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[La chronique de Chaïm Helka] Blokkk (3/6)

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Chaïm Helka est écrivain. Dans cette chronique, il nous raconte sa découverte du rap et ses pérégrinations à travers celui-ci.

Cité ? Kesaco ? Ghetto ? Banlieue ? Un cliché égale une image à un instant T qui devient la règle et d’où sont niés l’avant et l’après. Ne pas être un enfant de la cité, des grands ensembles, tel est mon pedigree. Ses codes vestimentaires me sont inconnus. Le langage ? Pas mieux ! Et si par malheur je tentais de singer, alors la vase qui compose le substrat majeur et épais du cliché m’engloutirait, goberait mes Air Max, d’autant plus que mes pieds n’en n’ont jamais chaussés et n’en chausseront jamais.

Dans Blokkk identitaire, Médine et Youssoupha détaillent une longue suite d’idées reçues sur les communautés noires et arabes, idées reçues avec accusé de réception tant ils abordent tous les thèmes dans une version coup de marteau-piqueur, plus clair, ils ne sauraient être. « La crise identitaire est un problème d’époque / Le communautarisme est le cancer des blocs ». Tout y passe, et se dessine une architecture que nous croyons être celle des cités, celle des comportements de ces deux communautés qui vivent ensemble : rapports hommes-femmes inter-ethniques, racisme profond, rejet, violence, fantasmes de tous ordres, excision, esclavage etc. etc…  Les deux rappeurs sortent l’artillerie lourde et, finalement, nous découvrons la problématique essentielle : sommes-nous seulement cela ? Ne sommes-nous pas tout sauf cela ? Clichés toujours, rumeurs, faits divers devenus généralités, exceptions devenues règles. Ils ouvrent la cage et nous voulons voir s’en échapper des cohortes de fauves monstrueux, de barbares cruels, des pitbulls décérébrés par la haine. Des barbares en gangs ! Barbaroi disaient les grecs anciens pour nommer un étranger… Ouvrons nos casemates, elles sentent le moisi.

Leurs identités véritables ne peuvent coller à des suites de poncifs, tous les noirs ne sont pas exciseurs, tous les arabes ne caillassent pas leurs épouses, et comme évoquaient Boniface et Médine dans leur entretien, soulignant « l’ignoble raccourcis : les terroristes sont tous musulmans, donc tous les musulmans sont des terroristes ». Nos œillères de nantis se terrent dans la peur, comme un lapin dans un terrier, et nous demeurons aveugles aux seules réalités qui vaillent, aux racines de ce qui nous alarment : déclassement comme il faut dire aujourd’hui, misère, débrouille, terres abandonnées par les Institutions, terres d’isolement et de délinquance, violences policières (allez faire un tour dans le livre du sociologue Mathieu Rigouste : La domination Policièreune violence industrielle.) Et les réussites ? Les moult individus brillants ? En prime time, ça ne fait pas d’audience.

« Qui écrit bloc avec trois k / Qui écrit tèce avec deux ss/ doit prendre garde / Etre ethnocentrique c’est être égocentrique ». Les deux rappeurs, concluent : « Eradiquons le radical qui sommeille en chacun / Et l’amour des siens ce n’est pas la haine des autres ». Ultimes vers murmurés et apaisants. Pas de victimisation, de demande d’atermoiement, seulement le refus de ne pas être, de ne plus être jugés à l’aune de l’ignorance, de se savoir préjugés. Médipha et Youssoudine  « Je suis noir, je suis ni sprinter, ni videur, ni porn-star amateur / Ni polygame, ni braqueur, ni puanteur (…) J’ai le message et la peine de Cheick Anta Diop »… dit Tiers Monde, l’acolyte de Médine dans Rap corde au couCheick Anta Diop… Nous sommes à des années lumières des visions obscurantistes qui servent de papier peint ambiant.

Le terreau est là, dans les banlieues havraises, parisiennes, dans certains quartiers marseillais et ailleurs, dans ces cœurs de béton qui battent, rageusement, épinglés de l’Histoire, roulés dans la farine à plus soif. Médine s’affranchit toutefois, assène son origine banlieusarde, – Mont Gaillard – partie de son identité, mais elle n’est que le starting-block de son développement. Sujet centrale de la thématique rapologique, la scansion à propos de la cité, d’un certain côté, peut paraître confisquée. Seuls les rappeurs issus du béton peuvent légitimement en parler ? Le rap n’est-il pas, au contraire, un lieu d’accueil pour tous ?

Machine à émanciper. Artiste « véridique », le rappeur conscient ne pratique qu’une seule discipline, celle du questionnement. Médine lutte contre ce qui, autour de lui, géographiquement proche ou lointain, lui paraît foncièrement injuste, tout comme il se combat lui-même en un exercice salvateur, celui de se savoir passeur et non dépositaire : « J’suis né l’jour d’la saint Modeste – ça ne fait pas de moi un modèle/ J’ne mériterais même pas la réplique d’un prix Nobel (…) Héréditaire serait la bravoure de ma nation mais / Il paraît que le courage ça saute une génération ». Critique de son milieu d’origine, autoanalyse nécessaire pour se cerner et s’ouvrir, l’identité, mouvante, solide et fragile, paradoxale, détient cette part de géométrie variable qui, chez Médine, tend vers l’altérité, à aller vers l’autre, vers un autre non facebookien mais ancré dans la réalité et dans la perpétuelle interrogation. Mais l’autre, n’est-il pas aussi celui radicalement différent, opposé en tout ? Peine perdue ? Ce travail-ci équivaut au supplice de Sisyphe, à entamer un bloc d’acier avec les ongles.

Le fait d’être de la cité, de rapper à propos de celle-ci, en adoptant certains de ses codes, ne fait pas de cet artiste un simple mec de la cité, elle n’est qu’un pourcentage de son identité et non sa globalité, un des nombreux paramètres qui le constituent. Tel un satellite de la NSA, le havrais traque l’universel, l’observe, l’enregistre et ne reste pas au-dessus de son pré carré. « N’ayons plus peur ! »

 

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