[Interview] Zinée : « J’ai une tendance à la mélancolie, mais ça ne me définit pas entièrement »

Ce n’est un secret pour personne : nous apprécions particulièrement le travail des artistes gravitant autour de la 75e Session. Essentiellement composée de rappeurs, cette nébuleuse compte aujourd’hui une rappeuse, Zinée, qui nous a offert à ce jour 2 EPs très intéressants. Dans le cadre du MaMA Festival 2021, nous avons eu l’occasion de rencontrer l’artiste pour discuter de Cobalt et de ses prochains projets…

Hello Zinée, LREF est ravi de te rencontrer. Nous aimons tous beaucoup ton travail à la rédac’, et nous avons déjà publié un article sur ton premier EP, Futée (ICI).
Nous allons tout de suite rentrer dans le vif du sujet : quelle est ta principale source d’inspiration quand tu es en mode « création » ?

Ravie également ! Alors, l’idée avec ma musique, c’est de donner un peu plus à voir aux gens ce que je suis. J’ai envie de montrer que je suis autre chose avec et sans mon « armure », ce à quoi je fais référence rien qu’avec le nom du projet. Cobalt, je trouve que ça retranscrit bien ce que j’avais envie de faire passer dans ce projet. D’ailleurs, il s’est construit de manière assez naturelle et ce n’était pas vraiment calculé.
La grande différence entre Futée et Cobalt c’est que le second est un format plus long et que ça permet de développer un peu plus une idée sur 10 titres, qu’avec un format de seulement 4 titres.

Et donc, pourquoi ce mot, ce métal « Cobalt » ?

La première phrase du projet, c’est:

« J’avais 18 agrafes dans la gorge« 

C’est liée à une opération que j’ai dû faire quand j’étais plus jeune. Même encore maintenant quand je fais une radio chez les médecins, on voit que j’ai plein de trucs en métal à cet endroit, ça me fait trop rire, ça donne un petit frisson quand j’y pense…

C’était super important de parler de l’aspect “armure” que j’ai dans ma vie et ma personnalité. Cette armure, je l’ai physiquement en fait, avec toutes ces agrafes : on a mis du métal en moi. Le dernier morceau, c’est Acier : pour moi c’était super important de commencer par Agrafes et finir par Acier. Dans la construction globale, c’était vital ! « Cobalt » particulièrement, c’est parce que c’est un métal lourd : c’est un truc qu’on utilisait pour faire les armures et boucliers au Moyen-Age, et maintenant, ça s’utilise dans les chimiothérapies, les traitements de pointes sur les radiothérapies, etc. Je suis grave dans ce truc de parler de la maladie, des conséquences que ça peut avoir quand t’es malade jeune, tout ça…
Être premier degré sur des thématiques peu abordées par des rappeurs, c’était un contrepieds qui me tenait à coeur. J’aime bien parler du fait qu’on peut se sentir un peu plus nul que les autres, qu’on se sent moins bien que les gens de nos âges, alors que ce mal-être, cette sensation, elle parle à tellement de gens !

J’ai envie que les gens qui se sentent comme ça, comme moi (c’est à dire un peu loser et cassé), puissent se retrouver dans ma musique. Quand je traversais tout ça, il n’y avait personne dans qui je pouvais me reconnaitre : j’étais dans mon lit et il n’existait pas d’artiste qui me parlait vraiment, ou à qui je pouvais m’identifier. Donc, c’est important de montrer que vivre ça, ce n’est pas un défaut, ou un truc qui nous rend nul et faible. En fait, c’est une armure, ça nous blinde : vivre tout ça, au contraire, ça nous donne quelque chose de plus que les autres. C’est totalement l’inverse de ce que nous dit la société.

Sur Futée, tu dis que : « L’idée, c’est d’avoir sa tête en gros sur les affiches », tu es programmée aux Printemps de Bourge, tu fais le MaMA festival... Bref, ça fait quoi d’être dans la tendance ?

En fait, je ne réalise pas trop ce qui se passe pour moi en ce moment, je ne comprends pas tout au premier degré, j’avoue. Mais, je suis super reconnaissante de ça, je comprends bien la chance que j’ai. Même si c’est dur de le concevoir au moment même où ça t’arrive, quand on est pas face à face avec toutes les personnes qui nous écoute, par exemple.
Mais merci, trop reconnaissante de ce que je vis en vrai ! Je sais que le MaMA est important dans la construction d’une carrière pour un artiste, et que c’est la reconnaissance de la qualité de ce que je produit. Dans tout les cas, même si je suis fatiguée, on est là, on tient avec du café et on kiffe.

Est-ce que c’est compliqué de débuter sa carrière en pleine pandémie ?

Je pense que ça aurait plus été compliqué si j’avais vécu « l’avant ». Si j’avais fait le MaMA en 2019, et qu’il y avait eu une coupure en 2020, je pense que je l’aurais vécu très différemment ! J’ai eu la chance d’avoir mon intermittence pendant le COVID, donc ça m’a aidé à commencer ma création pendant cette période. De toute manière, j’étais enfermée en studio, à bosser. Je ne suis pas une meuf des terrasses et des boites, donc ça ne m’a pas trop impacté : j’étais toujours avec les mêmes loups en studio, en train de taffer et de kiffer la musique.  

Avec du recul, je comprends par contre que ça nous a tous impacté psychologiquement. Trop de trucs ont changé : nos angoisses, nos liens à la maladie, aux gens, aux foules, au contact physique et aux humains en général… On a tous été grave affectés, mais de manière très vicieuse, au second degré. Personnellement, c’est sur que ça a amplifié mon côté mélancolique fois mille, mais au final peut-être que, créativement parlant, c’était important. Je n’aurais peut-être pas pondu Cobalt sans la pandémie. Alors, il faut s’accrocher, voir le coté positif dans le négatif.

Je suis assez contente des retours que j’ai eu sur le projet, je suis assez fière !

Portrait

Un de tes signes distinctifs et grands talents, c’est de dire des choses très « dures » ou énervées avec une voix douce, presque enfantine. Est-ce que c’est un contraste que tu cultives, ou c’est quelque chose de naturel chez toi ?

C’est totalement naturel : j’ai ça dans ma vie depuis toute petite. J’ai un côté sarcastique, qui fait que quand il m’arrive des choses graves, je prends tout au 15ème degré, et j’en parle de manière décontractée, avec distance.
Je trouve que l’intention que tu mets dans tes mots, ça donne de l’impact sur comment l’auditeur reçoit l’émotion. Je sais pas si ça se ressent comme je le pense, mais quand on prend les choses sur un autre degré émotionnel, d’une façon un peu plus douce, pour dédramatiser, au lieu de le dire de façon super énervée, tu ne le prends pas de la même façon. Même physiquement ton corps, au niveau des fréquences, ne va pas recevoir le message de la même manière selon si c’est hurlé ou exprimé doucement.
C’est aussi une bonne représentation de mon coté pudique, il y a des choses que je n’arrive tout simplement pas à dire en criant, j’ai besoin de les dire doucement, pour qu’on n’entende pas trop…

En général, j’ai une tendance à la mélancolie, mais ce n’est pas seulement ça qui me définit. C’est aussi pour ça que je forme des contrastes dans ma musique. D’ailleurs, je pense qu’il faut se méfier des gens trop souriants. Enfin, pas se méfier, mais faire attention : c’est souvent eux qui sont les plus tristes !
Ma musique, c’est ma manière de m’exprimer, c’est important de pouvoir parler et faire comprendre un propos, quelque chose de concret. Faire comprendre le « pourquoi-du-comment » de nos émotions, c’est notre taff en tant qu’artiste : traduire des émotions et les rendre tangibles. C’est ma façon de le faire.
Après, ça ne veut pas dire que je fais la gueule tout le temps, je pense qu’on est trop privilégiés en tant qu’artistes pour faire la gueule.

Tu portes une sorte de double identité sur ton passeport : tu es très identifiée 75e session, c’est-à-dire « rap à la parisienne », mais en même temps tu déclares ta fierté d’être une « enfant du sud » très souvent. Quel est ton port d’attache ?

Ma famille et là où je suis née : c’est Toulouse et ça restera toujours Toulouse. Et j’en suis grave fière.
D’ailleurs même, dans le 75, il y a plein de gens qui ne viennent pas de Paris, et je trouve ça beau. C’est vrai que je suis super fière de mes origines. Je ne sais pas si c’est un truc de sudiste, mais je ne suis pas du genre à nier d’où je viens et cacher mon accent. Je ne vais pas dire que je suis parisienne au bout de 4 ans ici.
Je pense que je ne me sentirais jamais vraiment d’ici. J’adore Paris, le mouvement, l’ambiance, la culture. Et ma famille de coeur, c’est la 75e, ils sont vraiment géniaux et ils acceptent que je sois justement une « enfant du sud », que je le revendique. Ils savent que c’est une partie de moi, c’est quelque chose de naturel. Je parle tout le temps de Toulouse, et ce serait trop dur de cacher ce côté de moi, de ne pas en parler. C’est une partie de mon identité et c’est aussi ce qui fait que je suis là, à vous parler.
Il faut cultiver cette partie de nous même, il faut toujours être fier de là d’où l’on vient.

Ta méthode d’écriture et ton utilisation des multisyllabiques sont très caractéristiques du style de la 75e Session. Est-ce que c’est quelque chose que tu as appris avec eux ou c’est une tendance que tu avais déjà avant ?

Heureusement ma méthode d’écriture a beaucoup changé au contact de la 75e, c’est Sheldon, qui est mon DA, qui m’a pris sous son aile. J’écrivais pas forcément mal avant : j n’écrivais pas bien, mais ce n’était pas horrible quoi.
Il ne me l’a jamais dit comme ça, mais c’était pas ouf, et j’ai toujours eu cette idée que si je rentrais dans un collectif ou autre, tout ce qui est à prendre en connaissance ou savoir faire, pour ma musique, je le prends, direct ! Je suis à 100% dans l’apprentissage !
C’était dur les premiers mois, j’avoue : faire des multisyllabiques, respecter des rythmes et avoir du sens… Genre : “putain la 3e rime là, faut que je fasse rimer avec ça, c’est trop dur, comment je vais faire pour que ça ait du sens ?” J’en ai bavé, mais au final, je suis trop contente d’être passée par là. Même encore maintenant, de me forcer à faire ça, c’est important. D’ailleurs, je continue à bosser là-dessus, je suis encore en développement, je n’ai pas réalisé 100% de mon potentiel, j’en suis bien consciente.

Je n’ai pas encore toutes mes skills, mais je suis trop contente qu’ils aient tous pris le temps de m’apprendre ça, de se poser avec moi là-dessus. Je leur ai cassé la tête : non j’en ai marre, je veux rentrer chez moi”, mais en vrai, c’est trop important et ils avaient raison. C’est super important de savoir ces choses, d’avoir le cadre. Même si c’est pour s’en défaire parfois, pour justement se mettre au service de sa musique. J’aime cette idée d’établir ses codes et de les garder sur le long terme.

Comment s’est faite la connexion avec M le Maudit, avec qui tu feat sur Parle Moi ?

C’est un des premiers mecs de la 75e avec qui j’ai vachement catché humainement. M, c’est un humain incroyable, c’est rare de rencontrer quelqu’un d’aussi bienveillant et ouvert d’esprit. Il a une vraie intelligence de sa musique et on voulait faire des trucs ensemble tout de suite. Du coup, ça s’est fait super vite, ça n’a même pas pris 2 heures je crois. C’était super instinctif.

On ne voulait pas faire un truc attendu. 1spire nous a dit tout de suite : « je vous connais, vous allez faire un truc drill, un truc super sombre”, et on ne voulait pas trop tomber dans la facilité. Du coup, on s’est dit : « ok, on fait un truc drill, une rythmique de drill, mais sur un truc qui n’a rien à voir ». Epectase est un beatmaker de ouf et il nous a sorti une super prod. Puis, le refrain est sorti direct. On s’est dit : « viens, on parle de love, ça fait du bien aussi de temps en temps ». C’est marrant parce que les deux seuls feats que j’ai sur le projet, c’est deux mecs et ça ne parle presque QUE de love.

C’est du love, mais à notre sauce. Pas du tout en mode lover “tu me manques”. Je trouve ça super cool en fait, la façon dont on l’a amené, je trouve ça trop bien que ce soit le tout premier son qu’on ait fait ensemble. En plus, en live, avec les musiciens et tout, ça prend une autre dimension, c’est trop solaire, ça rend un truc incroyable.

Pourquoi c’est le titre Même pas mal que tu as clippé ? Est-ce qu’il y a d’autres clips de prévu ?

MPM, ce titre sonnait OVNI. Quand on a tout écouté, le son nous restait en tête… On en discutait entre nous même hors studio, il se passait un truc. Sheldon m’a dit que c’était le meilleur truc que j’avais écrit sur Cobalt. C’est celui où je me livre le plus, ça été dur pour moi, de le raconter, de l’écrire. J’ai mis 2 jours à l’écrire, je crois. Je ne voulais pas trop tirer sur la corde, en prenant le temps d’écrire à tête reposée, mais c’était vraiment dur. 

Le clip était un point central pour moi. C’était essentiel de bien illustrer mon propos, car j’avais cette idée de clip avec des chiens, d’un clip qui me permettrait de dévoiler la cover à la fin.
J’avais déjà l’idée, construit tout le clip dans ma tête, en fait. On s’est pas trop pris la tête et en vrai, je réfléchis pas trop longtemps au clip de mes projets. Pour l’instant, il n’y a rien d’autre de prévu, mais je ne sais pas, on verra. Je me concentre sur la suite, et sur le « comment » on va amener la suite, c’est sur ça qu’on se prend le plus la tête. Je suis assez fière des maps qui sont sorties et il n’y a rien à jeter pour le moment, donc c’est cool ! Je suis déjà sur la suite, on est sur la construction du fil rouge et on verra la nouvelle sauce pour 2022.

Le son MPM, c’est le son préféré de la rédac’ !

Oui, c’est un son qui a vachement touché les gens en vrai, et j’en suis trop contente, car comme je disais, c’était dur à écrire. Voir les gens qui l’écoutent ou qui réagissent quand je suis sur scène, c’est un truc de ouf ! Cela me fait vraiment quelque chose.

Comment est-ce que tu abordes le travail visuel autour de ton rap ?

Je ne travaille qu’avec un seul mec, en fait : BOUHERROUR. C’est un artiste graphique, à qui GrosMo avait parlé de moi et qui m’avait fait un Fanart il y a un bail. Je suis tombée amoureuse de son taff, il y a une vraie connexion.
Je ne sais pas si ça se voit, mais je travaille toujours avec les même personnes : j’ai une petite équipe, mais j’adore garder les gens longtemps près de moi. On ride ensemble ou pas du tout.
Bouherrour a fait la pochette de Futée, sans me concerter : je lui ai envoyé les tracks et ça lui a inspiré ça. Il m’a pondu ça tout de suite, sans brief et c’était incroyable ! Genre, il a même fait un trait sur le cou de sa composition : il ne m’avait jamais vu physiquement et moi j’ai une grosse cicatrice sur la gorge. J’ai trouvé la coïncidence incroyable. Il y a une vraie connexion entre nous et il a une intelligence artistique stupéfiante.
Pour Cobalt, je lui ai envoyé les deux premières maps, c’était What goes around et Zineé Club. Et direct, il m’a fait le tableau. Donc grâce à lui, on a continué Cobalt dans cette ligne là, parce que c’était trop fort. On est lié et quand c’est naturel comme ça, il faut foncer. Je ne lui donne aucune directive, mais il fait toujours un truc incroyable. Quand je fais confiance au gens, je leur fais confiance à 10000% et la plupart du temps, j’ai raison. La preuve pour Cobalt, la pochette est incroyable, il avait capté trop de trucs…

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