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Le rap français et la culture de l’échec

Il dit « Non » avec la tête, il dit « Non » avec le cœur. En désordre de marche dans « la cour des grands », le sourire railleur face aux conseils et sans aucune prétention de guider la nouvelle jeunesse. Chronique d’un rap français aux allures de cancre, venu réaliser les 400 coups dans l’arrière-cour de la musique…

« Mon pavé était pourtant plein de bonnes intentions, si je ne goûte que c’que j’aime, c’est qu’il y a du bon dans la résignation… »

2018. Le rap soigne son allure de branquignol. Sale réputation bien établie quand il ne joue pas le rôle de porte-parole d’une jeunesse en manque de repères. Les plus « responsables » d’entre nous n’y constatent que des hymnes immatures, à la gloire de la fainéantise, de la résignation, du mauvais choix d’un défaitisme primaire et sans saveur. Et ils ont certainement raison.

Les noms des irrévérencieux, plus aptes à exprimer leur « plantage » plutôt que leur talent d’assistant pédagogique, ne se comptent plus. Passent les années et les bonnes conduites oubliées par les rappeurs rendent toujours une partie de cette musique détestable aux yeux des gens plein de « bonnes intentions ». Surtout lorsqu’elle s’emploie à redéfinir les concepts d’échec et de réussite au sens officiel où la société souhaite qu’ils soient compris et emprunte des itinéraires… non-conseillés !

La noblesse de l’échec

« Il dit « Oui » à ce qu’il aime, il dit « Non » aux professeurs ». Rapper l’envie de ne pas « réussir », selon le modèle de pensée dominant au sein de la collectivité, est devenu un crédo artistique récurrent chez certains MC, ni mauvais garçon, ni gendre idéal, ni messager d’une vérité absolue à travers la parole publique.

Cancre 10ème dan en la matière, Lucio Bukowski est venu pousser la réflexion en notre compagnie, sur cet état d’esprit volontairement « défaitiste » qui traverse la plupart de ses morceaux – de La noblesse de l’échec à son dernier projet en date, Requiem/Nativité  et bien au-delà : « Échec. Réussite. Pour moi, ce sont des termes interchangeables selon la bouche qui les prononce. Disons qu’objectivement, la réussite serait le fait d’atteindre un état de « bonheur » qui correspond à sa nature propre – donc pas de loi générale – et l’échec, son contraire : ne jamais trouver cet état et sans cesse se sentir incomplet, insatisfait ». Comme le raisin, l’échec se cultive. Et comme le bon vin, parfois, il se bonifie avec l’âge. La trentaine dépassée, le rappeur lyonnais nie ainsi toute légitimité aux discours standardisés reliant « travail », « réussite » et « bonheur » : « La seule liberté est là : échapper aux dogmes extérieurs, aux règles bon marché de l’ère du temps, et avoir les couilles de vivre dans sa peau véritable. L’idée est plutôt de remettre au centre la vieille réflexion d’Aristote sur le « bonheur » et la complexe relativité que renferme ce terme. La vraie réussite c’est de chercher et trouver ce qui en soi est source de quiétude, de complétude, ce qui est richesse pure, équilibre personnel, joie simple et immatérielle. C’est une forme de foi en soi en quelque sorte ».

« Dis-leur que nous échouerons, et avec sourire, mon frère, te fais pas de mouron ! »

Naturellement, ce bonheur et la liberté qui s’y attache, ne s’obtiennent pas sans un minimum d’efforts personnels, que l’on soit « vaincu » ou « vainqueur » d’une l’Histoire officielle enseignée depuis le berceau : « Ce n’est pas, littéralement, en tant que perdant que l’on « réussit » ! C’est en tant que perdant qui a trouvé ses propres réponses ! Peut-être dans l’art, peut-être dans l’amour, peut-être dans une mission sociale ou encore dans la parentalité. Peu importe : un perdant qui a trouvé son équilibre intérieur est un vainqueur. A l’inverse, un vainqueur riche et célèbre qui constate un grand vide en lui est le seul et unique perdant de l’existence… »

Au jeu du réflexe quotidien face au formatage ambiant, les pas solitaires d’un électron libre un brin utopiste comme Gaël Faye ont eux aussi une longueur d’avance. En 2011, ce dernier répond au morceau Banlieusards de Kery James, incitant la jeunesse à ébranler le modèle social par la voie de l’insertion et de la réussite dans le monde du travail : « Si réussir, c’est un salaire, un pavillon sous hypothèque, permettez-moi d’être condamné à l’échec ! Ils disent que les jeunes du ghetto veulent leur part du gâteau, incitent à se lever tôt, mais c’est quoi ce véto ? ». Avec Alien, l’ex-moitié de Milk Coffee & Sugar, choisit un autre chemin, hermétique à toute idée de retenue quand on l’incite à garder le silence, écouter les « sermons de DRH » et emprunter la voie de l’exemplarité : « Leur système à la con nous prépare à la compet’, ils vous parlent de réussite, je vous parle de conquête ! ». Une route incertaine, sans aucune promesse de s’en sortir grâce à un modèle de vie écrit d’un bout à l’autre. Un titre qui n’offre pas d’autre solution pour vraiment « réussir » sa vie, que celle de… croire en soi !

« Pas assez libéral pour me faire soudoyer, pas assez loyal envers moi-même pour ne pas travailler… »

« Il est debout, on le questionne, et tous les problèmes sont posés ». Le rap n’offre pas les réponses attendues. Mal éduqué, il questionne à son tour une société où les marchands de certitudes vendent leurs lumières en continu. L’écho du titre précédent résonne encore ! Croire en nous referme le premier et unique album de Milk Coffee & Sugar de la même façon qu’Alien l’avait ouvert. Au récit cette fois, on retrouve Edgar Sekloka, clamant son refus d’une réussite par l’oubli de soi et contant ses rêves les mains plongées dans l’évier de cuisine d’un restaurant turc de la capitale. « Croire en nous » et en personne d’autre, simplement pour accrocher un bout d’existence raconte Sugar : « J’suis pas bien haut, j’suis pas bien habillé, pourtant ce sont les livres qui me couvrent. Je crèche chez ma mère à 30 ans, c’était ça ou SDF à mi-temps, indépendant mais j’ai pas de parachute, si je saute dans leur système, j’perdrais mon but et ma lutte ! ». Un triste échec diront certains, à l’écoute d’un parcours n’entrant pas dans le protocole d’admission du rap en tant que relais culturel accrédité par le ministère de la culture, les médias ou les académies. Dans sa prochaine création, Musique noire, le MC raconte « cette culture de l’échec – échec tel qu’énoncé par le modèle élitiste – qui m’a éduqué », comme il le confie. Extrait choisi sur le titre Références : « Musiques, samples, des modèles, des exemples, l’essence de mon encre est faite de références, nourri par la culture des ignares, j’me suis construit, moi, mon école représente une block party ! ».

 Exclusion actée !

Montée dans les hautes sphères des illusions mortes ou mépris des règles conventionnelles pour tracer sa propre voie, qu’elle apporte le « trône » pour certains ou le simple plaisir d’accrocher un ou deux désirs vus comme des impasses ou des lignes de vie ratées. De 7 à 77 ans, il n’y a pas d’âge pour appréhender le monde et forger sur lui son propre regard. Récemment, Hugo TSR le résumait bien avec son titre Les vieux de mon âge : « Les vieux de mon âge pensent que le bonheur est dans un caddie à Darty, que l’Art est dans les galeries à Paris. Taffent sous les ordres d’un tyran, dans leur discours rien de motivant, ils parlent de meufs, de mode, pour eux, j’ai le mode de vie d’un mort-vivant ».  En marge des règles établies, le MC se crée un espace incompris du cercle majoritaire, où transgresser la norme est un signe révélateur… d’échec !

« J’exaucerai mes vœux, allez vous faire foutre, moi j’y crois ! »

Un espace où le rap s’épanouit, questionne, doute, se moque du monde venu autour de sa fontaine boire son eau, prendre sa défense ou fustiger son comportement. L’appropriation d’une liberté individuelle rendue de plus en plus étroite dans notre belle société moderne, comme en témoigne Lucio Bukowski sur Nativité : « J’atterris sans embûche, accueilli par l’époque et ses fidèles larbins. Rien à cirer, je ne me situe nulle part, comme le sage constatant que l’échec est atteint ! ». Joli monde devenu un remake du mythe de Procuste se plaît à nous imager Lucio, en référence à un chic type qui kidnappait puis découpait des gens afin d’accorder leur taille avec son lit : « Le monde qui nous entoure est une matérialisation de ce mythe. Des hommes et des femmes qui s’amputent ou s’étirent pour correspondre aux dimensions qu’on leur impose avec cynisme et intérêt ». Faites de beaux rêves !

« Les perdants ont une voix et ils s’en servent » rappait La Rumeur, en 1997. Plus de vingt ans après, les perdants gardent donc le moral et leur dignité, qu’ils parviennent ou non à casser les codes de lecture les présentant comme tels. Et si quelques-uns se réapproprient la règle du jeu avec « la volonté de construire un nouvel ordre moral où les derniers seront les premiers », comme l’écrivait la consœur Ana, à propos de Booba, d’autres le font avec la seule ambition de se détacher de l’ordre moral en place et le seul plaisir de créer. Émancipation quand tu nous tiens ! Comme si le rap français était finalement autre chose qu’une musique à montrer en exemple quand le « couplet » trois-pièces y est porté sans un pli. Exclue des discours superficiels, l’utilisant pour inviter la populace à redoubler d’efforts et « gagner » sa vie, elle n’en sortira que plus grande et plus inspirante pour le public.

Souhaitons-lui succès… et réussite !

« Pas de chance, on s’est planté, et le futur reste planté là, s’écroule sous le poids d’un passé qui lui dit : « Faut entrer là ! ». On creuse sous vos récoltes, on creuse sous vos révoltes, par réaction, t’façon, on creuse parce que c’est notre vision de l’élévation… » (Rocé / Asocial Club, Creuser)

About Laurent Lecoeur

Tombé dans la marmite du rap français. Ressorti sans formule secrète mais avec l'envie d'y replonger pour en savoir un peu plus...

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