[Interview] Unfamouslouie, du bon goût et des idées

Alors que la rentrée s’achève doucement, c’était l’occasion pour nous de revenir sur un album très réussi : Forever Unfamous. Un projet 10 titres rassemblant plus d’une dizaine d’artistes, le tout orchestré par Unfamouslouie, jeune producteur clermontois. Nous sommes allés à sa rencontre afin qu’il nous éclaire sur la fabrication de son projet, sur ses références et son processus de travail.

La sélection d’une équipe musicale diversifiée

On le sait, un album de producteur, c’est à la fois un travail de sélection des prods, de la trame d’ensemble, mais aussi celui de réunir des artistes intéressants sur le projet. Lorsque c’est bien exécuté, les artistes invités viennent appuyer la cohérence générale de l’album, lui donnant son ton, sa teinte. Cela peut même servir une unité narrative générale, comme sur le Bisous de Myth Syzer, où tous les artistes viennent raconter des histoires de rupture et de déchirements amoureux. Chez Unfamouslouie, ce choix des artistes se fait d’abord par affinité personnelle, et musicale.

«La plupart c’est des gens que j’ai rencontré sur Instagram. Yao, Geo, Turbo Sanchez, Oddkyla, c’est mes potes ; Victore Yaga on se connait, mais les autres c’est vraiment par Instagram [que ça s’est fait] par exemple. En fait c’est bien, parce que je ne pourrai pas dire qu’il y en a qui m’ont plus impressionné que d’autres. Ils ont tous une manière différente de travailler. Un gars comme Sutus qui est sur le projet, à la base il est beatmaker, il est aussi réalisateur, il fait de la D.A. [ndlr : notamment sur l’album de Joanna, dont notre critique est disponible ici]… il arrive en studio il est vachement impressionnant, parce qu’il s’y connait de ouf, il fait ce qu’il veut, ça bégaye pas, c’est efficace (…) C’est des gens, j’ai remarqué, ils sont tous bousillés de musique. Un peu comme moi, je pense que c’est des gens, ils y pensent tout le temps.»

On trouve également des noms plus connus du grand public, notamment Jeune LC, Loveni et La Fève. À nouveau, comme nous l’explique l’auteur du projet, le but n’était pas de capitaliser sur ces noms : tous sont des artistes qu’il aime, et dont il apprécie le travail.

«Moi je déteste faire ma promo, je sais que c’est un de mes problème. Moi ce que je kiff, c’est faire du son. Après là, j’étais quand même obligé de faire quelques story pour attirer les gens, mais c’est pas ce que je préfère

Ce qu’il faut noter, c’est que les invités de Forever Unfamous se sont vraiment mis au service du projet. Les prods étant déjà prêtes – et laissées au choix des artistes -, les différents rappeurs ont pu apporter chacun leur propre style, faisant varier les flows et les mélodies que l’on entend sur l’album. Par exemple, Yao et S.Téban viennent apporter des phrasés très secs, incisifs sur Henny et Les affreux, avec même des nuances un peu mélancoliques et revanchardes pour ce dernier. À l’inverse, on peut entendre des voix plus chantantes sur Miroir Miroir, morceau interprété par Geo. Et cela sans mentionner évidemment les voix si douces et si tendres de Sutus et de Victore Yaga sur le sublime Les Conditions.

Et c’est ce qui apporte de la diversité à l’album : bien qu’ancré profondément dans le rap français, passant par ses formes les plus modernes (comme ce que fait par exemple La Fève) aux plus classiques avec la prestation remarquable de Jeune LC, il verse également dans des styles plus chantés, plus proches de la pop. À cet égard, cela fait sens qu’Unfamouslouie nous dise que les artistes avec qui il préfèrerait plus que tout collaborer en France actuellement, ce sont tout autant Flavien Berger qu’Ateyaba. On sent, et son héritage musical l’atteste, que sa musique peut aller s’épancher vers des styles diversifiés, plus ou moins proches du rap.  

«Moi au début j’étais rap cainri à fond : Dr Dre, Eminem, 50 Cent… Et après j’ai pas lâché, 50 Cent j’ai toujours écouté, mais sa carrière bon… Mais ce qui m’a terminé, c’est l’album Graduation de Kanye West, puis 808s & Heartbreak. Vraiment, pour moi, c’est deux masterclass. Après je me suis ouvert un peu plus, j’ai découvert les Daft Punk, l’album The End des Black Eyed Peas… Et après un peu de rap français, Booba (l’album 0.9), Rohff un peu.»

«Mais mes goûts musicaux sont vachement variés : les Strokes, du rock, j’ai des influences de partout. Moi je kiffe la musique à la base : j’ai commencé le piano à 7 ans. Aujourd’hui j’ai tout perdu vu que j’ai arrêté, mais je peux kiffer autant un son de musique classique que du rap, du reggae… Bon reggae peut-être pas trop. [rires] Dans mes claques musicales, y’a aussi l’album de Connan Mockasin, Forever Dolphin Love, et puis celui de Flavien Berger, Contretemps. D’ailleurs Flavien Berger, c’est peut être mon feat rêvé ultime en France, en ce moment. Et Ateyaba. Pas sur la même prod, mais les deux ce serait fou. Damso aussi j’ai beaucoup écouté à une époque, mais vraiment Ateyaba et Flavien Berger ce serait… Bah je pourrai arrêter de faire du son.» [ndlr : et on le comprend].

Construire sa propre œuvre : «je ne laisse rien au hasard»

En plus d’être un très bon projet de producteur, puisqu’il permet à la fois de mettre en lumière les talents de chaque invité et de déployer la palette musicale de son auteur, Forever Unfamous est intéressant en ce qu’il a été conçu dans ses moindres détails par Unfamouslouie. Comment il nous l’explique, après avoir posé des prods pour plusieurs artistes, il a très vite voulu faire un projet qui lui soit propre.

«Quand je suis arrivé à Paris, ce que je voulais vraiment faire c’était placer des prods. À chaque fois, c’était le même truc : je demandais des mails, j’envoyais, etc. Et je me suis rendu compte que c’était un peu galère de faire comme ça. Moi j’aime bien travailler sur tout ce qui est la D.A. des projets… Et quand tu places une prod, y’a ce truc où ça sort un peu longtemps après, tu kiffes pas forcément le rendu du truc et tout… Donc y’a un an et demi, j’ai commencé à me dire que j’allais faire un projet où j’invitais des rappeurs sur mes prods, ce serait plus simple. Comme ça, moi j’ai la main sur le tout : sur la D.A., sur le mix, sur tout. Moi ça me correspond plus cette manière de travailler.»

«Y’a des mecs comme Myth Syzer ou Ikaz Boi qui ont fait des projets comme ça et qui m’ont grave inspiré, donc j’me suis dit que je pouvais le faire. J’ai conscience que c’est une charge de travail de ouf, mais j’me suis lancé là-dedans. Donc j’ai mis presque un an entre le moment où j’ai contacté les gars et le moment où j’ai reçu les masters. 10 mois pleins, où je travaillais toutes les semaines, y’a pas eu de poses. Je veux vraiment que ça sonne comme je veux, donc je laisse rien au hasard. Je me suis pas mal pris la tête dessus. Mais c’est un kif tu vois, parce que c’est ma passion, et quand j’allais au studio j’étais refait. C’est jamais une corvée d’aller au stud’.»

Ce souci du détail va jusqu’à sa pochette, dessin touchant d’un petit personnage, qu’Unfamouslouie a réalisé lui-même. «Ouais, c’est moi qui ai fait la pochette. Je travaillais avec un graphiste à la base, mais j’étais moyen satisfait du résultat final, et je suis partisan du truc «si t’es moyen convaincu, ça sert à rien.» Si moi-même j’adhère moyen, ça ne sert à rien.»

«Et finalement j’ai fait le dessin moi-même : j’ai pris une photo du ciel et j’ai fait un peu de Photoshop, et au final je suis content, parce que les gens ils ont grave kiffé. J’ai reçu un message à ce propos d’un gars qui m’a remercié de l’avoir montré, parce qu’il fait du son et il pensait qu’il devait acheter une tablette graphique. Alors qu’en fait, tu peux tout faire par toi-même. Et j’avais eu la même réflexion que lui à la base, en mode il me faut une tablette graphique etc. Mais au final, tu peux t’en sortir juste comme ça

Et puisqu’on en est dans l’analyse des détails travaillés par Unfamouslouie, précisons que la construction du morceau Les conditions est volontairement analogue à celle du Code de Myth Syzer. Comme nous le confirme le producteur, l’idée était d’en faire un clin d’œil appuyé, évoquant l’idée générale et le déroulé du morceau d’origine. Bien sûr, l’histoire, dans le détail, diffère. Bien plus qu’une évocation, le morceau d’Unfamouslouie construit une véritable direction singulière, et c’est une jolie réussite. Pour quiconque aime l’album Bisous de Myth Syzer, c’en est une évocation des plus touchantes et efficaces.

En guise de conclusion, on vous invite donc chaleureusement à écouter Forever Unfamous, projet rempli de potentiel, intéressant et captivant. Comme ça, en plus de découvrir un nouveau producteur, cela vous ouvrira aussi aux artistes qui sont sur le projet. Bien sûr, les plus parisiens d’entre vous connaissent peut-être déjà Jeune LC ou Loveni, mais il semble peu probable que l’ensemble des noms vous soit connu.

Rien qu’en ce sens, c’est toujours la force d’un album de producteur : être autant de portes ouvertes sur des artistes plus ou moins divers. Et puis, autant l’admettre : l’automne approchant, c’est le meilleur moment pour apprendre les paroles duveteuses des Conditions, pour les heures pluvieuses passées sous le plaid. Mais libre à vous de remplir vos verres sur Gin & Vodka ou sur Henny, ou de vous retrouver dans le même casino que Loveni sur Pokerface. Quoi qu’il en soit, pour notre part, on espère encore entendre longtemps «Unfamouslouie sur cette prod» (Pour de l’oseille).

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