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Kacem nous salit sa rue

Il est là depuis un bon moment, mais soyons honnêtes, nombre d’entre nous l’ont découvert sur ses impros qui tournent sur Youtube depuis quelques années déjà. Le freestyle des Inrocks l’a révélé au grand jour. On ne savait pas forcément où le placer (mec de tess ou artiste bohème ?), mais sa participation au projet du Gouffre, Marche arrière, a satisfait les férus de rap dur et street et a prouvé qu’il était bien un acteur du milieu hip-hop. Quoiqu’il en soit, tous l’attendaient : les fans avec joie, la critique avec impatience. Le rappeur-slameur-beatmaker, d’après sa propre définition, nous livre son tout premier album. 16 titres (moins l’intro et la version bis d’un des titres) aux influences riches et diverses. Le jugement est sans appel : l’album est surprenant. On savait que le lyonnais amateur d’allitérations, comparse d’Oster Lapwass au sein de l’Animalerie, aimait les intonations ragga et les accords de guitare sèche façon Brassens. On ne savait pas en revanche s’il serait capable de tenir l’auditeur en haleine sur un album entier. Le pari est gagné, et le Mc à la forte tendance freestyle nous livre un travail sérieux et construit. Pour s’y retrouver, voici, plus qu’une chronique, une analyse de l’album en deux points.

 Les thématiques :

Quand on connaît l’oiseau, on se dit que vu son niveau en impro et sa capacité à partir dans tous les sens, on risque d’avoir du mal à identifier des sujets et un fil conducteur précis. C’est vrai et faux. On peut, subjectivement, établir deux catégories de titres. Allez, deux et demi, car l’excellent Photographe est, à mon sens, impossible à étiqueter.

On commence par les titres à thèmes, ou disons ceux où une thématique principale semble ressortir. La catégorie reste approximative : même dans les chansons à thèmes, le Mc ne peut pas s’empêcher de partir très loin, au final souvent un peu trop loin du sujet principal, ce qui a tendance à perdre l’auditeur tout en restant plaisant (car même lorsqu’il part dans des phases plus égotrip, l’artiste reste habile et original).

Je prends le parti de mettre dans cette catégorie l’excellent Le temps passe, version studio d’une impro (presque) du même nom, où l’artiste s’étale à partir d’une réflexion sur le passage du temps et encourage à garder l’espoir : « Si t’as pas de meuf depuis des mois, si t’assures pas des masses, non non, démissionne pas stupidement comme ceux qui se tapent un demi pour pas se taper de vent devant d’autres filles ». La nostalgie est présente (pas pesante) comme le montre cette très belle phrase : « La vie est un livre qu’on ne peut lire qu’une seule fois, on aimerait parfois pouvoir revenir à la page où l’on est parce que celle où l’on meurt est bientôt sous nos doigts ». Je mettrais allègrement dans la même catégorie Marie-Jeanne, la « brassensserie » dans laquelle la guitare accompagne parfaitement l’«histoire d’amour d’un zonard et d’une princesse nommée Marie-Jeanne». Ok, tout le monde a compris la métaphore, et on comprendra rapidement l’amour du rappeur pour la varièt’ (pas celle de Gynéco quand même).

Décalages et Insomniaque se rejoignent un peu et dénoncent, chacun à sa façon, une même réalité. Le premier est axé sur les contrastes et inégalités, le second, porté par un beat envoûtant, nous ramène à la routine du quartier, où pas grand-chose ne se passe et où on ne trouvera rien à part des problèmes de fric et, pour reprendre Mc Jean Gab’1, du rififi avec les schmitts. Politique, avec son engagement plus marqué, est une critique des préoccupations futiles du citoyen moyen alors que le sang est versé à travers le monde. Ventilo, dans un registre humoristique, dénonce les mensonges (surtout médiatiques de «Claire Chatte sale et Jean-Pierre Porno») et les mythos (qui se cachent même parmi nos amis). Kacem met toujours un peu (en fait beaucoup) d’humour et de distance pour ponctuer le sérieux de ses thématiques, qui dans un autre contexte seraient vues et revues, et c’est sans doute ce qui fait une partie de son talent.

La seconde catégorie concerne le rap en lui-même. Elle pourrait être celle de la thématique unique, de l’égotrip et de la performance, où le rappeur prend le parti de faire du bon rap et de se placer au-dessus des modes bidons et des rappeurs qui les alimentent, et de se considérer bon. D’ailleurs il l’est. La facette technique de Kacem, présente dans tous les sons, ressort davantage sur ceux où le thème n’est pas clairement défini par le titre. Comme d’hab est une description de la routine musicale, des principes de vie, et du but de la musique de l’artiste. L’excellent refrain de Némir et l’ambiance du titre me rappellent étrangement Crazy de Flynt, Iris et Lyricson, ce qui n’est pas pour me déplaire. Pas facile, Les faux et Gosse beau sont une critique directe des Mcs et de ce qui se fait en matière de rap français : « un art bourré de cancres, hélas, le premier sur le rap ne passe que les derniers de la classe ». Vingt sur vingt, Pas de doute et l’outro de l’album sont des pures démonstrations techniques du rappeur : si tu aimes l’égotrip, tu adoreras. Sinon t’écoutes pas et puis c’est tout.

La technique et les prods :

Quel que soit le titre de l’album, il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher au Mc, c’est sa technique. L’artiste joue avec le rythme, les sonorités et la musicalité. On remarquera rapidement son attrait pour les allitérations plus que pour les rimes (même si elles ne manquent pas), comme dans la chanson Marie-Jeanne (où l’allitération principale est faite sur les consonnes m, r, et j ) et dans toutes les autres en fait. On notera aussi qu’il mêle les intonations ragga à son débit beaucoup plus que sur les sons où l’on a pu le découvrir auparavant (mixtape d’Oster Lapwass ou impros Youtube), et place (très bien) plusieurs refrains chantés au fil de l’album, ce qui rend l’ensemble plus hétérogène que ce qu’on aurait (j’aurais) pu imaginer.

Les instrumentales qui accompagnent le flot de paroles déversé sont variées et très dures à regrouper dans des catégories : festives ou joyeuses (comme Ventilo ou Décalages, instrus plutôt reggae, qui portent un message bien présent mais pourraient parfaitement passer dans un coffee d’Amsterdam), cuivrées et funky (Comme d’hab en est un bon exemple), et prêtent parfois à rêver (comme dans Photographe ou Le temps passe). Au risque de paraître cliché, on dira que l’album est éclectique, c’est facile mais ça résume bien la musicalité du disque et la capacité du Mc à s’adapter aux beats. C’est en tout cas, peut-être pas comme on se l’imaginait, 100% HH.

À ceux qui ont voulu éviter l’analyse détaillée de l’album et veulent juste savoir si l’album est bon, voire s’ils doivent investir, la réponse est un oui catégorique. L’album est varié, riche stylistiquement et musicalement, assez drôle (ce qui n’est normalement pas la qualité première d’un disque de rap) et, malgré son air désordonné, assez bien structuré. Le fait que l’artiste parte dans tous les sens, surtout dans le sens de l’égotrip, même lorsqu’il écrit sur un sujet de départ peut être vu comme une force ou une faiblesse. C’est en tout cas sa marque de fabrique.

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6 comments

  1. Bonjour Henri,

    J’ai principalement choisi de faire cette chronique parce que j’apprécie l’artiste et l’album. Bien sûr il y a des choses à redire, mais si mon but principal était de lui rentrer dedans, je pense que je n’aurais pas pris la peine d’écrire. Mon but est plus de faire découvrir ce que j’aime que de mettre en garde contre ce qui ne m’a pas plu (toutes proportions gardées). J’ai évidemment remarqué que beaucoup de textes était des anciens freestyles remis au goût du jour et j’ai pensé à le préciser, mais ce n’est pas le cas des instrumentales. De plus, l’album apporte un côté structuré qu’on ne trouvait pas dans les freestyles. Il ne s’agit plus d’impros ni de mixtapes, mais bien d’un disque, professionnel et adressé à tous. Je pense qu’avec cet album, l’artiste touche plus de gens, y compris un public absolument pas hip-hop, et c’est une de ses richesses, je crois. Je suis donc parti du principe que la critique que tu adresses à l’album n’était qu’un détail et je l’ai omis. C’est uniquement mon avis et on peut être ou pas en accord avec moi évidemment, et je comprends la déception que l’on peut avoir quand on connait ses freestyles.

  2. Sans parler d’un album verrouillé dans son accès (prenons l’exemple du TSR Crew à l’opposé), il n’y a personne pour dire que Kacem nous ressert le même plat ?
    Gosse beau c’est le freestyle des Inrocks.
    Le temps qui passe c’est pareil c’est sorti il y a 4 ans
    Décalage, Pas facile aussi…
    Le coup de Mireille mafieu, David assez louche, Pamela en personne… Bref.

    Tu enlèves l’intro et l’outro et les deux Marie-Jeanne que l’on connait depuis un moment déjà et il reste pas beaucoup de nouveautés. Certes c’était très bon, mais à quoi bon sortir les mêmes choses sur album aujourd’hui ? Les versions studios de l’album n’apportent à mon sens pas grand chose. Cet album ne révèle pas beaucoup d’inédits et c’est décevant. Il faut le dire plutôt que de caresser systématiquement Kacem dans le sens du poil.

  3. Avec le terme « impro », j’englobe impros et freestyles (il peut s’agir d’un mélange de textes écrits et de parties improvisées). Voici une liste de liens non exhaustive :
    L’hareng son avec Sëar – https://www.youtube.com/watch?v=zYREpGHLvs4
    Culture Palace – https://www.youtube.com/watch?v=MKCTzEfwP9c
    Kacem Wapalek freestyle – https://www.youtube.com/watch?v=mUCnYgJrrt8
    Freestyle/impro Kacem, Despee et Armature – http://www.dailymotion.com/video/xqyfy5_freestyle-acoustic-impro-de-kacem-wapalek-despee-gonzales-armature-a-soissons-02_musi

  4. Pourriez-vous indiquer les liens vers ces fameuses impros?

  5. Je pense que dans « Le Temps Passe », il dit : « On aimerait parfois revenir à la page où l’on NAÎT parce que celle où l’on meurt est déjà sous nos doigts ». Je me suis fait cette réflexion après plusieurs écoutes

  6. On perd la contrepèterie avec le titre de la chronique…

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