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[La chronique de Chaïm Helka] Intro : Ego. (1/6)

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Chaïm Helka est écrivain. Dans cette chronique, il nous raconte sa découverte du rap et ses pérégrinations à travers celui-ci.

— Es-tu prêt ?
— Oui ! Adoube-moi ! Affranchis-moi !
— Vraiment prêt ?
Non, soyons sérieux, on n’entre pas seulement en rap comme on pénètre en religion, on entre aussi en rap, comme je le fis au mitan de 2008, par déception de ne jamais trouver de textes engagés dans la musique régulière, par l’irrépressible besoin de recevoir un crochet au foie, un autre à la tempe et un jab au menton. Les lumières s’éteignent, tout flotte, plus d’équilibre, le sol… 6, 7, 8, 9, 10, knocké pour le compte.

À l’époque, tournait dans mon lecteur MP3 un truc intitulé Paris sous les bombes. Dans le jargon militaire ricain, aller au feu, essuyer une escarmouche se dit TIC/ Troops in Contact. Premier TIC, prémices d’une monomanie musicale qui ne me quittera plus. 2008, 33 ans, le bon âge pour constater l’étendue du gâchis, du désastre, du rattrapage qu’il me faut entreprendre et que je pressens insurmontable. Je dormais, cortex stilnoxé, la culture hip-hop n’existait pas, culture et hip-hop ne pouvaient coucher ensemble, accouplement contre-nature. Des lustres que mes tympans gobaient et ne frétillaient plus, des lustres qu’ils se contentaient de soupes lyophilisées mélodiques, venant et revenant, rerevenant et rererevenant toujours sur les mêmes morceaux. 33 piges et aucune mission messianique à l’horizon, autant me réveiller et m’occuper, opter pour le changement absolu. Révolution complète. 360°. A présent, en accord avec le cœur et l’esprit, mes ouïes exigent d’autres denrées que des légumes, elles réclament de la barbaque mixée, du barback musical sans protection, de la breakbeat génération !  Du rap saignant ! Du rap sale !

Année zéro, 2008, j’entre en rap. Je n’y connais strictement rien. Deux amis, adoubés depuis le début des années 90, me refilent des clefs USB remplies d’albums, des cd presque passés sous le manteau et, en contrepartie, ne me demandent rien. Ils jouent les refourgues de came et veulent me rendre accroc en m’offrant des doses gratos. J’attrape le dernier wagon et me fait salutairement botter le cul. Je trouve la foi et m’évade d’une geôle commode et confortable, anesthésiante : les certitudes. Elles avaient pointé leurs très maudites gueules…

— Je suis prêt !

Rock, Punk, variétoche, recevez mes infidélités définitives. Je sais que le rock est mort, et que dans son trou il trouve un repos bien mérité après tant de services rendus. Le rap est mort ! Ah bon ? La rumeur traîne. A peine cet univers foulé voilà que je tombe sur ça ! Rap, RIP, REP ? Surprenant cadavre, je devine un lascar soi-disant envoyé ad-patres diminué mais toujours vigoureux, les contours du slip à ras de craquer. Tout à découvrir, tout à déterrer, à exhumer et apprendre, à trier, beaucoup, énormément, à écarter Skytruc et l’amour de la verroterie.

La liste se réduit, se réduit encore et encore. Rares troupes valables, je ferai mon beurre de peu.

2014, conclusion : je ne crois pas connaître beaucoup plus. Le digne d’intérêt me semble rare mais aussi énervé qu’un hyperactif sans sa Ritaline, aussi vivant qu’un condamné à mort échappé de Huntsville, Texas, aussi excitée qu’une nymphomane dans un gang-bang.

Voilà six ans que je siphonne le réservoir rapologique, que j’aspire le tuyau et rempli mes jerrycans de carburant made in France, made in US, made in Spain même. Je siphonne et ambitionne de devenir une outre humaine. J’aspire, le flot se déverse. Aucune explosion ou implosion, au contraire, mon identité s’enrichit comme si je consommais de la calorie par intraveineuse, cuit ou crew il m’en faut. MC, mixtape, street album, B-boy, son, flow, back, beatmaker… J’apprends, je dévore, je suis un somalien devant la boîte de ration d’un soldat, un rat dans supermarché occidental, un punk trouvant un chien propre et la plus grosse des épingles à nourrice à s’enfiler dans sa joue émaciée, un clandestin qui recevrait sa naturalisation. De l’album mythique à l’obscur street-album bricolé avec hargne sous Cubasis, du son nickel comme un chrome de Cadillac à la rythmique basique d’une bagnole sans permis, du texte ciselé à la pochade mal écrite, j’avale tout, de The Tribe called Quest à l’excellent Lavage de Cervo, d’Expression Direkt à Nas. Du Wu Tang à Casey.

Mixtapes de groupe sans lendemain, morceaux légendaires, mon quotidien devient un enfer. Recharger sans cesse le lecteur MP3, l’user et en changer dans la journée dès que foutu; je ne me vends pas au rap, je me rachète et me repens, me console piteusement de mon aveuglement devant ce qui s’instituait tel un véritable mouvement social. Méfiance, étiquette, musique de cité, de gueulards, de délinquants, histoire de dealers, clips sexo-centrées, rappeurs embijoutés à mort, combinards, cash-money, samples… tout sauf une musique. NTM ? Nique Ta Mère ? Faux, Nouveaux Temps Musicaux et j’ai tout raté, et en beauté. Baskets-baggy’s-guns-pétasses-bague-d’une-livre-au-doigt-chaînes-en-or-Mister-T-téennes… Non, tout ne se résume pas à ça. Que d’œillères ! Pardonnez-moi, mon expiation nécessitera une vie, je ne savais pas, j’avais peur et tout le problème était-là.

Credo in unam musicam, Rapem omnipotentem…

Je découvre que Je danse Le Mia d’IAM, celui qui trustait les tops-machins, n’était qu’une version, ou plutôt un gros article sous blister coloré à des années lumières de la version album. Qu’Akhénaton/Chill/AKH/Sentenza /Philippe Fragione sont une seule et même personne, que sa famille est napolitaine. Son livre, La Face B, rejoint mes étagères… Hier, c’est loin, j’ai absolument tout raté, une génération de retard. Que NTM rallie des cohortes d’adorateurs de JoeyStarr, que Joy Sorman lui a même fait une déclaration d’amour dans son livre, Du Bruit, mais que moi, c’est Kool Shen qui me fait vibrer. Que La Rumeur décongestionne mon cerveau tel un Brown-Brown, mi blanche – mi poudre à fusil. Que Rockin Squat est l’antithèse d’un meurtrier, « Toi-même tu sais ! » Qu’A.L devrait être autrement plus écouté. Que des mecs se sont penchés sur le rap avec moult sérieux : Cachin, Hammou.

Es-tu prêt pour un nouveau palier, un nouveau level ?

Un de mes maîtres ès rap ne m’avait pas tout révélé. Il me disait toujours, « bientôt, bientôt ». Puis, « T’es presque mûr » Mûr, pour quoi ? Et, enfin, le jour arriva : « T’es mûr ! »

MÉDINE !

  Si les albums étaient sortis en cassettes, j’aurais pu braquer des piles pour que le walkman autoreverse ne s’arrêtât jamais, le tac indiquant le début d’une nouvelle face à escalader. Dès la première écoute, je me dis qu’avec ce timbre de voix, il ne pouvait être que dans la controverse, la provoc, la militance, la dissidence, dans le collimateur. Qui lui a jeté des ronces dans la gorge ? Quant aux textes : déménagement dans une nouvelle dimension : je me satellise avec chacune de ses barres et me fait matraque-lister !

J’approche de la quarantaine aujourd’hui et me revois avec ma cassette des Sex Pistols: Nerver minds the bollocks, avec celle des Clash: London Calling, et la trouille que la bande se déroule, s’emmêle s’use trop rapidement. Je me revois découvrant Noir Désir et Bertrand C. avant l’ère Vilnius. Tostaky… Todo está aqui… Tout est là… J’enfile les albums, jamais rassasié. Est-ce que le barbu du Havre en a encore sous la semelle et sous le keffieh ? Que cache encore ce descendant de Jugurtha et enfant d’Antifer, « chaînon manquant entre Kersauzon et Césaire ». Je fais donc mon pèlerinage à Médine en une terre textuelle.

Médine l’enrAlger. Il est un « Muslim qui fait de la black music, qui a le sens de l’Entertainment », je suis agnostique et on s’en fout, chacun dirige sa carcasse et la tour de contrôle qui va avec comme il l’entend, chacun ses chaînes, ses manques d’attaches ou ses phares. «Être libre c’est avoir des longueurs de chaîne plus grandes que le voisin». Décidément, LH n’a pas produit que Ruquier, mais a aussi accouché de Le Banner et de Médine. LH, vieux souvenirs de lycée avec Maupassant et Sainte-Adresse, mots passants, sur combien de BPM ?

Intro rapide, KO-isante, tir en rafale, trois coups, trois coups, trois coups ! Vider le chargeur, vite, un autre, alterner le coup par coup et la rafale ! Médine convoque Malcom X : « Je ne prêche pas la haine, je prêche l’amour… » Nelson Mandela, John Rambo : « eux ont versé le premier sang ». Tac au tac, clac et reclac. Et comme disait le Che: « esa ola ya no parará más / cette vague ne s’arrêtera jamais plus » et sur les plages, des vagues, des lames…

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2 comments

  1. Excellent article, j’ai adoré !

  2. Quel talent ce Chaim H elka…quelle qualité littéraire…c’est rare de lire de si bons articles ! J’ai hâte de lire la suite !

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