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[La chronique de Chaïm Helka] L’écoute prolongée (2/6)

1496620_10152001014340777_1931273755_nChaïm Helka est écrivain. Dans cette chronique, il nous raconte sa découverte du rap et ses pérégrinations à travers celui-ci.

L’identité: géographie immense dans le meilleur des cas, Rubicon intime, au pire, une équation du cinquième degré que doit résoudre un hydrocéphale. Conflit individuel, collectif, communautaire, liens sociaux, opinions politiques… L’identité se cogne contre des murs, subit toutes sortes d’influences, se rallie, s’oppose, sortie de secours ou geôle dont nous n’aurons jamais la présence d’esprit de scier les barreaux.

Le rappeur de LH se donne, s’expose, le couplet tantôt à l’os, tantôt musculeux. Qui-suis-je ? Pourquoi, de par ma manière de vivre, de penser, de par mes origines et ma religion, « ma Nation (…) me considère comme un problème plutôt qu’une solution ? » Suis-je ce que je renvoie et perçois en retour ? Qui suis-je, si ce n’est un monstre de contrariétés car « Invivable, je suis un paradoxe sur patte » ? Qui suis-je, hormis une identité révélée et donnée via des textes, une voix et qui s’annulerait en moi du fait de ce don justement ? Douter, toujours : «Suis-je devenu un faussaire comme dans le bouquin d’Boniface ? »  Il provoque, informe, affirme, revendique, et un tombereau d’interrogations déchirent les ouïes, « Ecoute mon passé, mes pensées ». Qui est-il ?

  L’entonnoir dans le cortex, tout déborde, jamais assez, j’en veux plus ! Être inondé de son flow, façon Zero Dark Thirty, à en étouffer, ou pire, version manucure appuyée, « à la Syriana ». « Ecoute nos vies, nos voix, nos énervements », énonciation de maux, de problèmes, comme dans un impossible JT non censuré. « Ecoute ! » Médine fait son Djihad, la guerre intérieure et intime, contre soi-même « Ecoute mon jihad, écoute ma bande originale », mais, la marche du monde, elle, ne s’arrête pas, jamais et, la lutte personnelle se meut en regard lucide, en regard interrogateur toujours, critique, émancipant car telle est la finalité.

« J’ai des sourates sous les soupapes » mais « Don’t Panik ! » Bon sang ! Ne le réduisons pas, ne le résumons pas, ni à cela, ni à quoi que ce soit d’autre ! Il appelle à baisser la garde, à effacer les a priori vénéneux, les clichés rampants, ceux qui se nourrissent des chairs mortes de l’esprit, ces vers qui se repaissent et que nous évertuons à cultiver dans nos cimetière/jardins plus ou moins secrets. « De ta barbe,(…) de ton voile,(…) de ta classe,(…) de ta peau,(…) dis leur Don’t Panik… Everyday I’m muslim… » Il est musulman et rien d’autre, absolument rien d’autre, sauf objet de crainte pour l’ignorant. Lucide, encore, il dit les quelques « pressions d’imams (…) que musique et Islam ne font pas bon ménage », pressions familiales aussi, nul n’est prophète dans son pays. L’indépendance amène toujours son cortège de donneurs de conseil, de raisonneurs, de moralisateurs, de censeurs, de détenteurs de vérité. Croissant, Croix, Etoile, Laïcité, à chacun son dogme, son intolérance rassurante, sa liberté, son infini. Quid est veritas ? Le fait d’être musulman, lui et sa bande, n’a fait que, comme d’autres disaient, « rajouter des barrières ». L’islam anagramme de mails : « Si s’intégrer c’est ressembler à Smaïn / Apellez-moi l’intégriste et envoyez les aspirines ». «Garde-fou » et « garde-boue», leur hisse l’âme, da’wa ? « J’ai pas le christ mais Issa pour guide… »

«Je dis », mon agnosticisme et ma vieille rengaine anar déconfite et ridicule sont aussi le réceptacle d’une multitude de voix que l’on voudrait opposer mais qui, parce que je ne crois en aucune supériorité, trouve une place.   «Je dis », rappez sous toutes les bannières, invitez-moi, ne cherchez pas à me convaincre mais à m’éclairer. Laissez une place autour de votre feu d’où je partirai quand bon me semblera.   «Je dis », Ousâma. Avant tout et toujours il ne sera question que d’Ousâma ibn Mounqidh, et non l’autre, celui trié par le pertinent Google pour moi, celui dont le prénom et le nom vont de paires avec les suffixes en -isme et en -ite.

Médine trie, sépare le grain de l’ivraie, repousse le communautarisme et sait « que le diable est dans le détail ». N’ayons pas peur, Don’t Panik, ne nous rallions pas à la ragougnasse médiatique qui supra-hurle au loup égorgeur de moutons, ne soyons pas la demande, et l’offre changera, et nous bannirons tous ces oripeaux merdeux qui aspirent à nous fagoter.  L’écoute prolongée du baladeur peut endommager l’oreille de l’utilisateurSon rap continue d’endommager mon début de surdité. Appareillé et sourdingue, lot de ma génération et des suivantes, condamnation de ceux qui vivent en circuit fermé. Sourd comme un pot mais ouvert, la caboche cabossée de punchlines, hors combat par les décibels, revivifié par le message.

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