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[Chronique] Kery James, Dernier MC.

Alors voilà, le Kery James nouveau est arrivé. Logiquement, ça devrait être un événement dans la sphère hip hop. Comme il le dit si bien lui-même, la rue se souvient. Elle se souvient d’une carrière remplie de classiques, de changements de direction, de clashs, de violences (Mc Jean Gab’1 et Black V.Ner sont encore là pour témoigner), de contradictions. Bref, une carrière à l’image de l’Homme en général : instable, parfois génial, parfois médiocre, sans goût, et d’autres fois, magnifique. Et pourtant, il revient sans trop de bruit, la promo de cet album ayant été bien plus discrète que celles des années précédentes. Pour dire vrai, il a été quasi-invisible depuis 4 ans. L’année dernière, on l’a vu réapparaître sur l’album de Youssoupha, ainsi que dans quelques clips. Et puis, cette année, l’album. Alors on se pose des questions : qu’en sera-t-il de ce come-back ? Ou cet album n’aura-t-il la couleur que d’un énième disque estampillé rap conscient, où les thèmes sont déjà connus à l’avance (racisme, pains au chocolat, c’est difficile de réussir à l’école mais faut s’accrocher, etc…), et où est absente toute notion de nouveauté puisque tous ces discours conscients ont été répétés un millier de fois chacun par des dizaines de rappeurs différents ?

Pour répondre à tout cela, plongeons-nous au cœur du projet. Déjà, le rappeur nous gratifie d’un album garni, 19 pistes, parfois très longues (entendre : trop longues pour passer en radio sans être coupées), sans interlude, ni outro/intro qui sont très souvent pauvres musicalement. Non, ici le plat est consistant, et vous pouvez prendre fromage et dessert, bref il y en a pour tout le monde. Il a gardé ça de l’ancienne école : pas d’EP, de CD à 12 titres dont trois sont des remix ou des titres déjà présents sur d’anciens projets. Cette considération peut paraître futile mais à l’heure où les gens n’ont plus forcément les moyens de consommer du culturel, 14 euros pour 19 titres c’est finalement pas si mal. D’autant que les titres contiennent des thèmes assez diversifiés, quoiqu’assez banals pour un album de Kery James : amour, unité contre le système, egotrip, histoires de rue, etc… Ce n’est donc pas un album uniforme que l’artiste tente de nous livrer ici, mais plutôt sa vision, ses impressions sur les aspects les plus divers de notre société. L’album est à la fois très personnel et également assez ouvert sur les thèmes qu’il aborde.

Alors bien sûr, il y a toujours cette fameuse première track, celle qui ouvre les albums de Kery, souvent une des meilleures de chaque projet. Ici, Le Dernier MC remplit parfaitement sa tâche. L’instru, déjà, avec un petit air de déjà vu : du piano, des cœurs, un peu comme dans Le Combat Continue part.3. Le titre est très efficace. Ici, le MC nous rappelle l’essentiel de son combat, contre les imposteurs, contre les racistes et toutes formes de discrimination, tout en faisant dans l’egotrip. Un morceau où il se prend pour Le Dernier des Samouraïs version 9.4. C’est bien fait, c’est léché, le clip est efficace, bon point donc. Le remix de ce titre, à la fin de l’album, est encore meilleur, enrichi par un Lino en bonne forme, un Tunisiano toujours aussi brailleur, un REDK avec de sacrées punchlines, un Médine on fire, et de très bonnes surprises (ou plutôt confirmations?) à la fin du morceau, avec Ladéa, Fababy, 2ème France, puis un Orelsan qui conclut le morceau d’une plutôt belle manière dans un registre où il n’est pourtant pas le plus habitué à rapper. Ces deux morceaux sont peut-être à mon sens parmi les meilleurs de l’album.

Ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas écouter le reste du projet. Quelques bons morceaux comme Constat Amer, qui parle du manque de solidarité entre les différentes communautés des banlieues. Kery continue de combattre pour l’unité, dans cette chanson où il énonce de nombreuses vérités parfois dures à entendre (comme celle-ci : On peut se poser la question : qui sont les plus racistes ? Y’a qu’à observer les problèmes que posent les mariages mixtes). Il est donc fidèle à son rôle d’éveilleur des consciences qu’il essaie tant bien que mal d’assumer (il avoue lui-même dans le morceau ne pas avoir les épaules et la droiture pour être un leader). Autre excellente piste, le titre Contre Nous avec Médine et Youssoupha. Une chanson où ils mettent en scène un faux clash entre les trois, pour finalement, encore, le même message : unissez-vous au lieu de vous clasher. Ça semble déjà avoir été dit mais c’est toujours bon à entendre. L’instru colle bien au thème et les punchlines des trois Mcs sont affutées là aussi (mention spéciale pour celle-ci, de Youssoupha : Tu t’dissimules, parle de Din afin de laver ton image, à un moment il faut choisir soit t’es rappeur soit t’es imam). A trois, ils détruisent les rumeurs qui parlent d’une rivalité entre ces trois MC, à cause d’une certaine proximité des thèmes abordés dans leurs textes. Le morceau n’est peut-être pas indispensable mais le couplet de Youss a au moins le mérite de pointer les véritables limites de Kery James et de son rap. Bien malgré lui, le lyriciste bantou pointe des faiblesses qui sont bien réelles chez le rappeur du 94.

Car ce n’est pas un album parfait que nous livre ici Kery James, loin de là. Pour commencer la liste des reproches, on pourrait dire à Kery qu’il rappe lentement. Parfois trop lentement, et on a l’impression qu’il a totalement lâché le rap pour faire quelque chose qui se rapprocherait vocalement plus du slam ou simplement de la poésie. Mais ce n’est plus tout à fait du rap : le rap est une musique, qui a pour vocation, entre autres, d’être jouée sur scène et de faire vibrer les foules. Parfois, ça manque terriblement de rythme (Des mots, La mort qui va avec, Le mystère féminin).

Ensuite, lui qui était un MC qualifié de plume, il convient de noter qu’elle est, dans l’album, assez faible. A part, là encore, dans Dernier MC ou Contre Nous, où on sent l’épée aiguisée. Kery en est donc encore capable. Mais finalement, le discours reste assez gentil, dans le sens où presque rien de choquant, provoquant, n’est énoncé au cours de l’album. De plus, la majorité des rimes s’étalent sur deux ou trois syllabes. Loin de nous l’idée de faire l’apologie de ceux qui rappent sur huit syllabes en omettant d’inclure du sens dans leurs lignes mais au niveau des sonorités c’est quand même plus agréable. Les figures de styles sont nombreuses (beaucoup de métaphores, de références, quelques allitérations et assonances) mais la rime est relativement pauvre et facile. Et avec cette manie de couper la fin de ses phrases, on se surprend parfois à déjà connaître la fin de ses vers avant qu’il la rappe…

En fait, comme le dit Youssoupha dans Contre Nous, Kery semble fatigué. C’est malheureux à dire mais son rap commence terriblement à tourner en rond et ça n’est pas en rappant sur une bande-son dubstep que Kery nous fera croire qu’il y a du changement. Il ne semble clairement plus capable de nous offrir quelque chose de nouveau dans le rap conscient, pas sur tout un album en tout cas. Prenons l’exemple du morceau Quatre Saisons : il raconte une histoire, celle d’un jeune de banlieue qui plonge dans les trafics. Il l’a déjà fait (Deux Issues, L’Impasse), et il le faisait mieux à cette époque. Ça n’est malgré tout pas un mauvais morceau en soi, mais si le rappeur continue à se répéter de cette manière, avec une copie moins bonne que l’originale, bientôt, plus personne ne l’écoutera rapper. Et ce serait dommage, on sent qu’il lui reste des choses à dire.

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One comment

  1. Je partage l’avis émis sur la répétition du message. Mais franchement, pour qu’unn message traverse les générations, il faut le répéter. Allez faire écouter du vieux rap conscient au jeunes ! On aime toujours à penser qu’on découvre les choses par nous même. En partant de ce constat, on accepte de retrouver la même ligne de conduite. Après, l’homme a vieilli ou muri. Le message est plus paternaliste, le rythme plus posé, ça slam ! Perso, je trouve que c’est un album plus intimiste. Apprécions également « Le mystère féminin » avec Imany, frappant de vérité, à écouter à deux.

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