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La fin de l’espèce du Klub des Loosers : entre vanité baroque et catastrophisme moderne

Présentations d’usage : fondé en l’an 2000, le Klub des Loosers est une formation centrée autour de l’esthétique singulière du rappeur Fuzati, qui constitue une anomalie simplement jamais reproduite dans le paysage rapologique français. Artiste complet, Fuzati est un rappeur mais aussi un producteur, dont l’influence littéraire est palpable dans ses textes et jusque dans son pseudonyme, qui lui a été inspiré par Dino Buzzati. De l’écrivain italien, il a aussi retenu des thèmes qui traversent son œuvre, au premier rang desquels on trouve la futilité et l’impuissance de la condition humaine face à un monde absurde et à une fin inexorable.

En effet, depuis ses débuts l’œuvre de Fuzati se caractérise par une misanthropie viscérale qui, sous le couvert d’un cynisme railleur, dissimule en réalité un pessimisme tragique car profondément rationnel. Son ton est régulièrement lyrique voire élégiaque, et si les sujets qu’il traite sont graves et intimes, sa plume fait souvent preuve d’ironie, d’auto-dérision et plus généralement d’un humour noir qu’une oreille non avertie aura vite fait de qualifier de malsain. Il faut pourtant noter, comme il le rappelle lui-même souvent en interview, que Fuzati n’est qu’un personnage, ce qui constitue encore un trait relativement rare dans le paysage du rap français, où la frontière entre la personne et le personnage public est souvent floue.

Mais Fuzati fait aussi figure d’exception par sa manière de rapper d’une part, et par sa technique poétique d’autre part. Son « flow blanc » (j’emprunte la formule à Emmanuelle Carinos), off-beat et privé d’emphase, est devenu notoire. Et alors que l’immense majorité des rappeurs montre une volonté de musicalité poétique (par la multiplication d’effets sonores) sinon prééminente, au moins importante, Fuzati ne fait que peu de cas de l’aspect sonore de la poétique rap, qu’il s’agisse de la rime ou de la cadence, comme on peut l’observer dans le morceau Check ça sale pute par exemple :

La carrière d’une pute commence habituellement à user ses talons ou sur un trottoir ou une avenue et se terminent au plus profond d’une forêt, le corps enfoui sous un tas de feuilles mortes, comme elle
Ne cherchez pas sa tête, elle est dans un état de putréfaction avancé, cachée au fond d’une poubelle

Cet extrait, c’est le moins qu’on puisse dire, contraste avec les canons d’écriture et de scansion en vigueur dans le rap français. Ici, nulle démonstration de virtuosité technique, si chère à l’esthétique du rap : les sonorités sont exploitées de façon minime, avec des rimes finales pauvres à fonction uniquement rythmique et le flow s’étire interminablement avec une cadence rapide, mais linéaire et décalée. L’intérêt de ces mesures n’est donc pas d’ordre musical : avec Fuzati, on s’approche d’une vision vraiment littéraire de la pratique du rap.

Elle ne lui est certes pas exclusive, mais celle-ci s’accompagne assez systématiquement d’un aspect musical fort. Dans son cas, non seulement ce dernier trait est dominé par le premier, mais plus encore le travail sur le son et sur le flow s’en tient au strict minimum : pour le dire autrement, l’acte de rap est ici entièrement tourné vers le signifié, et non le signifiant, fait infiniment rare en rap, dans l’Hexagone comme outre-Atlantique d’ailleurs. Malgré cela, c’est bien en tant que musique que Fuzati considère son art, et le mixage de ses albums laisse souvent la part belle aux instrumentales.

Extrêmement fécond, le Klub n’est pourtant à l’origine que de trois albums dans le sens usuel du terme, le reste de leur discographie étant consacrée à des mixtapes instrumentales et autres compilations. Ces trois albums, ce sont Vive la vie, La fin de l’espèce et Le Chat et autres histoires sortis respectivement en 2004, 2012 et 2017. Il faut d’ailleurs noter que sa tendance à l’arythmie et aux rimes pauvres s’est lourdement atténuée depuis son deuxième album, Fuzati multipliant désormais les paronomases et autres rimes riches, et rappant presque systématiquement dans les temps, toujours muni de sa voix ennuyée et d’un flow linéaire. Voici ce que DJ Detect, le concepteur musical des deux premiers albums, déclare à leur propos lors d’une interview accordée en 2011 au site The Bankers (à retrouver ici) :

L’esprit est un peu le même, c’est toujours le Klub des Loosers, mais les références ne sont pas les mêmes. Vive la Vie, c’est un peu un journal adolescent, d’un point de vue adolescent. Là c’est vraiment un point de vue plutôt trentenaire, avec une évolution en termes d’idées, une évolution générale de la vie, de la société, des relations.

La fin de l’espèce s’inscrit donc dans la continuité de Vive la vie et l’évolution des titres, considérée avec les remarques de Detect, est suffisamment éloquente pour nous renseigner sur la nature de ce cheminement. Alors que le premier titre relève clairement d’une ironie cynique et désabusée, qui ne prétend pas produire autre chose qu’un sarcasme plus ou moins pertinent, l’expression « la fin de l’espèce » suggère, presque à la manière de l’intitulé d’un essai, l’établissement d’un discours construit sur un sujet donné, dont le champ d’application est clairement délimité par son titre.

Ce deuxième album n’est évidemment pas pour autant un manifeste philosophique et conserve les traits élégiaques et comiques du précédent ; mais force est de constater que la balance entre lyrisme noir, ironie cynique et pamphlet sans concession de l’homme qui caractérisait sa plume, penche davantage vers le dernier trait. Pour dire les choses autrement, de Vive la vie à La fin de l’espèce, Fuzati est progressivement passé du je au nous.

Mais il s’agit de rap ; et Fuzati n’est qu’un personnage. Il faut donc accorder à ces mots la place qui est la leur : elle est avant tout esthétique. Pourtant, les textes qui composent cet album proposent une critique acerbe, réaliste, et cruellement tragique de l’humanité. Une critique certes pessimiste, sans doute discutable, mais rationnelle, dont on essaiera d’exposer les modalités esthétiques et le discours sur la nature de l’homme, sa condition absurde de mortel soumis au temps qui passe, de son origine par la procréation à sa fin annoncée qui est son seul futur, celui de l’individu, et de l’humanité.

Pour illustrer ces idées, on s’alignera sur la cadence de l’album, qui présente progressivement tous ces concepts : fruit d’une élaboration pensée et raisonnée, La fin de l’espèce passe doucement du lyrique au polémique, du burlesque au tragique, du désespoir de l’humain à celui de l’humanité.

Le personnage de Fuzati et sa subjectivité : une esthétique du contraste

Il faut préciser que le titre de ce premier morceau ne fait pas référence à une personne, contrairement à l’usage populaire, mais à une véritable branche, une avec laquelle Fuzati a probablement tenté de se pendre. C’est en fait une allusion à la dernière phrase de l’album précédent, où il déclare : « Je pense avoir trouvé le moyen de mettre un terme définitif à tout sentiment d’ennui », laissant ainsi entendre son suicide. Montrant qu’il y a bien une continuité entre les deux albums, il annonce l’échec de sa tentative – la branche sur laquelle il a accroché la corde s’est cassée :

Je suis vivant
Bizarrement même les branches n’arrivent plus à me supporter
Elle a fait comme l’amour, en trois secondes elle s’est cassée
Et j’ai l’air con la corde au cou, le cul par terre, super
Moi qui voulais me foutre en l’air, j’aurais mieux fait de me défenestrer

A part l’expression de ses affects, le lyrisme de Fuzati ne partage que peu de points communs avec celui des écrivains romantiques. Pas de profonde mélancolie ni de nostalgie amoureuse ici, le personnage du Klub des Loosers est un être de pessimisme et d’ironie ; et sa première réaction à sa tentative de suicide ratée est la suivante : « Ça se fête, j’allume une clope, comme un condamné à vivre ». Il ajoute un peu plus loin : « Je me casse, salut la vie, je suis revenu prendre du sursis ».

Les expressions « condamné à vivre » et « prendre du sursis » sont très éloquentes, car elles font de la vie une sentence insupportable et de la mort une libération désirable. Sa conception de la tonalité élégiaque est en ce sens aux antipodes de la tradition littéraire occidentale. Fuzati ne chante pas la proximité de la mort, les doutes et les craintes qu’elle induit, mais la persistance de la vie, car c’est bien elle l’objet de ses plaintes. D’une certaine manière, il ne rappe pas la fuite, mais l’obstination d’un temps qui ne veut pas passer : « La mort et moi on n’a pas la même heure, apparemment j’avance un peu ».

Élégie pessimiste certes, mais susciter la pitié est bien la dernière chose que souhaite le dépressif du Klub. La noirceur de sa vision de la vie est régulièrement contrebalancée par un cynisme conscient et assumé. Voici quelques mesures qui suivent sa tentative de suicide : « L’au-delà attendra, je suis en retard pour le repas / Et je n’ai pas sorti la poubelle, mes parents gueulent moi je souris / Connais le prix d’une concession, ils ont fait des économies / Un fils sympa qui se ressert en parlant de sa journée / « Aujourd’hui il faisait beau je suis allé me promener » ».

On voit particulièrement bien ici en quoi consiste le cynisme de Fuzati : parler légèrement de choses graves (« L’au-delà attendra, je suis en retard pour le repas »), opposer la réalité aux apparences (« Un fils sympa qui se ressert en parlant de sa journée / « Aujourd’hui il faisait beau je suis allé me promener » »), bref opérer une pensée du contraste (« Et je n’ai pas sorti la poubelle, mes parents gueulent moi je souris »). Il n’envisage sa propre mort que d’un point de vue économique, en dehors de toute considération axiologique, à la manière d’un épicurien dont le matérialisme le pousse à voir dans son corps une simple machine destinée à cesser de fonctionner : « Connais le prix d’une concession, ils ont fait des économies ». Contraste musical aussi, puisque la partie instrumentale du morceau, douce, légère et aérienne montre un décalage fort avec la gravité des thèmes évoqués.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, Fuzati déteste les autres autant que lui-même, et sa propension à l’élégie intime s’accompagne souvent d’une misanthropie sans concession. A ce titre, le second morceau de l’album, intitulé L’indien, est très parlant puisque consacré à sa vie professionnelle – et par extension sociale.

Apparaît ici beaucoup plus clairement un autre aspect essentiel de la poétique de Fuzati : sa tendance à l’ironie et à l’humour noir. Voici deux extraits du premier couplet : « A mon taf on m’appelle l’indien, toujours bourré dans la réserve », et « Putain, on t’a pas dit à quel point tu sers à rien / Si t’étais dans un groupe, bah tu jouerais du tambourin ».

Dans le premier cas, l’usage d’un calembour sur le vocable « réserve » crée un effet comique d’auto-dérision qui s’accompagne d’un sous-entendu plus subtil, puisqu’il suggère que Fuzati est coupé de la société des hommes comme les Indiens le sont de la société américaine. Dans le second exemple, le rapprochement opéré entre la futilité humaine et la fonction la moins importante dans une formation musicale lui permet d’exprimer la vanité de l’homme sur un registre humoristique une fois de plus complètement en contre-temps avec la nature de l’idée émise.

C’est justement là que réside l’un des grands traits de l’esthétique de Fuzati : le jeu d’adéquation ou de contraste, entre les thèmes évoqués – universels, graves et bouleversants – et le ton avec lequel ils sont exprimés, parfois pathétique, souvent vulgaire et désinvolte. En ce qui concerne le rappeur versaillais, la tonalité est régulièrement railleuse et ironique : mais l’effet comique y est rarement une fin en soi et sert presque systématiquement un propos profondément noir. Dans cette perspective, on peut parler avec Fuzati d’élégie burlesque, comme l’illustre le premier couplet de L’indien : « J’envoie des signaux de fumée super faciles à décrypter / Vu qu’ils veulent tous dire la même chose : évitez de me parler ».

Bref, là encore ces mesures de L’indien usent de moyens humoristiques pour servir un propos pessimiste et désabusé : la légèreté du lexique avec « super facile », la poursuite de la confusion entre Fuzati et un Indien avec les « signaux de fumée », et l’absurde induit par la répétition de ces mêmes signaux qui « veulent tous dire la même chose » n’ont finalement vocation qu’à appuyer le cœur du discours, qui est à sa fin : « évitez de me parler ». Ce procédé de décalage est omniprésent dans le morceau. Un peu plus loin, il exprime encore ironiquement sa misanthropie et sa haine de la société des hommes :

Le principe d’une réu’ est d’enfermer des trous du cul
Dans une petite pièce sans fenêtre, forcément c’est vite puant
Le vendredi c’est décontract’ ils portent leurs mocassins en daim
Avec leurs têtes de types qui prennent leur pied à la fête des voisins
Je les écoute déblatérer dans cette réunion sans fin
Calons un point pour le débrief’ du point que nous ferons demain

Le jeu sur la polysémie de l’expression « trous du cul », l’évocation des clichés sociaux des « mocassins en daim » et de « la fête des voisins », la connotation péjorative du mot « déblatérer », la redondance de cette « réunion sans fin » appuyée par la répétition du mot « point » constituent autant de procédés comiques et ironiques par lesquels Fuzati exprime un immense dégoût du genre humain. On voit ici encore plus clairement le but que sert ce décalage entre ton humoristique et élégie noire : en plus de rendre cette dernière digeste pour l’auditeur (lequel se lasserait légitimement vite), il exprime poétiquement l’absurdité de la condition humaine, tragique et risible tout à la fois.

Car si au premier abord, la pensée de Fuzati procède uniquement d’une exagération pessimiste des traits négatifs de l’homme, elle est en fait éminemment pragmatique. Elle fait preuve d’un discernement redoutable ; elle est lucide, d’ailleurs trop pour son propre bien : « Personne ne suce mieux qu’une stagiaire qui rêve d’avoir un CDI / Ici c’est la pression tout le temps, concours de bites permanent / On devrait tous bosser à poil, ça nous ferait gagner du temps ».

Le sexe, ou le burlesque humain

Certes exprimée avec des mots pour le moins crus, c’est pourtant une réalité observable tous les jours que Fuzati énonce ici, en l’occurrence la précarité de l’emploi et la course à la performance qui caractérisent le monde du travail. Et il n’est pas anodin que son pragmatisme passe par l’usage d’un lexique du sexe, une notion qui est au centre de son idéologie et de son esthétique. Cela pour deux raisons simples : le sexe se trouve être à la fois favorable à l’humour, et au centre de la pérennité de l’espèce humaine. Le concept s’avère donc extrêmement propice à l’épanouissement d’une pensée dans la forme de l’élégie burlesque propre à Fuzati.

Si dans Vive la vie le sexe était plutôt convoqué dans un but comique, La fin de l’espèce se montre effectivement plus mature en établissant un véritable discours idéologique à partir de la question de la procréation.

Une fois de plus, on peut noter le contraste entre le sublime de la production musicale et la débauche du récit ; récit d’ailleurs écrit à la première personne, dans le style lyrique fréquent chez Fuzati. Dès la première mesure, il amorce l’usage de deux lexiques distincts, tous deux mobilisés dans une perspective sexuelle.

Le premier est brièvement convoqué mais instaure d’emblée une atmosphère malsaine, puisqu’il s’agit d’un vocabulaire de l’enfance, qu’on peut observer dans les deux premiers vers : « Elle est toute mouillée, surtout que son papa ne la change pas / Elle est parfaite comme ça, n’a plus besoin de couche depuis longtemps ». Le sous-entendu est morbide, et malgré la précision deux mesures plus tard : « Entre adultes consentants, nous passons un bon moment », l’acte sexuel se voit immédiatement et profondément souillé par cette allusion à une pratique tabou – un procédé symptomatique de l’ironie de Fuzati.

Le second lexique, plus étendu, est celui des fluides corporels : « Elle est toute mouillée » à la première mesure, « Je veux jouir sur son visage, qu’elle oublie de tout nettoyer / Et que dans son joli cou fin de ma semence puisse sécher / Tous ses collègues croiront qu’elle pèle quand elle arrivera au boulot » un peu plus loin, et enfin « La première fois elle n’a pas saigné comme beaucoup d’ex-ballerines » juste après.

Là encore un procédé simple pour un effet plus profond : en persistant à mentionner une variété de formes de la corruption du corps humain, avec un cynisme affiché et une ironie malsaine, Fuzati détruit les représentations habituellement positives de l’acte sexuel (rappelons qu’il s’agit d’une « ex-ballerine », un type de personnage traditionnellement associé à la pureté et à l’innocence), et par la même occasion raille l’homme dans sa dimension la plus charnelle. Fuzati présente le sexe comme une pratique animale, instinctive, une souillure parmi tant d’autres car « pour elle je ne serai ni le premier ni le dernier des hommes ». Et plus loin, à la fin du second couplet, sexe et mort sont confondus dans une comparaison sinistre : « Toutes ces filles se ressemblent comme les allées d’un cimetière ».

Dans sa posture la plus grotesque, l’homme ne peut plus cacher sa vanité. Par un réalisme cru et nauséabond, une ironie qui s’autorise tout, Fuzati détourne l’objet du sexe pour montrer que l’humanité est corrompue et surtout, vaine. De sa naissance par l’acte sexuel à sa mort, c’est ainsi qu’il résume le destin de l’homme dans Au commencement, le dernier morceau de l’album : « Ton premier trou tu l’appelleras maman, le dernier tu ne le verras pas ».

Le destin et le fatalisme qu’il induit sont d’ailleurs omniprésents dans cet album, mais ces notions se cristallisent particulièrement dans la quatrième piste, celle qui précède L’animal, intitulée Destin d’hymen. Là aussi c’est par une métaphore sexuelle que Fuzati transmet son discours, mais il y fait preuve d’un fatalisme assez inédit ; en voici les deux dernières mesures, qui éclairent tout le texte : « On se raccroche à ce qu’on peut, même si au fond nos vies sont vaines / Tous voués au déchirement, nous avions des destins d’hymens ».

Dans un sens assez figuré, cette métaphore semble indiquer la nécessaire déchéance morale de l’homme au cours de sa vie : en bref, la perte de l’innocence. Mais dans une interprétation plus littérale, elle suggère simplement l’inexorabilité de la mort, à l’instar de celle de la perte de l’hymen, « voué au déchirement ». Ce déterminisme, considéré avec le pathétique du vers « On se raccroche à ce qu’on peut même si au fond nos vies sont vaines », confère une véritable dimension tragique au propos de Fuzati sur la condition humaine. Et encore une fois, au centre de ce propos on trouve la vanité de l’homme, dans son sens le plus baroque.

Faisons une brève excursion extra-textuelle vers la couverture de l’album pour illustrer une dernière fois cette idée. Un fond blanc, les noms du groupe et de l’album, respectivement en rouge et en noir, et puis Fuzati qui occupe une majeure partie du cadre à droite, le regard fuyant et une bière à la main.

La fin de l'espèce Klub des Loosers

Mais ce sont bien les trois objets à gauche qui sont les plus lourds de sens. Un crâne, une chaise haute pour enfant et une femme enceinte, représentée entre la taille et la poitrine. L’hommage au baroque est évident : il s’agit d’une vanité dans le sens pictural du mot, c’est-à-dire d’une nature morte allégorique représentant la dimension éphémère de la vie humaine. Le crâne symbolise la mort, la chaise l’enfance, et le corps féminin lui, semble bien faire allusion à la naissance. Et Fuzati se tient là, dans une banalité affligeante et muni d’alcool, rappelant que ce n’est pas parce qu’elle est fugitive que la vie est belle ; ce serait même plutôt l’inverse. Le sort de chaque homme est fondamentalement dérisoire et tragique à la fois, car déterminé à l’avance, forcément bref, fini : vain (« notre avenir : une tombe effacée », dit-il dans Encore merci).

La fin de l’espèce

Plus encore, c’est bien « l’espèce » dans son ensemble qui est destinée à s’éteindre. C’est exactement cette conscience trop aiguë de la condition de l’homme et de l’humanité qui pousse Fuzati à souhaiter « la fin de l’espèce ». Car celle-ci ne consiste pas, comme on pourrait le penser, en une apocalypse future et incertaine, mais en un projet bel et bien réalisable et surtout, désirable. La pensée du rappeur sur la condition humaine est certes abstraite et théorique, mais les solutions qu’il propose pour remédier aux problèmes qu’elle pose sont éminemment pratiques et ancrées dans notre temps – on pourrait même dire rationnelles. Là encore, et comme on pouvait déjà l’observer sur la pochette de l’album, c’est à partir de la naissance, celle de l’homme, que Fuzati envisage la fin.

Et on en revient ici à l’acte sexuel : en plus de mettre en lumière le grotesque et la vanité de l’homme, littéralement comme métaphoriquement comme on a pu le voir avec l’expression « destin d’hymen », le sexe est aussi évoqué dans sa fonction la moins triviale, traditionnellement la plus positive et la plus chargée symboliquement : la procréation – le sexe en tant qu’acte primordial et créateur.

Si son aspect pour ainsi dire « récréatif » était plus ou moins gentiment raillé par Fuzati, celui-ci perd toute tendresse et second degré lorsqu’il s’agit de procréation. Le seul interlude de l’album est consacré à une scène d’accouchement : on entend les conseils prodigués par un médecin à une femme qu’il est manifestement en train de faire accoucher. Le titre de cette « chanson » est éloquent : elle s’intitule Mauvais rêve. Mais c’est bien le morceau qui suit, le dixième de l’album et intitulé Jeu de massacre, qui nous introduit plus explicitement aux idées de Fuzati sur la question.

« L’avenir du monde à l’entrejambe, ils se baladent d’un pas léger / Sur chaque culotte et caleçon on devrait voir marqué « danger » ». Ces deux premières mesures, et en particulier l’expression « l’avenir du monde à l’entrejambe », posent un éclairage plus définitif sur la signification de la pochette et sur la pensée de Fuzati. « L’avenir » de l’homme se résume à une fin ; et « l’entrejambe » est le symbole privilégié de Fuzati pour évoquer la naissance. Ainsi, dire « l’avenir du monde à l’entrejambe » revient à déclarer que l’homme porte fatalement son terme en lui.

Par ailleurs, on retrouve ici le procédé d’élégie burlesque de Fuzati, qui permet par intermittence d’alléger le propos, comme dans ces vers, qui expriment le refus de la reproduction d’une manière assez originale : « Que va-t-il faire à part souffler son CO2 six décennies ? / C’est décidé, ma descendance ne connaîtra que le plastique ».

Pourtant, le reste du couplet est d’une gravité assez étouffante : « Car tous se reproduisent, forniquent, mélangent leurs fluides, si vite / Souvent le soir, j’entends l’humanité chialer / Parce que trop grosse, trop d’gosses, le tien n’était pas nécessaire ». Ces mesures cristallisent la sève de la solution proposée par Fuzati : la fin de l’espèce doit pour lui passer par une politique malthusienne, c’est-à-dire par une restriction volontaire de l’expansion démographique, un contrôle des naissances. Doctrine traditionnellement politique et économique, le malthusianisme est ici détourné car empreint de misanthropie : « trop d’gosses, le tien n’était pas nécessaire » ; de même dans Destin d’hymen : « Comment leur dire à tous ces gens : vos gosses sont superflus ».

Cet acharnement à faire valoir la fatuité de la descendance (et donc de la reproduction) témoigne d’une puissante volonté de relativisme, d’un réalisme aigu, détaché des préjugés axiologiques et ontologiques traditionnels qui poussent à accorder plus de valeur à son enfant qu’à celui d’autrui : « Si tu oublies que c’est le tien, ce gosse n’a rien d’exceptionnel » (La fin de l’espèce).

Pas de cynisme ici, mais la simple et tragique conscience de la vanité de l’homme. Comme il le dit en conclusion de Non-père, le onzième morceau de l’album et l’un des plus touchants, car destiné à un fils imaginaire, « Mon fils, reste dans le néant, je t’évite un aller-retour ». Avec cette mesure, le cynisme se métamorphose en altruisme, pour cet enfant non-né auquel il épargne la souffrance d’une vie sur terre. Altruisme envers l’humanité aussi, car comme il le déclare dans le morceau La fin de l’espèce :

Et comme la beauté, c’est la Terre avant que n’apparaissent tant d’hommes
J’ai des rêves d’épidémie et de vaccins en petit nombre
Vous n’êtes pas des lumières et le futur s’annonce très sombre
Bientôt près de sept milliards, donc faire des gosses c’est criminel
Plastique ton intérieur pour tiroir propre sans polichinelle

La première mesure est très révélatrice. L’altruisme final est envers notre planète, car « la beauté c’est la Terre avant que n’apparaissent tant d’hommes ». La fin de Fuzati est terriblement lucide : elle ne procède pas d’un quelconque ordre de l’univers ou d’un plan divin, mais bien de considérations matérielles profondément réalistes et rationnelles. C’est aussi la raison pour laquelle l’album s’écarte de l’usage littéraire et culturel consacré en parlant non pas de fin du monde, mais de fin de l’espèce.

Car c’est bien l’humanité, l’humanité en tant qu’espèce animale qui est concernée. Cette humanité corrompue, qui a oublié la place qui est la sienne et qui, perdue dans un anthropocentrisme dont elle ne parvient pas à se dépêtrer, croit que sa fin sera forcément celle de l’univers. Consciemment ou non, l’homme s’efforce de se distinguer du reste du règne animal, jusque dans son vocabulaire qui met tout en œuvre pour l’en écarter. En parlant d’espèce, le rappeur du Klub des Loosers abolit cette frontière artificielle et rétablit ainsi l’égalité perdue pour rappeler que le terme de l’humanité ne correspond de facto à celui du monde.

Mais plus encore, à plusieurs reprises dans l’album il soutient que la corruption de l’humanité en fait la pire des espèces animales. Voici ce qu’il fait dire à la Terre dans La fin de l’espèce : « Un soir la Terre m’a raconté qu’il faudrait castrer les humains / Car les erreurs se reproduisent, la preuve en sont tes gamins ». On peut aussi citer Destin d’hymen : « À cet instant dans le monde des milliers de femmes enfantent / Mais je ne peux rien y faire, la pire espèce se perpétue ».

Dans le registre de la comparaison entre animaux et humains, on peut entendre « On castre plus d’animaux que d’hommes, preuve que le monde ne tourne pas rond » dans Encore merci ; « Pas de parties de foot ni d’après-midi au zoo / Laisse-moi y aller tout seul je me sens plus proche des animaux » dans Non-père ; et « Je tiens les comptes dans mon cahier, le mercredi seul au zoo / Je regarde les gens qui regardent les animaux / Qui regardent tristement les gens et je choisis mon camp / Mes pistolets sont en plastique pour vous tuer ce n’est pas pratique » dans Jeu de massacre.

Les deux mentions de l’acte de castration suggèrent bien que la fin de l’espèce ou, disons-le clairement, l’extinction de l’humanité, est un projet conscient, prémédité et volontaire, nécessaire à la fois à l’espèce humaine qui vit sur ses dernières ressources, et à la Terre qui en fait les frais aux côtés des autres espèces animales. Ce néomalthusianisme exacerbé découle d’un réalisme terrible, d’une lucidité noire sur la situation de l’humanité en tant qu’espèce, et de ce que sera probablement sa fin.

Conclusion

Fuzati est un être de cynisme ; ceci n’enlève pourtant rien au réalisme de sa vision. Son pessimisme n’est que le couvert d’une profonde conscience des maux de l’homme : l’homme en tant qu’individu que le sort destine au néant, et l’homme en tant qu’espèce animale vouée à s’éteindre, comme toutes celles qui ont précédé et toutes celles qui suivront. Une puissante esthétique du contraste, poétique comme musicale, entre ironie et gravité, humour noir et pamphlet railleur, instrumentales rêveuses, aériennes et thèmes lourds, étouffants, lui permet d’exprimer les contradictions qui régissent l’être humain. Pour toutes les raisons qu’on a vues, le sexe et par extension la procréation constituent des terrains particulièrement fertiles à l’épanouissement de l’esthétique et de l’idéologie du rappeur du Klub.

Car, parvenus à la fin de cet examen, il apparaît manifestement que la portée de l’album La fin de l’espèce n’est pas uniquement artistique, mais aussi idéologique. Et comme on a pu le souligner à plusieurs reprises, c’est un concept peu souvent nommé qui y tient la place la plus centrale : la vanité. Avec cet album, sa couverture et ses textes, le Klub des Loosers signe une puissante reprise de l’esthétique baroque, qui se voit réappropriée, transfigurée dans une perspective éminemment moderne, c’est-à-dire dans l’urgence et l’utilitarisme qui caractérise notre monde contemporain. La vanité de l’homme y est conceptualisée et exprimée dans l’optique d’une action concrète en faveur de la fin de l’humanité, qui devient alors nécessaire, voire souhaitable.

Mais si on se penche encore sur les mots de Fuzati, on prend enfin conscience que, volontairement induite ou non, la disparition de l’espèce ne saurait tarder. De la même manière que l’individu porte en lui sa mort depuis sa naissance, le genre humain était dès son apparition destiné à s’éteindre – « l’humanité se régule seule au son des sirènes du Samu », dit-il dans Carte postale. Aspects opposés de la même entité, la fin n’est pas concevable sans début dans cet album de Fuzati, dont la dernière piste se nomme Au commencement. « Mes histoires commencent toutes par « il était une dernière fois » », dit-il enfin dans La Chute.

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