[Chronique] Jazzy Bazz, Esso Luxueux et EDGE ouvrent un club privé

Vu de l’extérieur, le club a l’air tout à fait normal. Deux grandes portes noires, métalliques et sombres, sobrement surplombées d’un néon lumineux au nom du prestigieux établissement. Des basses et quelques cris étouffés : voilà à peu près tout ce qui fuite de ces murs hermétiques. Pour qui n’est pas averti, un club qui ressemble à un autre sans doute. Mais pour qui sait chercher, rien de commun en ce lieu que vous vous apprêtez à visiter. 

A peine entrez vous en son cœur, que vous remarquez ce qui fait le charme de cet endroit, déjà bien réputé chez les fans. Le bruit de la scène, encore lointain, vient  vous prendre au corps, vous attirant à mesure que vous traversez les couloirs d’entrée.

A l’intérieur justement, tout est flou : fumée partout, lumières tamisées, éclairage façon strip-club. Des quatre coins du club émane une aura particulière, de celle que l’on trouve habituellement dans les lieux qui peuplent la nuit. Et pourtant, vous le savez, le club vient tout juste d’ouvrir – le  23 avril 2021 exactement.  Mais son succès ne tient pas simplement à son atmosphère, pas non plus à sa décoration, mais bien à ses tenanciers. 

Toute entrée est définitive 

Et de fait. L’un d’eux est là, sur scène, entouré d’une foule sautillante qui s’agglutine à ses pieds. Tous ont les yeux rivés sur celui qui, en surplomb, a commencé son set. Oui, Jazzy Bazz est arrivé au Private Club, armé du charisme de celui qui a écrit Roseau. Face au public, il déploie une gestuelle ample, trouant de ses mains les nuées enfumées accumulées au centre de la salle. « Hennessy et Montecristo, y’a que pour l’oseille qu’on est dispo » scande-t-il, sa voix sortant à pleine puissance sur les enceintes. Derrière, l’instrumental vient épouser son flow, tout coule, tout est fluide : ça y est, on est conquis. 

Jazzy le sait certainement : il est au centre de l’attention dans ce projet, lui qui est déjà bien identifié musicalement. Ce Private Club, c’est en partie grâce à son nom qu’il suscite autant d’intérêt, il ne peut le nier. Le rappeur connaît son rôle, et sait donner à ses auditeurs des gages de leur venue. D’où, dans chacun de ses couplets, cet aspect « technique », « précis » de son phrasé, comme si celui qui découpait les prods sur P-Town n’avait jamais disparu. Celui qui impressionnait aux Rap Contenders n’a rien perdu de sa plume, qu’il n’a fait qu’affuter de projet en projet. 

Les premiers morceaux joués sur scène sont d’ailleurs exemplaires à cet égard. Comment ne pas apprécier les couplets de Jazzy Bazz sur Montecristo, Non-stop, ou Fascinant,  pour qui aimait de base sa musique ? Lui-même le fait remarquer dans plusieurs couplets, il n’a pas abandonné la technique : « Rapper comme tu l’fais, gros, c’est plus permis (est-ce que tu connais plus technique que moi ?) / J’fais pas la caille-ra même si le flow est super G » (Fascinant), avant d’ajouter sur Mauvais :  « Regarde leurs visages, j’ai jamais vu autant de peur / Mon niveau a pris trop d’ampleur ».

Toujours efficace, Jazzy Bazz profite en outre de ce projet pour moderniser quelque peu ses placements, ses lyrics, amenant de la nouveauté dans un style bien rodé. Surtout, il vient sur des instrus sur lesquelles on ne l’a que trop peu entendu, ce qui participe de cette «actualisation» de son rap.

Il avait tout de même préparé le terrain pour cela : la vibe dégagée ici se rapproche de  ce qu’il faisait sur Visions (morceau de P-Town en featuring avec Bonnie Banane) par exemple. On peut également trouver des germes de ce style vaporeux sur son album Nuit, où il explorait les ambiances nocturnes, crépusculaires. 

La formule est donc moderne, certes, mais s’inscrit pleinement dans ce que Jazzy Bazz savait déjà faire. Et puis, ce qui fait l’originalité de ce Private Club, c’est évidemment que jazzy Bazz n’est jamais mal accompagné. 

Avec EDGE et Esso Luxueux in da club, le trio gagnant

Car on ne va pas au Private Club que pour Jazzy Bazz, non. EDGE, membre du collectif  Grande Ville et backeur de Jazzy sur scène , n’est jamais loin. Tout comme Esso Luxueux d’ailleurs, autre membre de Grande Ville et de Cool Connexion, le duo qu’il forme avec Jazzy Bazz. Trio d’amis donc, pour une gestion de la salle fondée sur l’échange entre chacun des MC’s. 

Et il y a une véritable homogénéité dans leur collaboration, une sorte de synergie presque naturelle chez eux . A aucun moment cela ne semble artificiel, poussif, comme cela peut être le cas sur certains featuring enregistrés séparément par les artistes.

Ici, rien de tout ça, et les trois rappeurs sont présents de manière égale  sur le projet, se mêlant parfaitement les uns aux autres. Si Jazzy Bazz est clairement positionné comme ayant le flow le plus technique, ça ne l’empêche pas de poser sa voix sur des refrains plutôt mélodiques. Et la même chose se vérifie pour Esso Luxueux et EDGE. Bien qu’ayant une étiquette plus mélodique, plus chantante – travaillant plus les gimmicks par exemple – ils livrent chacun quelques couplets plus traditionnels, le tout en harmonie les uns par rapport aux autres.

D’aucun pourrait dire que cette collaboration est une sorte d’immense passe-passe. Au Private Club, on peut voir alternativement Jazzy Bazz conclure un couplet, puis se tourner vers Esso Luxueux pour le refrain, avant de basculer sur EDGE, puis à nouveau Esso, puis Jazzy Bazz, et ainsi de suite. 

Mais c’est aussi en termes d’ambiance, de sonorités, que le Private Club réussit là où beaucoup échouent. Il y a une vraie cohérence entre les morceaux proposés, tous taillés pour faire ressortir cet aspect « club ». Seul Certifié et Magma ont quelques sonorités (la boucle de guitare sur Certifié notamment) qui détonnent, mais cela reste marginal. 

« les verts sachets, le Versace » : une soirée typique au club

Alors bien sûr, dans le club, tout le monde fume, tout le monde tise, tout le monde se défonce. Les trois rappeurs ne s’en cachent pas d’ailleurs, et chacun évoque son rapport à l’alcool, aux drogues, à la fête, aux femmes. 

On peut ainsi entendre  EDGE nous détailler que « le rhum est de la couleur du miel / déchiré dans l’dernier S.U.V on roule en meute, on r’ssemble a des loups / les sapes sont fe-neu, ont brille comme feu-geu / on verra qu’nous dans le club, mauvais raclo dans l’club » sur Mauvais, là où Jazzy Bazz viendra nous raconter dans Innocent que : « le Jack on le descend on est fait / j’aime quand je ressens son effet / j’me rappelle de quand on s’aimait / j’étais jeune et innocent / j’voulais qu’on lean ensemble ».

Esso Luxueux vient également compléter ce tableau à travers ses lyrics : « ouais, on fait du sale même malade, ma couleur préférée, vert salade / quand on rentre dans l’bar, c’est à l’œil, normal, on connaît les barmans, ouais / ses hanches sont immenses, j’escalade » (Certifié). 

Si tous, au sein du club, sont obnubilés par ces thèmes, c’est que c’est précisément l’effet recherché. Bien sûr, on n’y évoque que peu de choses qui sortent de ces domaines, mais qui voudrait autre chose ? C’est aussi partie intégrante du projet que de rester centré sur certains plaisirs spécifiques, qui résonnent directement avec l’idée qu’on se fait d’un club privé. Imaginez si vous y entendiez des discussions sur  la géopolitique, sur les flux économiques ou sur Valérie Pécresse ? Un peu de sérieux enfin. 

Cependant, si l’aspect « monomaniaque » des thèmes s’explique et se justifie par l’ambiance voulue au sein du Private Club, ce n’est pas toujours aussi excusable. On pourrait reprocher à EDGE et à Esso Lumineux de n’évoquer que ce type de sujet dans leurs autres projets, là où Jazzy Bazz est plus loquace et diversifié.

Malgré cela, le Private Club est généreux. Et pour peu que vous y restiez quelque temps, vous y remarquerez des fulgurances, de beaux mots, voire quelques confidences, alors que la soirée se termine, au cœur de la nuit.

Alors qu’EDGE évoque « des nuits blanches à prier, à regarder l’sablier » (sur Certifié), Jazzy Bazz lui aussi passe sur le ton de la confidence  : « et j’arrête pas d’sourire pour mieux cacher ma peine / trop longtemps été esclave de ma flemme / regarde les anciens et constate où ça mène ». Partout, dans les dires de chaque rappeur, on sent une réelle mélancolie, qui vient draper d’habits de regrets le récit de leurs excès. 

Tout cela culmine avec le morceau qui clôt l’événement, Hier encore, sans doute une des plus claires mises en musique de cette impression de « fin de soirée », d’une ivresse qui s’achève, s’éteint lentement. L’instrumentale, elle, rappelle la musique électronique, notamment les artistes qui travaillent des boucles de sonorités, comme Biceps, Moby, Moderat etc. Sur cette piste toute douce, les rappeurs viennent poser des paroles noyées de regrets et d’abandon, de celles qu’on avoue fatigué par l’effervescence. Mention spéciale au producteur à l’origine de cette prod, VM The Don, car son travail épouse avec précision les paroles de chacun des artistes. 

« Ça téffri’ jusqu’à l’amnésie, fuck / j’la wet dans ses bas résille, de moi, elle est croque mais c’est pas réciproque / j’en veux à la vie d’être mal faite » énonce Esso Luxueux, tendant une main vers ses deux collègues, qui se livrent à leur tour. « Dix ans, d’galère, putain, ça fait long / weed, tise, le temps file, vite / le temps file, hier encore, on riait » continue EDGE, avant de laisser place à une sublime tirade de Jazzy Bazz, se concluant d’ailleurs sur une vaste allitération avec les sons en «r» et en «p» : « ça rend paro d’voir des rides apparaîtrent sur la peau des parents, je me dois d’opérer / j’veux tout m’accaparer, les faire taire un par un, dans les rues de Paris, ça ne fait qu’empirer ».

Ainsi s’achève une soirée typique au Private Club, après tant d’énergie et d’émotions dépensées sur scène. Rien ne saurait effacer les moments passés, et ce alors même que tout le monde, en sortant du club, sait qu’ils étaient éphémères. Ne subsiste alors que le souvenir de la musique, la sensation des oreilles qui bourdonnent, et l’impression d’avoir dansé toute la nuit durant. Reste que le club est ouvert, pour le bien de tous et ce jusqu’à nouvel ordre, et c’est peut-être la seule chose qui compte. 

Pour poursuivre la soirée

En guise de conclusion, voilà une proposition de prolongation de soirée, pour tous ceux qui estiment trop courte la prestation du Private Club. Quelques pistes en somme, de ce que l’on pourrait écouter après, ou du moins, dans le même esprit que ce que proposent les trois rappeurs.

On pourrait par exemple s’attaquer aux autres projets des trois artistes. En particulier l’album d’EDGE, OFF, déjà grandement dans cette mouvance de musique nocturne, de club. Notamment le morceau 5h54, analogue à Hier encore, et qui se trouve être très efficace. On peut aussi conseiller les collaborations passées des rappeurs entre eux, comme Kylie Jenner (toujours sur l’album d’EDGE) où on retrouve Esso Luxueux, et Insomnie, morceau de Jazzy Bazz en featuring avec Esso et Alpha Wann. Citons également d’autres morceaux de Jazzy Bazz qui rentrent dans ce cadre, comme Visions, P-Town, Sentiments ou Crépuscule

Un autre album relativement proche du Private Club, c’est Une nuit avec un bon gamin de Loveni, album de ride parisienne nocturne, où se rejoignent les évocations festives de l’alcool, des filles, de l’effervescence sans fin. Parfait pour une autre expérience nocturne, emplie de ses propres fantasmes, de ses propres mystères. 

Et puis, évidemment, il faudra partir vers les musiques électroniques, avec ceux cités plus haut : Moby, Biceps, Moderat et bien d’autres, mais là le choix est si vaste qu’il est impossible d’être exhaustif. Libre à vous de poursuivre vos écoutes pour, qui sait, revenir bien vite vers le Private Club, sa singularité et son esprit unique. 

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