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[Interview technique] Fayçal : « Les contraintes, elles te poussent toujours à te dépasser »

L’interview « technique » : un entretien exclusivement consacré au processus de création du rappeur. Son but avoué est d’aller au plus près de la plume et de la voix des MCs pour saisir les grands mécanismes de leur savoir-faire et de leur style, pour appréhender la conception qu’ils ont de leur propre art – de la modulation de leurs intonations à leur usage de la rime, en passant par leur travail avec les beatmakers. Les mélomanes apprécieront la révélation de certains des rouages qui régissent leur musique préférée, les MCs en herbe y trouveront des exemples à étudier consciencieusement.

C’est dans le centre historique de Bordeaux, à la fin d’une après-midi tropicale, que le premier d’entre eux a dévoilé certains de ses secrets de fabrication, non sans avoir auparavant évoqué son goût pour l’œuvre de Niro ou encore son récent featuring avec une accointance de longue date.

 

Salut Fayçal, on se rencontre aujourd’hui pour parler technique. On va commencer sur une petite question assez anecdotique. Dans une interview pour Le Bon Son (à retrouver ici), tu compares le rap au foot en mentionnant les idées de « technique », « d’entraînement » et de « timing ». Alors avant qu’on consacre plus précisément à ton art, est-ce que tu pourrais expliquer comment tu comprends la notion de technique en rap, et quels liens tu vois avec celle du foot ?

La technique au foot si tu veux, ça sert pour un but. Ta technique, si tu l’utilises à tes fins propres, c’est-à-dire pas au service du collectif, ça ne sert à rien. C’est comme un rappeur, pour moi, qui ferait de la technique sans fond en fait. C’est-à-dire un mec qui ne fait que des dribbles, des passements de jambe, et il n’y a rien qui se passe, il va jamais faire une bonne passe, il va jamais faire marquer un mec. Pour moi, c’est stérile. Et le rap c’est un peu ça, il faut de la technique, mais la mettre au service d’un fond. Je ne te dis pas que je réussis à faire ça, mais c’est mon but. J’essaie de mettre beaucoup de technique, mais derrière d’avoir des thèmes, d’avoir des idées.

Donc les deux sont nécessaires et indissociables en rap ?

Ouais, je trouve. De toute façon, le tout est de bien faire les choses. Par exemple, on discutait de Niro : c’est hyper sauvage, hyper instinctif ce qu’il fait, et pourtant, il y a de la technique. C’est pour ça qu’il est bon, parce que le mec met de l’intensité, et en même temps il a de la technique, donc moi ça me parle. S’il mettait que de l’intensité, ça ne me parlerait pas.

Maintenant on va rentrer dans le vif du sujet, ton art à toi. Il est assez notoire que ta plume est phonétiquement très dense. Je voudrais savoir pour quelle raison tu as adopté et conservé ce style jusqu’à aujourd’hui.

J’étais à la fac et avec VII on délirait, on parlait de bouquins, on parlait musique, et moi je suis arrivé avec un truc un peu comme ça, où les mots résonnaient entre les mesures, où y avait beaucoup de rimes à chaque fois, et VII m’a dit : « C’est un truc que j’ai pas vu grand monde faire. Tu devrais le garder et quoi qu’il en soit, garde-le, parce que personne d’autre le fait ». Et dans le son faut être différent, faut pas être bon, faut faire un truc que personne fait – des bons, y en a partout.

Pour avoir subi le même calvaire, je sais qu’on inculque en fac de lettres une vision très académique, très traditionnelle de la poésie. Dans quelle mesure est-ce que tu penses que ces études ont pu influencer ta plume, qui est effectivement rigoureuse et « classique » à bien des égards ?

Comme je t’ai dit, le style est arrivé à ce moment-là en fait. Ça n’a pas été conscient, mais le fait d’être dans cet environnement-là, à ce moment-là, a fait que ça a développé ce style-là. Peut-être que si je n’avais pas été en fac de lettres à ce moment-là je n’aurais rien fait, j’aurais peut-être eu un style différent, je n’aurais peut-être pas fait ce rap-là. C’est la vie qui a fait que j’en suis arrivé là.

Outre la rigueur de tes schémas de rimes, on perçoit aussi l’influence de la littérature traditionnelle dans ta rhétorique. Je pense par exemple à ton goût pour l’anaphore, sur laquelle certains de tes morceaux les plus connus comme Heures Éternelles sont entièrement basés. Quel intérêt, quelle force poétique tu accordes à cette figure ?

Ça permet d’ouvrir, c’est-à-dire que tu parles des « heures », et après techniquement tu peux faire ta vie, tout – c’est pas restreint en fait.

Alors en fait ça permet un déploiement plus aisé de ta plume, paradoxalement ?

Exactement. Étant donné que y a beaucoup de contraintes dans mon style quand même, je me mets beaucoup de barrières techniques, ça permet d’avoir un morceau plus ouvert généralement. Tu peux aller piocher un peu partout des images, alors que si tu es dans un thème ça demande quand même beaucoup plus de travail, et c’est beaucoup plus restreint. Mes points d’interrogation par exemple : « est-ce que ? », « dois-je ? » … Je peux parler de quasiment tout. Est-ce que les gens dans la rue marchent droit, est-ce que les gens crachent sur les lois, etc. Tu peux développer à l’infini. Tu prends Heures Éternelles et Mes points d’interrogation, c’est les morceaux qui touchent beaucoup les gens, mais finalement c’est aussi les morceaux parmi les plus simples à écrire.

 

Des heures où il s’avère que nos armures fléchissent
Mais les revers les plus sévères, comme les murs se franchissent
Heures Éternelles

 

Il y a aussi une autre figure très « classique » sur laquelle je voudrais me renseigner : l’oxymore. Je pense que tu vois où je veux en venir : Murmures d’un silence, Secrets de l’oubli, L’or du commun et Bords Perdus – et on ne parle que des albums.

Même Heures Éternelles, en soi c’en est une ! C’est parce que je suis un peu comme ça, en moi j’ai plusieurs origines, donc forcément t’as le droit, le gauche, le noir, le blanc, et au fond t’essaies de réunir tout ça malgré toi. Et peut-être qu’inconsciemment les titres, les albums portent ça.

Il y a un genre de contradiction fondamentale dans ton art, dans ton être ?

Oui, exactement, même en moi. Et je pense qu’inconsciemment, elle transparaît dans mon art. C’est évident, je pense que c’est ça. Murmures d’un silence c’est exactement ça : c’est une part où j’ai besoin du silence, mais en fait j’ai besoin de parler. Comme tu as dit, ça vient de l’être à la base, je suis comme ça et inconsciemment ça a donné dans mes titres d’albums ou de morceaux des sortes d’oxymores, plus ou moins.

Une question un peu épaisse : dans une interview vidéo récente pour le festival Rockin’ Share (celle-ci), tu dis : « la performance se fait par l’exigence, pour moi. (…) C’est ma manière de fonctionner ». A ce moment-là, tu parles d’ « exigence » à propos de la rime, à propos des contraintes phonétiques. C’une idée vieille comme la poésie, on en parlait tout à l’heure : est-ce que tu dirais que les contraintes rimiques rigoureuses que tu t’imposes favorisent ton processus de création ?

Ouais c’est sûr. En fait c’est la rime, souvent, qui va m’appeler des images. On utilise « vague », je vais faire un catalogue, je vais trouver « algue », « divague ». Après y a un truc à faire. Et après par rapport au thème, ça va m’apporter d’autres mots, et je vais peut-être mettre un mot en rapport avec le thème, avec « divague ». T’as plein de choses comme ça. Après c’est des techniques propres. T’as plein de vases communicants.

Finalement, c’est comme pour l’anaphore. Quand tu t’imposes des contraintes, bizarrement, paradoxalement, t’as un déploiement plus aisé de ta plume.

Mais c’est sûr ! Ça, il y a même plein de poètes qui l’ont développé, ça marche depuis longtemps. Souvent c’est ça, c’est comme un entonnoir en fait.

Et comment tu décrirais ton développement poétique avec un pas de recul, depuis dix ans quand même ? Tant au niveau de la rime, que de la rhétorique et de l’esthétique. Qu’est-ce qui a changé depuis Murmures d’un silence ?

Je pense qu’au début, c’était hyper nébuleux. C’est-à-dire que dans certains morceaux, je jouais pour jouer avec les mots, faisais de la rime pour la rime, des fois. Maintenant j’essaie de sortir de ça ; c’est plus difficile de faire de la technique avec des choses simples. Par exemple Mélodie d’un jour de juin, c’est un morceau que j’aime bien parce qu’il y a beaucoup de technique, mais les mots sont simples. Et ça c’est très difficile à faire. De faire des rimes toujours en gardant la technique, mais toujours avec un fil assez facile à suivre. Que la personne l’écoute et ne voit quasiment pas la technique. Qu’elle dise : « Finalement ça glisse, mais quand tu relis, ah ouais, ah merde ! ». Et ça c’est chaud, et pour moi le challenge est vraiment là. Comme Mes points d’interrogation aussi, des morceaux comme ça. Alors qu’il y a d’autres morceaux comme Grandeurs et décadences, même Le sang et le pain, même le dernier feat avec VII que j’aime bien, ce sont des choses plus poétiques, plus automatiques dans l’écriture, plus dans la poésie pure, moins dans le quotidien.

Donc tu dirais en réalité que depuis Murmures d’un silence ce n’est pas ta technique qui a évolué, mais ton utilisation de cette technique finalement, la manière de l’allier « à des choses simples » ?

Oui, exactement. Comme je t’ai dit, je n’ai pas envie qu’elle évolue. Je n’ai pas envie de trouver un nouveau truc, j’ai envie que ce soit encore plus évolué. Garder cette idée de rime, garder cette technique-là, c’est hyper important.

On a beaucoup parlé de poésie pure ; mais tu produis des CDs, pas des recueils. Tu es un rappeur, pas un écrivain.

Ça pourrait être les deux ! Mais c’est vrai, je ne fais pas des livres – pas encore.

Justement, le soin que tu portes à ton écriture et ton flow relativement linéaire ont tendance à faire oublier ce fait aux auditeurs. Est-ce que tu as l’impression d’accorder une espèce de priorité à l’écrit sur l’oral dans ton rap ?

C’est une très bonne question. Parce que je n’ai pas eu l’occasion, dans aucune interview, de m’exprimer là-dessus. En fait, le flow linéaire, c’est un choix. Je pourrais travailler mon flow, je suis totalement capable de faire ça. En fait, par rapport à la technique que j’ai, je trouve que ce serait me mettre une barrière vis-à-vis des gens.

Mais est-ce que tu as l’impression, quand tu conçois ton rap, d’accorder une priorité à l’écrit sur l’oral ?

Oui, parce que c’est de la responsabilité. A partir du moment, moi je pense, où tu rappes et ça va être gravé, ça va tourner, ouais. Je parle de l’écrit, parce que c’est écrit avant, ce n’est pas une impro. Je pense que quand tu fais un morceau c’est une responsabilité, quand tu écris c’est une responsabilité. Parce que la chose est gravée, qu’elle va tourner. Donc évidemment moi j’écris, faut que je pose tout le temps les choses, même dans ma création je suis pas quelqu’un qui va vite poser les choses. « Vas-y on va en studio une heure, on fait un morceau », je ne suis pas trop comme ça.

Ça te prend beaucoup plus de temps d’élaborer un texte qu’un flow, par exemple ?

Ah oui. Le flow est souvent en fonction du texte d’ailleurs.

On va parler de ces liens entre poétique et oralité, justement. De manière très pratique, est-ce que la binarité de ton flow n’est pas la conséquence directe de la rigueur de ta poésie ?

Si, carrément. Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’est ça qui fait la diff’. Après je pourrais faire un flow plus accéléré, plus ralenti sur certains trucs, mais pour moi ça aurait moins de force. Enfin moi je le vois comme ça. Je pense que la force est dans le côté calé de ce que je fais.

Et toi, quelles relations tu établirais entre ton style poétique et ta technique d’interprétation ?

C’est simple, mais ce n’est pas la même chose. C’est-à-dire que c’est le contraste qui peut être intéressant : sur scène c’est assez simple, mais dans les textes c’est très élaboré. Et moi c’est ça que j’aime bien, que j’aime développer, que je pense que je redévelopperai encore plus, plus tard. C’est le côté d’être simple, mais en même temps d’avoir une manière de faire, une manière d’écrire qui est assez travaillée.

Le flow serait presque un piège pour te faire croire que le truc est simple, mais quand tu écoutes un petit peu, tu réalises sa complexité.

Exactement. C’est complètement ça.

 

Mes sépultures sont légions, mais le drame
Ce sont ces hordes qui amalgament culture et religion
Grandeurs et décadences

 

Là on va se consacrer à ton flow, précisément. Est-ce que tu dirais qu’il a été influencé par certains rappeurs, ou même des chanteurs ?

Franchement, dans la voix, non. Je n’ai jamais cherché à avoir la voix de quelqu’un. Après dans le flow, je ne sais pas… Je pense qu’au début Rocé avait à peu près le même flow.

Tu t’es déjà essayé à l’exercice du chant, que tu n’as pas encore fait dans ta discographie ?

Non – est-ce qu’il y a des moments où je chante ? Non, je ne l’ai jamais fait.

Même tout seul dans ta chambre ?

Si, j’aime bien. Pour un refrain, peut-être que je le ferai. Même sur Murs mitoyens, le refrain, ça y est un peu à la fin : « Et vois nos liens qui s’effritent ». C’est pas poussé, mais si je devais chanter, je le ferais de cette manière-là, sur des petites phrases, des trucs comme ça, pas un texte en entier.

Mais sans parler de chant, pour quelle raison est-ce que tu privilégies des intonations neutres, sans modulation de voix ou autre effet prosodique ?

Je crois – encore une fois on revient aux questions d’avant – que c’est pour mettre le texte vraiment en avant, inconsciemment je pense. C’est le fait de vraiment se concentrer sur le texte. Après j’essaie de mettre des petites intonations quand même. Je ne trouve pas que ce soit toujours la même intonation, après ça ne se voit pas beaucoup.

Tu me dis que c’est inconscient, mais est-ce que tu ne penses pas que tu essaies de transmettre par-là, par cette neutralité, un genre d’authenticité, d’humilité ?

Ouais c’est ça mec, je pense que c’est lié à ça. Inconsciemment, je pense que c’est lié à ça. A la simplicité surtout. L’or du commun je trouve que c’était un beau titre, parce que c’est carrément plus ou moins mon œuvre, ce que j’ai essayé de faire. C’est de faire ressortir les belles choses sans en faire trop.

Et toi, tu dirais que tu essaies de transmettre quoi à travers ton flow, finalement ? Ce n’est pas simplement une couverture pour l’écrit quand même ?

Non, non, mais c’est le fait d’aller chercher le texte en fait – le message ce serait ça.

Alors je m’excuse d’avance, je repars sur un pavé en guise de question. Dans Bords Perdus, ton flow est moins pressé, plus détendu qu’il ne l’a jamais été. J’ai trouvé tes nouvelles cadences vraiment efficaces parce qu’elles soutiennent et développent la « neutralité orale » dont on vient de parler, et le texte et la musique aussi. Il y a une nouvelle adéquation entre tout ça. C’est comme si entre L’or du commun et Bords Perdus tu avais appris à t’effacer quand il le fallait, alors qu’entre Murmures d’un silence et Secrets de l’oubli, tu développais encore ta présence vocale par une ardeur qui n’allait pas toujours avec tes intonations neutres, est-ce que tu vois ce que je veux dire ?

Ouais, c’est vrai. Mais après c’est plus adulte, tout simplement, je pense. Tu prends Murmures d’un silence et Secrets de l’oubli, c’est hyper mécanique et forcé, tout le temps. Le flow est très forcé, c’est très dense. C’est vouloir faire un éclat de technique. Pour moi, il y a certains trucs de Murmures d’un silence et Secrets de l’oubli, si on fait un parallèle avec le foot, c’est un peu le mec qui veut faire le beau avec sa technique. Murs mitoyens, et Bords Perdus et L’or du commun, ces deux disques-là – pour moi en tout cas –, c’est beaucoup plus un mec qui est mature dans son jeu. Qui a appris, qui s’est dit : « Ma technique c’est bon, maintenant faut que je fasse un truc plus adulte et faut que je fasse de meilleures passes au lieu de faire le beau ». Tu vois le parallèle ?

Exactement – je ne te mens pas, je me suis refait Murmures d’un silence et Secrets de l’oubli hier, et j’ai bien constaté l’ardeur vocale dont je parlais.

J’aime bien mes textes mais je trouve ça plus forcé. Si je devais les poser de nouveau maintenant, je ne les poserais pas du tout comme ça.

Et donc tu te retrouves dans cette analyse de ton flow, tu as appris à t’effacer quand il le fallait ?

Oui. Parce que c’est la maturité, c’est sûr. Et puis c’est aussi Yep à côté qui m’a donné beaucoup de conseils vis-à-vis de ça. Moi avec mes textes en plus, j’ai tout à gagner à mettre des blancs.

Au niveau des flows, du point de vue vocal, il t’a donné des conseils ?

Plus lentement peut-être, plus calme, c’est sûr. Et puis moi je pense qu’il a raison. Après, il y a des gens qui ne sont pas d’accord, tu as des gens qui vont penser que dans le rap, il faut débiter pendant quatre minutes. Moi j’aime faire ça, je le fais avec VII, et j’aime Bords Perdus aussi, je peux faire les deux en fait. Parce que je pense que mon texte, c’est ma trame. Et le reste ce n’est que de la forme. Si demain je fais de la trap, je m’en fous, le texte sera le même. C’est l’habit que je vais mettre qui va changer, mais au fond je vais être pareil. Mais les gens ont du mal à comprendre ça, c’est terrible. Ils vont te dire : « Ah ouais mais L’or du commun c’était bien, tu rappais, Bords Perdus c’est un peu plus planant ». Il y en a qui vont te dire : « Ouais Bords Perdus c’est bien, au moins c’est aéré, ça change c’est plus à l’ancienne, à l’ancienne on s’en fout maintenant… » On s’en fout, non ! Moi si je veux faire du boom-bap, je fais du boom-bap, si je veux faire de la trap, je fais de la trap. Il faut qu’ils comprennent ça en fait. Que si je veux faire un truc que j’aime bien, je le fais, trap ou pas trap, j’aime bien le beat quoi. Si VII m’appelle, l’instru est bien, le thème est bien, je fais du boom-bap, je m’en fous, j’aime bien aussi.

Justement, en parlant de beats, une petite question strictement musicale : quels sont tes principaux critères de sélection des beats ?

L’atmosphère. Des fois ça va pas être la caisse, le charley je m’en fous un peu, le rythme, ça va vite, ça va pas vite…

Le ressenti que t’as dessus quoi, ce que ça te transmet comme émotion.

Ouais, direct. La boucle, ou le gars qui va jouer à la guitare, ou la boucle de piano, ou la voix…

Ça peut être n’importe quel truc de la mélodie.

À fond. Et d’ailleurs je travaille beaucoup comme ça avec les beatmakers. Même avec Yep. Alors Yep, le truc, c’est qu’il ne travaille pas forcément comme ça. Lui il a besoin de faire les beats. Quand je l’appelle, je lui dis : « J’aime bien cette ambiance-là », en fait. Moi j’ai envie de décrire cette ambiance-là, il ne faut pas beaucoup de trucs dessus, et des fois on part en débat. Mais ça part de l’ambiance. Le sample qu’il va y avoir, ça va m’appeler une idée, toujours. Ça ne va pas être le beat complet, généralement.

Au sujet de cette ambiance, est-ce que tu opères par rapport à des morceaux déjà écrits et tu cherches ton ambiance, ou tu as ton ambiance musicale et tu écris tes morceaux dessus ?

Là par exemple, j’ai un thème, j’ai envie de faire « 33 tours » [ndlr : par rapport à l’âge de Fayçal, dans la tradition de ses morceaux-anniversaires]. Je sais ce que va être le thème, je sais de quoi je vais parler, du passé, de la vie à certains moments, comme je fais tout le temps sur « 25 », etc. Mais ce qui va changer, c’est la forme. Et là j’écoute plusieurs instrus, et je peux le faire sur les trois, mais si je le fais sur cette instru-là je vais dire des choses peut-être plus profondes, sur celle-là je vais dire des choses peut-être plus originales, ou marrantes. Mais en fait ça dépend vraiment de ça. Le thème, souvent je l’ai, mais c’est l’ambiance qui m’aiguille.

Il n’y a rien de figé en vrai ?

Non, absolument pas.

Et dans sa globalité, à quoi est-ce que ressemble ton processus de création ? Est-ce qu’il y a une méthode peut-être un peu plus stable pour parler de la création d’un album de Fayçal, d’un morceau ?

C’est comme la cuisine, c’est des ingrédients. En fait c’est comme tu disais tout à l’heure : les contraintes, elles te poussent toujours à te dépasser. Moi j’ai toujours fonctionné comme ça. Si tu arrives là sans contraintes, si tu te dis : « Bah je vais faire un texte avec mon style », il ne sera pas bon, il sera plat et tout le monde va faire pareil. Et si tu te dis : « Ah je vais me mettre telle contrainte, celle-là non je m’en fous, celle-là oui », là ça va te représenter, parce que c’est ça qui te fait toi.

Et est-ce que ce processus de création n’a pas un peu changé avec Bords Perdus ?

Si, après, Bords Perdus c’est un projet quand même différent, pas artistiquement forcément, mais dans la construction.

A propos de Bords Perdus, tu disais, à l’occasion d’une interview pour Le Bon Son encore (celle-ci), que toi et DJ Yep aviez « travaillé moins mécaniquement que par le passé ».

Ouais, c’est vrai. Parce que c’est souvent Yep qui m’a apporté les sons. Avant c’est toujours moi qui choisissait les sons, là on a quand même fait plus en discussion avec Yep.

Et est-ce que tu dirais que ça a des conséquences sur ta technique ? Est-ce que le fait que tu as travaillé « moins mécaniquement » se voit dans ta technique sur Bords Perdus ?

Je ne pense pas, mais je pense que c’est plus fluide. Mais ce sont des mots plus communs, peut-être. Ce que je fais dans Bords Perdus je trouve, c’est que le texte a la même technique, mais les mots sont plus « faciles », peut-être.

Un registre de langue peut-être moins soutenu ?

Moins soutenu, exactement. Un registre plus… Comment, familier ?

Commun, finalement ?

Un registre plus commun ouais, faut pas chercher loin. Qui a fait du bien, enfin moi de toute façon ça me représente plus. Si je dois prendre ma vie, les gens que je côtoie sont quand même plus dans le registre commun que dans le soutenu. Même si j’aime bien le faire.

C’est ce que tu as beaucoup fait dans tes premiers albums.

Oui. Parce que c’était lié à la fac aussi, c’est fou ! On en revient à ça.

Pour finir sur les beats de ton dernier EP, chaque morceau y présente une outro musicale plus ou moins longue : c’est une manière d’aérer ton rap finalement, qui est très dense poétiquement ?

Je pense plus mon style comme ça, maintenant. C’est dense dans mes textes – et ça reste de la musique, et c’est là où on en vient au truc où tu disais oralité et écrit, là on passe à un autre registre, plus musical.

Qui les unit, quelque part ?

Oui, mais qui n’est pas l’un ou l’autre. Et là on est à fond dedans. Parce que là j’ai toute une partie où je rappe mon truc assez tranquillement, et l’autre partie où on revient à de la musique. Après, c’est l’époque peut-être qui veut ça aussi.

Tu t’inspires de tes goûts contemporains aussi, t’écoutes beaucoup de trucs qui procèdent comme ça.

Oui. Ça agit, forcément.

Et ce genre d’outros, on les retrouve aussi dans chacune des pistes finales de tes albums, sauf peut-être In Articulo Mortis. Est-ce que tu penses faire comme dans Bords Perdus à l’avenir, systématiser cet aspect ?

Peut-être. Après ce qui est sûr, c’est que l’autre album sera dans le style de… Entre L’or du commun et Bords Perdus, je pense.

C’est-à-dire que tu comptes poursuivre sur les sonorités électroniques développées par DJ Yep ?

Ouais, à fond. Ou alors du moins comme Presqu’île, comme Murs mitoyens… Parce que c’est ce que j’aime bien au fond.

La dernière question mon gars, on y arrive ! Est-ce que t’as un petit conseil technique pour les MCs en herbe qui pourraient nous lire ?

Être différent. C’est pas de la technique pure, mais c’est la vérité. C’est dur, c’est du travail, même quand je fais un texte. Et leur dire ça : qu’il faut d’abord qu’ils se focalisent sur leur art, après les clips, etc. c’est à développer, mais d’abord sur ce qui va être dans le clip, la manière dont ils vont exprimer leurs choses.

Merci à Fayçal, à Laure et à la galerie A deux pas d’ici (dont vous pouvez retrouver le site ici) pour l’accueil chaleureux. Bords Perdus est toujours disponible en digital sur la plupart des plate-formes d’écoute et de téléchargement, ainsi qu’en version physique exclusivement dans la boutique en ligne de l’artiste. Ci-dessous, son dernier clip en date, Presqu’île.

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