoptère, pareil pour le stade de Gerland : le gars a écouté, a dit c’est super et nous a invité. On nous disait non, on passait à autre chose, oui on fonçait. On n’avait pas honte, pas peur d’aller vers les gens, c’est ce qui faisait notre force.

Après, ça s’est un peu cassé la gueule en 2006 parce que l’industrie même de la musique se cherchait… Ils avaient fermé la Fnac, Virgin avait fermé, du moins les rayons de disques. A l’époque on prenait la voiture, on posait nos CDs directement dans les rayons, on partait à Saint-Etienne et partout… C’était pas évident, tu vois le délire ? Et ça s’est un peu affaissé… Après j’ai toujours gardé cet amour du rap et de la musique plus largement.

D’ailleurs à Lyon il y a la funk…

Ah ouais ! La funk, j’ai grandi avec la funk ! Le breakdance, le smurf… J’ai commencé le hip-hop avec tout ça. Il y avait Sidney en France et en Côte d’Ivoire il y avait sa photocopie, Yves Zobo Junior. On pouvait pas rater son émission, il passait des face B et rappait son émission en même temps : le hip-hop ça te prend la tête, le hip-hop c’est pour faire la fête, si t’es… [se lance dans une impro avant d’éclater de rire]. Ils ont sortis un album, ABC, Abidjan City Breakers et j’ai tout de suite accroché dans les tenues, la musique, c’est comme ça que c’est parti. De toute façon le rap, à la base, c’est des face B de funk et Lyon c’est la capitale de la funk ! Franchement, je ne saurai pas te dire pourquoi. [Rires] Les gens kiffent la funk ici et ça collait bien avec moi ! Mister O, imbibé là-dedans ça lui plaisait… Ça sonnait très funky La Razzia, west coast. Des mélodies funk avec des paroles poignantes, parfois très dures mais ça passe crème ! Tu vois, Booba il fait ça aussi quand il reprend Renaud, c’est crapuleux ! C’est ça qu’on aimait pour que la pilule passe mieux. Et puis la danse.

A l’image d’IPM ou Cassus Belli entre autres, il y a un attachement fort à Lyon dans votre musique, ça s’est fait naturellement ?

Nous on venait d’ailleurs, sauf Mister O, pur lyonnais. Ma femme est lyonnaise aussi. On s’est dit : « il faut faire quelque chose parce que Lyon était mis de côté ». C’était Marseille, c’était Paris : ça donnait encore plus d’amour pour cette ville-là. Et surtout c’était chaud bouillant ! Tous les rappeurs de l’époque qu’il y avait, c’était incroyable ! Il n’y a plus cette ferveur aujourd’hui ou peut-être qu’elle est numérique, je ne sais pas. Je regarde un peu, je vois L’Allemand, des trucs comme ça, mais je ne pense pas qu’il y ait cette ferveur comme sur les pentes de la Croix-Rousse avant. Les gens se réunissaient, il y avait des freestyles dans la rue ! Tu vois là, le coin de la rue, il y avait des jeunes qui se retrouvaient : « Ah ça va ? Tu bois ton café tu fumes ta clope, tu es de quel quartier ? » et de suite ça se mettait à kicker. Il y avait ces échanges-là. C’était magnifique, c’était le hip-hop. C’était le truc de la rue qu’il n’y a plus aujourd’hui. Et même musicalement, aujourd’hui quand j’écoute je trouve qu’on est un peu à côté, il y a des trucs hein, mais c’est l’évolution aussi tu vois. J’accroche pas… mais je respecte, je respecte les gens et l’art !

Avec le streaming aussi, ça bascule. Je suis toujours dans la musique, je fais plus de l’afrobeat, je me fais appeler Selektt et aujourd’hui je vois qu’avec les nouvelles technologies, tout ce qui est crypto monnaie, block chain tout ça… on arrive à quelque chose, la musique est en train de changer, comme en 2006 quand ça s’est cassé la gueule ou comme en 2012 avec le streaming. Avec le Web 3, c’est l’avenir de la musique. C’est en train de changer. Plus besoin de Spotify, de faire des millions de vues, c’est fini ça. Maintenant, un artiste peut gagner sa vie avec les NFT. Je suis à fond là-dedans. Je me consacre à ça. Pour des indépendants comme moi, il n’y jamais eu de telle opportunité. Je suis toujours aux aguets, au taquet de ce qui se passe.

Petit saut en arrière, pour parler du titre In the place to be qui, si je ne dis pas de bêtise, sort en 2004. Quelle place tu lui donnes dans ta discographie et à l’échelle du rap lyonnais à sa sortie et aujourd’hui ?

C’est le titre qui a fait la popularité de La Razzia. A Lyon, en France et au-delà. En Angleterre, en Allemagne et même au Japon ! Je ne sais pas comment, il y avait le câble et comme le morceau passait en boucle pendant un an on passait neuf fois par jour, je ne sais pas si tu te rends compte ! C’est le titre lumière de La Razzia, c’est tout, ça montre ce qu’on fait, la motivation qu’on avait. Le clip aussi, assez illustratif du délire funk et fun. [Rires] Il y a des gens qui m’appellent, qui me disent qu’ils ont grandi avec ce titre et qui m’invitent pour le chanter à leur mariage, juste pour se remémorer ! T’imagines ? Les Lyonnais s’y identifient, ça reste un titre phare de Lyon, si ce n’est le plus populaire de Lyon ! Même sur MTV, l’animateur Mouloud Achour il se mettait à chanter In the place to be… C’est incontournable, on est très fiers de ce titre, ça nous marque à vie.

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