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[Interview] Sianna : « J’avais besoin de raconter cette histoire. »

C’est dans un café des plus sympathiques à Pigalle qu’Éléonore et Hugo ont rencontré Sianna, pour parler notamment de son nouveau projet Diamant noir, de sa position dans le rap actuel, et plus généralement de sa carrière.

(É) Pour commencer, j’aimerais resituer un peu les choses : tu as sorti ton premier album, Diamant noir, le 24 février dernier, et beaucoup de gens t’ont découverte avec ce projet. D’abord dis-nous pourquoi as-tu choisi de t’appeler Sianna ?

(S) Je m’appelle Anaïs, et en fait c’est tout simplement l’inverse de mon nom avec un « N » en plus. Pas plus compliqué que ça (rires).

(É) Tu as commencé le rap d’abord en écrivant pour des gens, et puis tu as eu un groupe qui s’appelait Crack House, c’est cela ?

(S) Ouais exactement, Crack House c’était avec Fanco et Soldat Baab, qui étaient plus vieux que moi, c’est des gens avec qui j’ai grandi. J’étais la plus petite et c’est avec eux que j’ai commencé le rap. C’est eux qui m’ont mis dedans entre guillemets. On rappait chacun de notre côté au début, et puis Fanco, qui est celui qui m’accompagne sur scène pour ceux qui me suivent, est venu nous voir et il s’est dit pourquoi pas créer un groupe, travailler ensemble en rassemblant nos talents. On a commencé à rapper ensemble, c’est venu comme ça.

(É) Et aujourd’hui, tu ne rappes plus avec eux ?

(S) Le groupe n’existe plus depuis 2013 quand on a décidé de commencer nos projets solos. C’est compliqué un groupe, il faut avoir le temps, et tu vois avec les emplois du temps de chacun, et tout… mais dans la vie, je côtoie toujours Fanco, Soldat je le croise dans Beauvais… tranquille, quoi ! Fanco à la base c’est un beatmaker mais il fait plein de trucs, et là il prépare un projet dans son coin, tranquillement.

(H) A l’époque où tu écrivais pour d’autres gens, tu rappais déjà ?

(S) Pas vraiment. A la base le rap c’était pas mon objectif, juste j’aimais bien en écouter. J’avais des potes qui rappaient par contre, et je leur avais proposé un coup de main pour écrire certains textes, et puis eux ils ont commencé à me dire « Sianna, tu devrais faire un freestyle », donc j’en ai posté un sur facebook, j’ai eu de bons retours, et c’est parti comme ça après. Mais je voulais pas rapper du tout à la base.

(H) Et aujourd’hui ? Tu ne pourrais plus arrêter ? Tu aimes trop ça ?

(S) Franchement j’y pense parfois, mais je pense que c’est comme ça dans la carrière de tous les rappeurs, c’est aussi des trucs internes, pas forcément le rap en soi mais dans la vie il y a plein d’autres trucs qui rentrent en compte, donc j’y ai pensé plus d’une fois ouais, comme je t’ai dit c’était pas mon truc au début donc parfois je me dis que si ça se trouve je suis faite pour aller taffer… en fait c’est des remises en question plus qu’autre chose. J’y ai pensé, mais le faire, non, pas encore. Ça reste mon délire, mon kiff, mais après quand tu commences à vraiment devenir professionnel, il y a plein d’autres trucs… moi j’ai commencé juste par écrire, je ne savais pas ce que c’était de devoir rendre des maquettes et tout ça, jusqu’ici j’ai su m’adapter mais je sais pas si je vais encore rapper dix ans, cinq ans ou deux ans… je verrais.

(É) Avant le rap, ton truc c’était le sport à haut niveau, quelles similitudes tu verrais entre ces deux univers, le rap et le sport ?

(S) En fait, pour moi le studio c’est l’entrainement, là où tu prépares la compétition, et la compétition c’est la scène. C’est là que tu vois vraiment un artiste, parce qu’au studio tu peux modifier tellement de choses… donc je vois ça vraiment comme un entrainement avant la compétition de la scène.

(H) C’est important ce que tu viens de dire, c’est vrai qu’aujourd’hui les rappeurs en studio ils sont archi décomplexés, ils chantent à tout va sous autotune, mais il y en a énormément qui ne peuvent pas faire en live ce qu’ils font en studio, et qui écoutent juste le play back sur scène parfois dans leurs sons. Comment tu vois ça toi ?

(S) En vrai, je peux comprendre, parce que quand t’es dans ton délire en studio, tu trouves une vibe à l’autotune qui fait tellement bien dans le morceau que tu veux pas l’enlever, c’est un certain confort et ça peut être grave lourd de chanter avec cet instrument, mais quand tu arrives aux répétitions et qu’il faut chanter tu fais ah ouais, c’est pas pareil. Ça m’est arrivé deux-trois fois donc je peux comprendre, mais tu peux toujours faire quelque chose d’autre mais qui reste frais, sur scène, l’important c’est de rester vrai.

(É) D’ailleurs tu en as beaucoup intégré à ce projet, de l’autotune, plus qu’avant.

(S) Ouais, exact. C’était un peu ma hantise, et pour tout te dire je suis pas trop trop à l’aise avec ça. Moi je suis arrivé en mode kickage de ouf à la base, je ne m’étais jamais penché sur l’autotune, mais pour l’album je voulais montrer aux gens que je pouvais faire autre chose, sortir de ma zone de confort, j’ai déjà prouvé aux gens que je sais kicker.

(É) Moi je t’ai découverte sur scène, et là tu as une vraie énergie qui se dégage, alors qu’on dit que dans la vie tu es plutôt timide ?

(S) Ouais, on me le dit souvent. Je suis timide, mais je prends pas le rap à fond genre ouais, je suis rappeuse, etc. je peux parler avec toi des heures sans que tu saches que je rappe ! Je suis plus moi-même en fait, rappeuse ou pas.

(É) Alors ton album est sorti cette année, en février, mais il était prévu pour l’an dernier à la base, qu’est-ce qui s’est passé ?

(S) Quand tu es signée en maison de disques, tu ne fais plus les choses comme quand t’es en indé tu vois, et ça, ça m’a beaucoup retardé sur l’album. D’abord j’avais un premier album, dans la direction entre guillemets que la maison de disque souhaitait, mais moi quand je réécoutais ça me convenait pas ; donc en été 2016, on a enregistré plus de la moitié de Diamant noir, on a tout refait, et puis après tu connais : les signatures de papiers, les droits en maison de disque… ça prend beaucoup la tête.

(É) Donc là, t’as fait exactement ce que tu voulais faire ?

(S) Exactement. En toute liberté ! (rires)

(É) L’album s’appelle Diamant noir, en référence à Diam’s ?

(S) Ouais, enfin un petit clin d’œil, j’ai ajouté « noir » pour poser ma propre identité. On me posait beaucoup la question en interview, mais il fallait que les gens sachent que Sianna c’est Sianna. J’aime beaucoup Diam’s, j’ai beaucoup de respect pour elle, mais j’ai ma propre identité et je veux pas être indissociable d’elle. Je ne suis pas ultra fan, je connais pas mal quand même, mais je ne suis pas non plus genre la grande fan de Diam’s, quoi. Je suis Sianna, tout simplement ! (rires)

(É) Diam’s a été une des premières rappeuses aussi connues en France, pourquoi d’après toi ? Qu’avait-elle de différent ?

(S) Déjà il faut se souvenir que Diam’s, ça a mis du temps à être accepté en France, ça a fait couler beaucoup d’encre, et une fois qu’elle a réussi, je pense que c’était parce qu’elle disait plein de choses que tout le monde pensait et que plein de gens n’osaient pas dire. Elle a même pris le dessus sur plein d’artistes masculins qui ne revendiquaient pas assez de choses, et puis pour son talent aussi, parce qu’elle a un talent indéniable.

(H) Et tu penses qu’aujourd’hui, ça fait encore une différence d’être un mec ou une meuf dans le rap ?

(S) Ça fera toujours une différence, ce sera toujours plus dur entre guillemet pour une femme. Moi-même, en toute honnêteté, en tant qu’auditrice, et j’écoute beaucoup de rap, quand j’écoute une meuf, j’aurai une autre oreille. Tu attends plus en fait, tu vois ce que je veux dire ? Une meuf bof, direct tu vas dire ouais, c’est pourri, alors qu’un mec, tu vas dire ouais, il a un petit truc quand même… donc ouais c’est différent, ça j’en ai grave conscience. Mais ça évolue, la preuve c’est Shay l’été dernier avec PMW (ici) ! Ça évolue, Dieu merci, et pour moi, c’est Gims qui a ouvert une grande porte très ouverte mais qui reste urbain, et je pense que c’est grâce à la Sexion, Gims et tout.

(H) Et quelqu’un comme Casey ? Tout le monde s’accorde sur le fait qu’elle est hyper forte, mais on l’écoute pas comme une rappeuse, juste vraiment comme du rap, peu importe le sexe.

(S) Ouais mais Casey, c’est quand même déjà un level… (soupir teinté d’admiration) et puis on ne va pas se mentir, ce n’est pas vraiment du rap féminin, dans le sens où elle parle pas de trucs spécialement de meuf, et puis quand elle pera, il y a tout qui rentre en compte… c’est Casey ma gueule ! (rire)

(É) Tu penses que ça peut être un atout quand même d’être une meuf qui rappe aujourd’hui ?

(S) Bien sûr ! Il y a une place à prendre depuis Diam’s. Mais il ne faut jamais oublier que c’est le public qui choisit. Pour moi, il y a beaucoup de gens dans ce milieu qui sortent des trucs beaucoup plus chauds et plus complets que certains artistes connus, mais c’est le public qui décide, si t’as pas de public… ça va être compliqué.

(É) Et toi, elle t’intéresse cette place de « porte-parole » du rap féminin ?

(S) Ouais, mais c’est surtout la place de « elle sait kicker, elle est forte », pas d’étiquette de sexe ou quoi, franchement je m’en fous moi. Je fais du son pour que les gens kiffent, qu’il soit écouté.

(H) Et est-ce que juste l’étiquette rap, elle te suffit aujourd’hui ?

(S) Ouais, pour le moment, je suis dans le truc du rap, mais pour te dire j’aime tellement la musique, les instruments et tout, je peux partir dans d’autres délires… mais s’il faut me cataloguer aujourd’hui, ouais le rap ça me va très bien, je n’ai aucun problème avec ça. Mais à l’avenir j’aimerais bien ne serait-ce qu’amener des musiciens sur scène, faire que le truc soit beaucoup plus musical.

(H) Et à l’inverse, si on te colle une étiquette qui n’est pas rap ? Genre pop, ou autre ?

(S) Ah ouais nan relou… nan franchement, relou (rires).

(É) Pour revenir à ton projet, Diamant noir, il est plus introspectif, est-ce qu’on t’a amené à ça ? Ou est-ce que ça vient vraiment de toi ?

(S) Non, ça vient vraiment de moi. Par exemple le morceau Cœur orphelin (ici), on m’avait suggéré de le faire bien avant, et je leur avait dit non… je n’avais pas trouvé la prod qui me plaisait, et puis sur le moment ça ne me plaisait pas de faire ça. Et puis été 2015, je rencontre Skalpovich, je vais dans son studio et tout, et il commence à faire une prod, et lui-même il m’a regardé et il m’a dit : « Là, c’est le moment de parler de ça », et ouais c’était grave le moment, c’était la prod. C’est la prod qui m’a fait écrire ça en fait, on me dit souvent que Cœur orphelin c’était un des textes les plus durs à écrire, et en vrai pas du tout, je crois j’ai mis 20 minutes à l’écrire ! Je raconte ma vie en fait, c’est comme si demain on te dit : vas-y, raconte ce que t’as fait depuis que t’es petit.

(H) Après il faut bien la raconter quand même !

(S) Oui et la prod fait aussi que tu as envie de raconter un truc. Franchement c’est passé tout seul.

(H) Justement c’est comme ça que tu écris, toujours à partir des prods ?

(S) Oui toujours, à part pour le morceau Ainsi va la vie (ici), c’est le seul pour lequel je n’ai pas écrit sur une prod.

(É) Tu penses justement que c’est important pour ton public de comprendre cette facette de toi ?

(S) Oui peut-être parce que comme tu l’as dit ce projet est introspectif. Avant tu connaissais Sianna pour le freestyle, pour le kickage, mais tu ne savais pas vraiment qui c’était. Du coup, moi j’avais besoin de raconter cette histoire. Et comme je le dit souvent, il y a même des gens que je côtoie qui ne savait même pas ça et qui l’ont appris à travers le morceau. Donc oui, j’avais besoin d’en parler.

(É) As-tu senti une scission dans ton public ou il a suivi ?

(S) Ils ont toujours suivi parce que j’ai quand même mis un peu de kickage dans l’album avec Charbonner (ici) ou Usain Bolt par exemple. Et puis je pense que comme tu as dit ils ont découvert déjà une autre facette de moi-même avec des prods comme Havre de paix (ici) un peu plus mélodieuses, ou encore Ne t’en fais pas qui n’ont rien à voir avec ce que j’ai pu faire avant.

(É) J’ai entendu que tu aimais vraiment faire les festivals.

(S) De ouf. J’ai découvert les festivals en 2015. Avant je n’y connaissais rien du tout. Le premier concert de ma vie c’était Matt Pokora, et j’avais été invitée, je ne connaissais absolument rien au concert. Après j’ai découvert les festivals, c’est un truc de ouf ! Il y a trop d’ambiance, les gens sont en pétard, c’est mille fois mieux que les concerts.

(É) C’était lequel le meilleur ? 

(S) C’était Fnac live à Paris avec Nekfeu, c’était un truc de barjo. Et les Eurockéennes aussi c’était quelque chose.

(H) Bientôt Coachella avec PNL ? 

(S) Ahah bientôt, je me le souhaite, mais pour le moment je reste les pieds sur terre.

(É) Revenons à l’album dans lequel je sens beaucoup de sagesse, notamment dans le morceau Bouteille à la mer (ici). Il y a des remises en questions. On lit souvent sur toi que tu te cherches musicalement, mais finalement est-ce que ce ne serait pas plutôt ta force de ne pas avoir un style marqué ?

(S) Oui c’est ça, c’est ce que je réponds aux gens. C’est à dire que musicalement je n’ai pas de style approprié à moi-même mais j’aime toucher à tout. J’aime trop la musique. Je peux kiffer des trucs bizarres. Je n’ai même pas de style particulier. Et je n’en cherche pas. C’est vraiment les prods qui me parlent en vérité.

(H) Qu’est-ce que tu aimes de vraiment bizarre par exemple ?

(S) Je ne sais pas si c’est bizarre mais je kiffe Vianney ! C’est archi lourd.

(É) Tellement surprenant !

(S) Tu sais qu’il y a beaucoup de gens qui écoutent du rap qui aiment Vianney. Je vois ça sur Snap et aussi parfois je mets le morceau dans ma voiture deux jours après je vois que des potes à moi qui n’ont rien à voir, des gros baraques, écoutent aussi. C’est comment il écrit, sa voix. Et puis j’aime bien la variété française à la base.

(H) Bientôt un featuring  ?

(S) Tu sais je vais te donner un petit bonus. On avait contacter Vianney l’année dernière. Il devait y avoir un concert dans lequel je devais faire une apparition mais ça ne s’est pas fait. Je ne sais plus pourquoi, il y avait un délire d’emploi du temps. Mais oui, tellement je le kiffais on avait fait ça. J’aime beaucoup.

(É) D’ailleurs, il y a beaucoup de featurings sur ton album. Si tu devais en faire un avec une rappeuse ?

(S) Si je dois faire un featuring, ce serait Shay. Mais pour le moment ce n’est pas dans mes projets. Et à l’international ce serait Nicki Minaj ou sinon je ferais revenir Ivy.

(É) Sur le morceau Reine des neiges avec Soprano, tu parles de la téléréalité. Tu as choisi d’aborder ce sujet parce que tu penses que ça a un impact fort sur notre société ?

(S) Mais bien sûr, mais vous ne le voyez pas dans la rue ? Les coupes des gens, les coiffures, les accoutrements et tout ! (rires) Oui ça a vraiment un impact. Enfin vous et moi je ne pense pas parce qu’on est assez matures pour prendre assez de recul pour regarder ça avec un œil différent mais ce morceau pour te dire je l’ai écrit à cause de ma petite sœur. Ça a vraiment un impact sur certains jeunes. Il y a des personnes dans la téléréalité que j’apprécie parce qu’ils sont simples et humbles, mais ceux qui se prennent pour des reusta alors qu’ils n’ont aucun talent, qu’ils n’ont rien du tout à part leur image…

(É) Finalement, c’est le côté que tu n’aimes pas n’ont plus dans le rap. Le côté produit marketing ?

(S) C’est grave ça, tu as tout compris. T’as résumé le truc. Après moi, en soit, ça m’arrive de regarder la téléréalité, mais ils me font rire. Jamais ils ne me feront rêver. Ce morceau ce n’est pas une critique, c’est un constat. Tout simplement.

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