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Le rap français et la Palestine

Hier, le 30 mars, les Palestiniens célébraient la Journée de la Terre, Yom al-Ard, jour de commémoration pour les Palestiniens des événements du 30 mars 1976. Le 19 février 1976, le gouvernement israélien annonça sa décision de confisquer 25 000 dunums (unité de mesure en Israël) de terre en Galilée. Suite à cette décision, les Arabes d’Israël répliquèrent par la grève générale, qui eut lieu le 30 mars. Des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se mirent en grève également, en solidarité avec les Palestiniens d’Israël. La grève générale dégénéra en manifestation puis en révolte, faisant au total 6 morts et une centaine de blessés du côté palestinien. Depuis ce jour, tous les 30 mars, les Palestiniens commémorent cette date comme le rappel de la dépossession et de la spoliation de leurs terres qu’ils continuent à subir chaque jour.

L’année dernière, la Palestine devenait Etat membre à part entière de l’UNESCO et obtenait le statut d’Etat observateur aux Nations Unies. A l’heure où les manifestations de solidarité à l’égard de la population palestinienne se multiplient et où il est de plus en plus demandé à nos hommes politiques d’afficher des positions claires sur le sujet, où en est le militantisme sur la question dans le milieu du rap français dit engagé ? L’artistique et le politique peuvent-ils faire bon ménage ?

Sniper, ou le décryptage du conflit israélo-palestinien en un morceau.

Le morceau le plus emblématique du rap français sur la question israélo-palestinienne  reste aux yeux de beaucoup d’auditeurs le morceau de Sniper Jeteur de pierre traitant du conflit israélo-palestinien depuis ses débuts et de son évolution. Si le trio de Deuil-la-Barre n’a pas toujours excellé dans la pratique du rap politisé, ce morceau est sans nul doute l’un des plus abouti de leur parcours et l’un des plus pertinents en termes de discours. En effet, le texte se veut didactique et a une forte portée pédagogique, retraçant les origines du confit et ses conséquences : « s’établir dans une contrée, en devenir résidents / se l’approprier, en expulser ses habitants/ misérables gens, soumis par droit de conquête / et placés sous dépendance politique du conquérant/ quête dominatrice à la recherche d’un Etat/ voilà le résultat d’une puissance colonisatrice/ aidés de l’Occident, ils ont tué et chassé / se justifient ces terres sacrées par présence d’antécédents. »

Ces premiers mots, qui peuvent paraître agressifs, plantent pourtant assez justement le décor de la spoliation effectuée en 1948, les troupes israéliennes profitant de la guerre déclenchée par le partage de l’ONU en deux Etats (l’un arabe, l’autre juif) de la Palestine historique pour spolier une grande partie de la population palestinienne de l’époque – ce que les Palestiniens appellent la Nakba (« grande catastrophe »). En 1967, la Guerre des Six jours gagnée par Israël entérinera cette spoliation et placera les derniers territoires palestiniens sous la souveraineté de l’Etat  israélien. Cette entrée en matière pour un tel morceau n’est donc pas démesurée ou partisane, il s’agit d’une retranscription plutôt fidèle des faits tels que les établissent les historiens aujourd’hui ( Voir PAPPE, Ilan, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, Fayard, 2008.)

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Engagé, on peut dire que ce texte l’est, car il ne se contente pas de dresser un tableau descriptif des faits, Tunisiano et Aketo prennent ici clairement position contre la politique coloniale du gouvernement israélien, alors dirigé par Ariel Sharon. Ils établissent des parallèles avec d’autres luttes indépendantistes à travers l’histoire, admises par l’opinion publique comme légitimes, pour mieux dénoncer le paradoxe que la sphère médiatique tend à imposer en criminalisant systématiquement toute forme de résistance palestinienne : « l’Amérique s’est battue pour avoir son indépendance/ les Résistants face aux Allemands pour pouvoir libérer la France / Tunisiens et Algériens eux-mêmes en ont fait autant/ donc les Palestiniens veulent un Etat au Proche-Orient/ et c’est ça l’blem, toi tu parles de fanatisme/ mais le conflit ne se résume pas qu’à de l’antisémitisme. »

Le chantage à l’antisémitisme justement, le groupe en a fait les frais, puisqu’il s’était vu accusé par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, de « propos racistes et antisémites » (Voir PECQUEUX, Anthony, « Les mots de la mésentente entre Sarkozy et Sniper », Libération, 13 novembre 2003.) La menace de plainte de M. Sarkozy n’avait alors pas abouti, le ministre ayant certainement été aiguillé à juste titre sur le fait qu’une telle accusation aurait été tout bonnement irrecevable… Mais le mal était fait, et l’accusation d’antisémitisme restera dans les mémoires comme profondément injuste et comme une tentative de censure face à un sujet qu’il semble aujourd’hui bien difficile d’aborder librement, même en prenant des gants.

Pourtant, il aurait suffi à M. Sarkozy d’une lecture attentive du texte pour comprendre que toute accusation d’antisémitisme à l’égard du groupe s’avère infondée, injustifiée et ridicule. La référence à la communauté juive en tant que telle n’est jamais abordée, sauf quand il s’agit d’apaiser les esprits et de rappeler les liens historico-théologiques unissant Juifs et Musulmans : « Issus de la même famille, enfants d’Ismaël et d’Israël / sont des cousins mais trop de gens oublient/ que les Juifs du Maghreb ont longtemps vécu en harmonie avec les Musulmans/certains y vivent encore aujourd’hui. » Ici Aketo rappelle que dans l’Ancien Testament, Ismaël (fils illégitime d’Abraham qu’il a eu avec sa servante Agar) et Israël (autre nom de Jacob), ne sont autres qu’oncle et neveu, et qu’Isaac (fils légitime d’Abraham) et Ismaël, tous deux patriarches et ascendants de deux grandes nations, les Hébreux et les Arabes, sont demi-frères. Il fait également référence aux juifs sépharades, juifs espagnols chassés d’Espagne par la reconquête des rois catholiques en 1492, ayant trouvé refuge au Maghreb pendant des siècles, loin des persécutions antisémites européennes.

Ce sont là les deux seules références à la communauté et à la religion juives qu’on peut trouver dans ce texte. Le reste de la chanson est purement factuel et politique, portant sur des faits et établissant un jugement certes sévère mais légitime de la politique israélienne. La référence aux attentats suicide, qui a pu choquer et mener à des accusations fantaisistes d’antisémitisme, n’est pourtant ni un appel à la violence ni une incitation à la haine : « Pour tous les frères, les jeunes de mon âge qui ont grandi / dans cette atmosphère et qui ont vu ça toute leur vie/ les mains nues, face à une armée prête à ré-ti/ s’faire dynamiter s’apparente à de la résistance. » ici le terme « s’apparente » est utilisé à dessein, pour bien montrer que dans une situation de désespoir et d’oppression, la frustration est telle que la violence peut s’apparenter à de la résistance. Difficile d’y voir une quelconque incitation ou légitimation des attentats suicide, surtout au regard de la teneur générale de la chanson…

Jeteur de pierre reste une des chansons de rap – et certainement une des chansons tout court – les plus pertinentes et efficaces sur le sujet du conflit israélo-palestinien. Pertinente car offensive, et donc courageuse, mais aussi efficace car mesurée dans son développement et dans ses propos, ce qui la rend inattaquable. On y trouve l’une des punchlines les mieux pensées de ces dix dernières années dans le champ du hip-hop français « plus d’accord de paix, ni de cessez-le-feu, rien qu’ça cogne/ ça c’est la politique de Sharon/ Ariel comme la lessive, noir de sentiments/ blanchi par les médias et les States comme adoucissant. » Force est de constater que, plus de dix ans après sa parution, le texte de Jeteur de pierre est plus que jamais d’actualité et fait appel à chaque écoute à notre conscience de citoyen. Et à ceux qui avancent face aux Sniper l’argument du communautarisme, leur réponse est implacable : « Si à tes yeux on prend position, comprends bien / qu’on parle pas en tant que musulmans / rien qu’en tant qu’êtres humains. »

About Stéphane Fortems

Dictateur en chef de toute cette folie. Amateur de bon et de mauvais rap. Élu meilleur rédacteur en chef de l'année 2014 selon un panel représentatif de deux personnes.

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5 comments

  1. A noter d’ailleurs que le titre de l’article est « Le rap français et la Palestine » et non « Le rap français et le conflit israelo-palestinien »

  2. Très bon article. Quatre titres incontournables.
    Je regrette également un peu la conclusion un tantinet vague.. ce qui n’enlève rien au reste. Et je partage aussi la demande des autres commentaires : quels sont les textes qui font de la récupération ?

    Alex, à te lire on croirait presque que tout ce que ces 4 morceaux sont tombés de nulle part. Il n’y a de pro-palestinien nulle part. Ecoute attentivement les textes (et relis l’article) pour te rendre compte que ces textes ne sont pas manichéens et surtout, surtout, n’oublient jamais les réalités humaines (d’un côté comme de l’autre). Bien sur que la tendance globale est à la dénonciation de la politique sioniste. Evidemment. Si tu veux entendre l’inverse tu n’as qu’à allumer ta télé et ta journée en sera tout égaillée.

    Mais tu sembles oublier qu’il s’agit ici de mettre en lumière et de décortiquer les textes les mieux écrits du rap français sur le sujet de la Palestine (dont certains datent de + de 10 ans) et de souligner le fait qu’ils sont très bien construits. Pourquoi t’emballes-tu à invoquer des choses dont l’article ne se porte pas à traiter ?

    Par ailleurs il semble que l’auteur ait modifié la phrase que tu citais. A la lecture de l’article (aujourd’hui) je n’ai pas senti le côté unilatéral que tu évoques.

  3. Bonjour,

    je trouvais le titre de l’article extrêmement intéressant, mais ma déception a grandi au fur et à mesure des pages pour atteindre son apogée en fin d’article avec la phrase qui ressemblait à « nous avons choisi uniquement les rappeurs qui ont fait preuve d’honnêteté intellectuelle etc »

    Je ne me positionne pas d’un côté ou de l’autre de la barrière, mais force est de constater que c’est un nouveau torchon partisan qui plus est, pro-palestinien, même si l’auteur s’est efforcé de documenter son article, il n’en reste pas moins une vulgaire tentative de légitimation de cette prise de partie côté palestinien, qui peut se révéler extrêmement dangereux car il en vient à justifier le recours aux armes et en arrive même à honorer les kamikazes qui ont tués de nombreux innocents (qu’ils soient juifs ou pas)
    plutot que d’apaiser les tensions et d’appeler au débat..

    « les rares côté israeliens qui sont pour la paix » page 2 est un des nombreux indices de ce positionnement dogmatique de l’auteur.

    L’auteur voulait comparer les partisans sérieux à ceux qui ne le sont pas, au final l’article se révèle unilatéral, plutot que de poser des questions interessantes ou d’ouvrir sur de nouvelles perspectives comme se demander les raisons de la « spoliation » de certaines terres (peut être en réponse « punitive » à des attentats suicides notamment) il légitime la violence, et le renfermement sur soi même, tout comme les prises de position aveugles qui reposent la plupart du temps sur un conflit religieux plus que géopolitique (à noter un des premiers articles de la charte du Hesbollah ou du Hamas qui souhaite établir un état « judenrein » et la distinction ici entre juif et israelien est essentielle, ce n’est plus un combat géopolitique mais uniquement religieux!)
    c’est donc sur cet amalgame, sur cette transposition erronée -pour ne pas dire corrompue- du conflit ou sur d’autres questions qu’il aurait été judicieux de se pencher.
    Plutot que d’appuyer un positionnement aveugle, dangereux et dogmatique de certains.
    Avec en filigrane le même positionnement anti-israelien de l’auteur qui au lieu de faire du journalisme objectif, fait une nouvelle fois, du journalisme poubelle…

    c’est bien dommage!

  4. Article intéressant et point de vue bien développé, merci. Sniper et Médine me paraissent en effet incontournables sur ce sujet, citer Kery James aurait pu être pertinent aussi.
    Je suis d’accord avec le commentaire précédent, quelques exemples de mauvaise récupération commerciale pourraient être utile pour répondre réellement à votre question.

  5. Super article !

    Sa parfaite contrepartie serait maintenant, via quelques exemples, de montrer quelques textes qui font de la récupération, afin de bien saisir la différence entre les deux approche qui est souvent, subtile…
    Bon article en tout cas!

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