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[Chronique] Le Gouffre passe la Marche Arrière.

Lorsque l’on choisit la voie de l’indépendance, accoucher d’un projet musical peut vite se transformer en casse-tête surtout si l’objectif fixé consiste à réunir le gratin de l’underground français sur une seule et même mixtape. Trois années ! C’est le temps qu’il aura fallu à Char et F du Gouffre pour mener à bien cette entreprise colossale qui n’est pas sans rappeler celle de Loko & Yonea à l’époque des cassettes Neochrome. Les temps ont changé, le rap aussi et le concept de Marche Arrière symbolise la volonté d’opérer un virage à 180° pour revenir aux fondements d’une musique où le plaisir de kicker doit représenter la motivation première du MC.

L’attente a été longue mais les auditeurs ont été largement tenus en haleine. Pas moins d’une quinzaine de titres, clips à la clef, se sont succédés sur le net alimentant ainsi un buzz grandissant et légitime au vu de la qualité des extraits diffusés. Le Gouffre n’a pas lésiné sur les moyens et chaque artiste invité s’est vu offrir l’occasion de briller sur des productions plus soignées les unes que les autres.

Point d’orgue et aboutissement de cette savante marinade, un concert de lancement organisé au Petit Bain à Paris, la veille de la sortie officielle du projet où un public conquis est venu assister à la prise de pouvoir d’un groupe de jeunes essonniens à travers l’avènement d’une nouvelle famille dans le milieu rapologique français. Parce que Tragik, Gabz, L’Affreux Jojo, F, Char, Brack, Salazar & Fonik sont des passionnés de longue date, parce qu’ils ont travaillé dur et surtout parce qu’ils ont su fédérer, une armée de gouffriers les entourent désormais, prêts à partager leurs délires microphoniques et plus si affinité cannabique et/ou spiritueuse !

Parfaitement orchestrée sur les réseaux sociaux, la sortie du double CD de Marche Arrière s’accompagne du lancement d’un jeu de société collector et d’une ligne de T-shirts évoquant la nostalgie du format K7. Saluons au passage le travail d’illustration de Wild Sketch largement inspiré du film Les Goonies et celui de Stob Design pour la conception graphique. Trêve de détails, la mise sous contact est imminente, verrouillez les portes et allumez le poste, on va entrer en marche arrière (le port de la ceinture est facultatif). Au programme 69 artistes avec une piste dédiée pour chacun allant de 1min13s (le bien nommé 2spee Gonzales !) à 3min47s (Mysa avec surement le dernier morceau de sa carrière à être diffusé) pour un total de plus de 2h30 de déflagration sonore sur des instrus originales de Char à 85% et I.N.C.H. pour 6 morceaux.

Les invités, exclusivement francophones, viennent de tous horizons (Bruxelles, Genève, Maubège, Blois, Lanester, Lyon, Grenoble, Toulouse, Metz…) même si la majorité d’entre eux officie en île de France avec une forte représentation du 91. En hommage à l’ancienne génération, quelques oldtimers ont été conviés (Manu Key, Papi Fredo, Koma…) et c’est avec émotion que l’on découvre leurs tracks même si, reconnaissons-le, certains semblent essoufflés et quelque peu en panne d’inspiration. Seuls le K-Fear et Busta Flex surnagent en se rappelant à notre bon souvenir. Sont également de la partie les protégés d’Oster Lapwass au sein de L’Animalerie à savoir Anton Serra et Kacem Wapalek qui s’illustre une fois encore par sa formidable dextérité lyricale. Les piliers d’1995, Nekfeu & Alpha Wann, affichent leur disponibilité et font bénéficier au projet de leur notoriété du moment (le clip de Nekfeu, diffusé en amont de la sortie, est celui qui avait de loin récolté le plus de vues). Seule artiste féminine, Ladea nous gratifie d’un double couplet consistant déjà entendu lors d’un de ses passages chez Goom Radio début 2012 à l’instar des lignes de Flynt toujours très percutantes : « avec mes disques j’aimerais gagner ma vie…investir dans mon jouet comme NASSER AL-KHELAIFI ».

Marche Arrière donne également l’occasion aux vieux baroudeurs du format mixtape d’effectuer leur retour (Seul 2 Seul, Ades, Ramsa, Pyroman…), globalement avec succès, mention  spéciale pour Lavokato qui signe un des morceaux phares du CD2 placé sous le signe de la grisâtre dominicale. Encore moins guilleret, le couplet de son frère jumeau, L’Indis, qui aura au final posé deux fois pour Le Gouffre . Les autres proches du groupe (Paco, SK-Micaz, Boudj, Beland…) répondent bien entendu à l’appel ; sont à souligner les prestations de Swift Guad, toujours à son aise («je suis dans mon élément comme un foetus dans son utérus») et Hugo TSR pour un 24 mesures très enlevé.

Incontournables, les vitrines (actuelles ou passées) du label Neochrome (Zekwe, Unité De Feu, Joe Lucazz, Nakk) remplissent leur tâche avec conviction. Alkpote quant à lui ne manque pas à son  passage de saluer chacune des entités du Gouffre que l’on retrouve au complet sur la première piste du CD1. Cette intro augure, à coup de scratchs et de voix mortuaire, une virée sombre et angoissante dans les bas-fonds territoriaux. La présentation du collectif par le biais d’un sample du film DEMOLITION MAN ne peut être plus explicite : « ils ont renoncé au confort de notre société dans le seul but de vomir leur haine sur le sein nourricier ». Au diable l’angélisme, le témoignage des membres du GOUFFRE sur chacune de leur track apparaît dur, cru, poignant, déprimant, hardcore, violent jetant ainsi les bases de la tonalité du projet. Bien entendu la diversité des artistes assurent un certain hétéroclisme (l’escapade inclassable de GREG FRITE en est la parfaite illustration) mais c’est bien sur des boucles mélancoliques que CHAR se complaît. Centre névralgique du projet, le beatmaker de Corbeil-Essonnes nous offre un véritable récital de samples tantôt baroques tantôt classiques, à des années-lumière du vocodeur et du dirty south. Tous les instruments y passent : du violon au piano en passant par la guitare, le clavecin, la mandoline, la flûte ou encore la luth, tous au service de la mise en relief du mal-être d’une jeunesse nihiliste désemparée et laissée-pour-compte. Le 69ème titre de la tape, qui voit CHARUTO passer à son tour derrière le micro, clôture la marche arrière sous fond d’impuissance face à la souffrance et l’autodestruction « je sais que l’addition de mes addictions mène à l’éradication ».

A contre-sens du formatage et fruit d’un travail acharné inscrit sur la durée, MARCHE ARRIERE renoue avec l’âge d’or d’une musique souterraine qui n’a, pour compte à rendre, uniquement celui de partager. Un rap altruiste en voie d’extinction qui parvient à rassembler une large palette d’artistes autour d’un objectif commun, celui de rendre à la mixtape ses plus belles lettres de noblesse. A l’ombre du rap game et de sa peoplisation, «loin des histoires de baise entre Brenda et Dylan », les activistes du GOUFFRE sortent de leur torpeur pour expurger leur douleur, conjurer les rêves brisés mais surtout marquer cette musique qui les a vus grandir de leur empreinte.

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