Des sorts et des punchlines : la figure de la sorcière dans le rap underground hexagonal

Plus de cinq ans après le mouvement #Metoo, la lutte féministe perdure et continue de charrier ses grandes représentations. La sorcière tout particulièrement, connaît ces derniers temps un regain d’intérêt fort. Littérature, cinéma, musique, rien ne semble lui échapper. Et ce n’est pas la scène rap féminine qui dira le contraire...

Provocantes, torturées, rêveuses, drôles, en colère mais toujours combatives, les artistes underground tracent leur route sur la scène rap hexagonale depuis une dizaine d’années maintenant. Ambitieuses, elles n’ont de cesse de gagner du terrain montrant ce genre musical prédominant sous un jour nouveau.

Parce qu’elles sortent des carcans pour mieux brouiller les frontières, les rappeuses françaises embrassent de nouveaux personnages ou modernisent des figures incontournables. Parmi ces nouveaux visages du rap féminin, une figure émerge, celle de la “sorcière”. Mythe pluriséculaire connaissant ces dernières années un regain d’intérêt marqué, il sous-tend l’univers musical de certaines artistes de la scène underground.

De gauche à droite : Babysolo, Antha & Zinée

Définitions

Les significations et implications du terme “sorcière” sont particulièrement complexes, s’agissant à la fois d’une figure importante de la théorie féministe et d’une icône forte dans la culture populaire. Elle sera ici définie comme celle qui « incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations », fréquemment associée à une dimension spirituelle, voire mystique. 


Si le registre occulte et l’imaginaire spirituel existent chez certains artistes masculins (le déhanché des démons de Nyluu, les monstres de Hyacinthe ou encore la quête de sens permanente chez Django), ils prennent une dimension toute différente lorsqu’ils sont utilisés par des artistes féminines : ils renvoient, dans la doctrine éco-féministe, à une figure subversive, la sorcière. Soit, celle qui marque: « la rupture avec l’aliénation des femmes aux injonctions, normes et contraintes sociales ».

Sa figure a donc une portée politique et historique, mettant en avant « le droit des femmes à être puissantes et dangereuses en en faisant des héritières des guérisseuses, des sages-femmes et de toutes les formes de savoir non approuvées par les autorités » (Sorcières. La puissance invaincue des femmes – Mona Chollet).

Outre l’actualité du sujet, cette tendance s’inscrit dans un mouvement culturel historique de longue date comme le rappelait dès 2020, Maeva Gourbeyre pour le média en ligne Feather (à lire ICI).
Aussi, le recours à cette imagerie reflète la nature même du rap, par sa tendance à emprunter à des genres musicaux (rock, punk, emo…) et des cultures variées (pop culture particulièrement).

ANTHA : entre mélancolie et souffle mystique

En France, l’exemple d’ANTHA fait figure de précurseur(e). Son nom de scène donne le ton puisqu’il renvoie à un personnage de jeu de rôle: une sorcière dotée du don de double vue. Ancienne membre du groupe ORTIES, formé avec sa sœur, ANTHA dévoilait en 2019 son premier projet solo, Spleen.
Au fil des onze titres constitutifs de l’EP, la nuit, les esprits, les fleurs mortuaires côtoient les anges et les démons, dans une atmosphère spirituelle revendiquée. 

J’suis céleste, mystique
Toutes mes pensées sont christiques
Bois mon sang dans un calice
Seraient-ce les sirènes de police ?

Une direction artistique très travaillée, une imagerie cohérente et des textes introspectifs, elle a su créer un personnage original dans le paysage musical français.

Une figure au service de l’émancipation féminine 

Si l’univers d’ANTHA est entièrement tourné vers cette dimension mystique, l’ancrant nettement dans ce que l’on pourrait qualifier « d’emo rap à la française », tant son traumatisme pour la mort est prégnant.
D’autres artistes jouent avec cette image de façon plus ponctuelle, puisant par exemple dans la mythologie. Angie évoque Sisyphe, Deva Muse fait appel à Athéna, Brö se compare à Narcisse, la mariée éplorée COEUR tire les cartes du tarot et Zinée parle avec les fantômes entre deux Tour(s) de magie.

Je me mets à l’abri des sortilèges
J’regarde la couleur des orchidées
J’ai plus besoin de somnifères
Juste de l’odeur des orchidées

De part sa nature subversive, sa force revendiquée ou inhérente, la figure de la sorcière fonctionne tout particulièrement avec le registre de l’egotrip.
Omniprésent dans le rap, son recours par des artistes féminines est d’ores et déjà un acte subversif, la détermination et la confiance étant souvent associées à une “virilité” construite.
Zinée en est un exemple particulièrement représentatif, en témoigne ses textes incisifs tantôt drôles tantôt cyniques dans lesquels elle s’échine à retourner les stigmates pour mieux gagner par KO comme ici, toujours dans le titre Tour de magie :

Pas l’habitude d’obéir pour de la fraiche, j’canalise toute ma haine
J’navigue au bout de la mer, j’réapparais dans un tour de magie
Jeune ambassadrice a toutes les cartes, les autres c’est toutes des tainp’
J’débarque et tout est simple, j’ai le sang d’mes ennemis sur le bout d’mes mains
J’aime pas me laisser faire, ouais faut me laisser faire

Cette utilisation peut donc servir le parcours de l’émancipation féminine, ce combat dont la sorcière, seule, peut sortir triomphante. Plus récemment, le procédé se retrouve chez la figure montante du rap underground Babysolo33, couplé de son arsenal caractéristique des années 2000 dans son titre LilWitch :

J’ai pris le train, j’ai traversé la ville
Gravi les montagnes, combattu les bitch
J’ai tiré de loin, j’ai pas loupé la cible
Dans mes écouteurs, j’avais mis Britney Spears
Et contre le froid, une fiole de Hennessy
À force qu’on me mmh, je d’viendrai invincible
J’ai ouvert la porte du manoir magique

La magie au service de la musique, la sorcière au service de la puissance. 

ver l’obscur” : L’esthétique  visuelle en prolongement

Outre le lexique, l’imagerie visuelle est importante dans le rap et prolonge les thématiques abordées. Et c’est sans doute la cohérence entre ces deux aspects qui fait la force des “sorcières” underground.
La noirceur, la mélancolie, mais aussi la force de ces personnages se retrouvent ainsi illustrées en témoignent les covers – très réussies – des deux projets de Zinée, Futée en 2020 et Cobalt en 2021. 

Cobalt, 2021

Si le choix d’utiliser des dessins tisse d’emblée un lien avec l’imaginaire et l’irréel, le graphisme de son côté entérine la démarche : les teintes tirant vers le violet, l’ambiance nocturne, les silhouettes fantomatiques ou encore la symbolique de la tête de mort, autant d’éléments qui font échos à l’occulte, à l’étrange dans nos représentations collectives.
Zinée semble avancer avec ses démons comme seule compagnie, qu’ils soient accompagnateurs rassurants ou alter ego morbides.

Héritière revendiquée de la scène punk, ANTHA quant à elle se représente en figure badass sur la cover de son projet, Spleen mélangeant imagerie gangsta rap à des références plus sombres :

Spleen, 2020

Autant de références nouvelles qui viennent enrichir encore et toujours le panel esthétique de la scène rap féminine. 

Fais belek à la sorcière, si elle t’attrape, elle t’jette un sortilège (buu, binks)

Menace Santana – L’apprentie sorcière

On vous aura prévenu.e.s.

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