Les 100 meilleurs albums des années 2000 : Le TOP 10 !

Les années 2000 sont un paradoxe étrange dans le rap français. Bien qu’elles aient vu exploser certains des meilleurs rappeurs de France et qu’elles nous aient fourni des oeuvres intemporelles, elles ont aussi marqué la naissance du fameux slogan « Le rap c’était mieux avant ». C’est après avoir été témoin d’une énième discussion sur la prétendue pauvreté de la période que nous avons décidé de défricher la décennie pour essayer d’émettre un avis objectif. Et avec l’écoute de plus de trois cent albums/mixtapes/EP/streetapes, notre avis était formel : les années 90 n’étaient pas foncièrement meilleures...

L’idée de proposer un classement nous est vite venue mais dans un souci d’objectivité nous avons contacté tout ce que la France compte de journalistes rap pour définir le plus précisément possible ce qui avait fait l’essence des années 2000. Ce classement n’a pas pour objectif d’être exhaustif ou immuable, il marque juste une certaine cartographie de ce cycle de dix ans de rap français et, on l’espère, un outil pour que les jeunes générations s’intéressent de plus près au patrimoine du mouvement.

Retrouvez la sélection complète ICI

#10 – Casey – Tragédie d’une trajectoire (2006)

En 2006, les 6 titres d’Ennemi de l’ordre avaient permis l’impression après de multiples aperçus. L’impression que Casey faisait partie de ces MC d’une autre “espèce”. Jouant sur les assonances et les allitérations avec une aisance singulière, celle qui avait longuement dévoilé son potentiel sur les compilations estampillées Anfalsh et les morceaux partagés avec La Rumeur ou encore Less du 9 était attendue au tournant. Elle ne décevra pas. Tragédie d’une trajectoire est pourtant un album sans réelle surprise pour l’auditeur déjà plongé dans l’univers sombre et ultra-pessimiste de Cathy Palenne. Aucune révolution artistique à l’horizon des 13 pistes du projet, juste un talent brut posé sur des thèmes maîtrisés à merveille loin du pays d’Alice et des rêves d’enfants. D’une scolarité amère sur l’impeccable titre éponyme ouvrant l’album, aux désillusions des enfants d’immigrés dans une France moins accueillante que dans les spots télé (Qui sont-ils ?, Je lutte), Tragédie d’une trajectoire constate, expose et revendique. Le tout à travers les yeux d’une descendante de la colonisation et de la culture encore debout qui en parfume l’air de “l’île aux fleurs” à l’île Saint-Denis…

Le morceau qu’on recommande ? Chez moi, dur de porter le choix sur un autre titre tellement celui-ci est maîtrisé à la perfection.

#9 – Akhenaton – Sol Invictus (2001)

S’il est aujourd’hui facile de l’oublier, AKH a longtemps été l’un des plus grands MC que le rap français est porté. Bizarrement, Sol Invictus est l’album qui va marquer une rupture avec sa période faste et timidement annoncé son futur déclin. Car bien que son flow soit encore vertigineux par moment, on est loin de la virtuosité rencontrée sur Métèque et MatL’école du Micro d’Argent ou Sad Hill, lorsque Chill troque ses habits pour ceux de Sentenza. Oui, déjà, Sol Invictus laisse constater quelques légères faiblesses que le marseillais ne pourra malheureusement plus éviter par la suite.

Si le flow est parfois hasardeux et les lyrics quelque fois pas au niveau, Sol Invictus reste pour beaucoup un album marquant de cette décennie (pour tous ceux qui ne se sont pas retrouvés dans le rap de rue, en fait). Quelques titres viennent, il est vrai, nous rappeler pourquoi AKH reste un surdoué du micro. L’album a aussi l’avantage, pour certains, d’être plus nerveux que son précédent, qui était alors plus posé (mais aussi bien plus cohérent). Revanchard, Sol Invictus n’est définitivement pas l’album de la maturité. Rien de plus  normal, d’ailleurs, quand on connaît les conditions de sa création : Philippe Fragione fait alors les affres d’être devenu une célébrité dans les rues de Marseille : ses amis de galère le conspuent, plusieurs rappeurs l’attaquent (la Clique de Sheryo, notamment), et sa rancœur légendaire commence alors à poindre le bout de son nez. Blessé, Akhenaton semble désormais avoir quelque chose à prouver, ce qui finira par nuire à la qualité de son rap. Plusieurs morceaux de bravoure vont toutefois Sol Invictus et, bien que ne parvenant pas à en faire une œuvre lumineuse, en fera un des albums de rap remarqués de la décennie.

Le morceau qu’on recommandeMon texte le savon. Malgré un titre au sens un peu obscur, le dernier titre de Sol Invictus narre avec brio les années de galère d’Akhenaton passées dans les rues violentes du centre-ville de Marseille avant sa célébrité. L’instru, les lyrics et la flow évoquent à merveille cette mélancolie méditerranéenne chère au rappeur et idéale pour parler sans romantisme des joies et des peines de la rue. 

#8 – Fonky Family – Art de rue (2001)

Art de Rue fait partie de ces classiques du rap français, dans lesquels on trouve autant de morceaux de choix que de productions envolées et de phrases marquantes qui viennent jalonner un projet d’une ampleur colossale.Ancré dans une époque révolue, il en est presque d’ailleurs l’ultime témoin. Véritable emblème du rap street et démonstration d’une rhétorique populaire, couplé à un succès public comme en a connu cette période bénie du rap, Art de Rue fût une déferlante, donnant l’illusion concrète aux jeunes, aux défavorisés, prolétaires, immigrés et toute autre catégorie de population que leur parole pouvait être entendue au plus haut niveau et que l’art populaire pouvait accéder enfin à de véritables lettres de noblesse.

Le morceau qu’on recommande : Haute Tension, sur une production de l’inévitable Pone, où l’on descend dans un Marseille très tendu.

#7 – Salif – Tous ensemble chacun pour soi (2001)

Bizarrement passé un peu inaperçu aux oreilles du grand public à sa sortie, le premier album de Salif est pourtant un modèle du genre. Mêlant humour, violence et réflexion sur la vie d’un jeune boulonnais cherchant sa place au soleil, Tous ensemble chacun pour soi a durablement marqué les auditeurs pour venir s’installer dans le top 10 des meilleurs albums de la décennie. Façonnées par Madizm et Sec Undo, les productions surprennent dans leur diversité et proposent un projet homogène dans sa couleur musicale.

Le morceau qu’on recommande : Tous Ensemble, en featuring avec Exs le compère de Nysay, un conte hallucinant, une révolution, l’anarchie auditive.

#6 – Flynt – J’éclaire ma ville (2007)

Digne représentant du 18ème arrondissement, Flynt sortait en 2007 le meilleur album de l’année. Inattendu parce que méconnu à l’époque, J’éclaire ma ville s’est vite imposé comme une évidence qui se confirme encore plus de dix ans après. Porté par son écriture pointue et ses thèmes engagés sans verser dans la démagogie, le parisien fait parfois penser à un Fabe des grands jours. Populaire sans être populiste, il déverse sur quinze titres une prose impeccable et des lignes anthologiques.

Le morceau qu’on recommande : Un pour la plume version équipe. Un featuring astronomique réunissant EkouéJP ManovaAki et Mokless sur une production de CHI. Les cinq couplets sont magistraux et l’entrée de chaque rappeur rajoute une claque supplémentaire.

#5 – La Rumeur – L’ombre sur la mesure (2002)

Climat musical sombre et tempétueux sur Elancourt en ce début du XXIème siècle. Avril 2002, La Rumeur accouche d’un premier album sous les lueurs tamisées des nuits parisiennes. L’ombre sur la mesure, une oeuvre qui excelle dans son registre, en se présentant comme un opposant féroce aux “joyeuses” virées musicales d’une partie de la scène hip hop hexagonale ! De la plus belle des manières, EkouéHaméPhilippe et Mourad, ne racontent pas de belles choses, servant le repas dans une ambiance de film noire tirée des productions brutes signées Soul G et Kool M.  Des “fils d’immigrés” qui ont décidé de laisser jaillir la lumière en s’attachant à leurs racines et à l’Histoire d’un continent attisant les convoitises pour ses richesses et les regards compassionnels et paternalistes pour ses malheurs. Briller dans la noirceur, être éclairer en tournant les pages les plus sombres de l’Histoire, là est le tour de force de disque placé dans le sillage des mots de FanonCésaire et consorts. Un album nécessitant plusieurs écoutes avant de pouvoir en saisir et apprécier la teneur. Ceux qui n’y verront que violence aveugle se tromperont. Ceux qui n’y verront que de la poésie aussi. L’ombre sur la mesure est un album qui se réapproprie des mots emprisonnés et un recueil musical à l’image de ses créateurs : inspiré, sincère et peut-être… éternel !

Le morceau qu’on recommande : À 20 000 lieues de la merquand le témoignage intime se relie à l’Histoire plus générale de l’immigration et à ses conséquences sociales en banlieue parisienne sur plusieurs générations : 

“Le ciel commence à se couvrir, à l’instar d’une marée furieuse, dès que les subventions se retirent la rue devient marécageuse ! Et la répression, aussi cruel que la récession…”

#4 – Oxmo Puccino – L’amour est mort (2001)

En 2001, trois ans après la sortie de son premier album devenu quasi instantanément classique, le Black Mafioso récidivait tout en opérant un significatif changement de cap avec L’amour est mortL’enfant seul avait grandi, le mafieux s’était rangé, et son rap avait évolué avec lui.

Des maux et des espoirs : ce sont les deux pôles entre lesquels Oxmo Puccino oscille dans ce disque plein de joies et de blessures. Avec cette verve unique qui avait déjà fait sa notoriété, faite de jeux de mots habiles et de métaphores inattendues, il passe avec aisance de l’intime à l’universel, de son histoire à celle de tous, narrant l’esprit de l’époque et des âmes. La métaphore de l’argent en tant que « lait », récurrente dans l’album, est particulièrement emblématique de sa vision, lyrique mais néanmoins ancrée dans le réel, aboutissant à une œuvre à la fois plus mélancolique et plus chaleureuse que son prédécesseur, ou simplement plus sensible.

Les productions, interludes et samples soutiennent l’ambivalence de l’atmosphère générale – synthés sombres, cuivres grandiloquents, basses chaudes ou violons sobres, ils complètent tous pleinement les raps qu’ils accompagnent, et s’accordent en un ensemble captivant et cohérent, malgré ses sonorités bigarrées et sa longueur (1h15 d’écoute tout de même). Un bon tiers des productions est d’ailleurs signé par Oxmo lui-même sous l’alias Jon Smoke, alors pour la première fois de sa carrière.

Les flows qu’il développe sont souples, variés et prenants, poussant parfois jusqu’à la chanson au détour d’un refrain ou d’une mesure, avec une légèreté et un enthousiasme communicatifs. Ils sont servis par des rimes de premier ordre, conçues avec une technique toujours exemplaire en 2018. Encore aujourd’hui, L’amour est mort demeure l’une des plus belles productions d’Oxmo Puccino et du rap français.

Le morceau qu’on recommande : Demain peut-être, un frissonnant appel à vivre le moment présent doublé d’une accusation universelle à peine voilée –

« L’amusant dans c’morceau, c’est qu’le monde va l’aimer / La musique si plaisante et personne n’s’est senti visé ».

#3 – Booba – Ouest Side (2006)

Volonté esquissée dès Panthéon et son fameux N° 10, c’est en 2006 que Booba exporte sa violence au grand public avec son troisième album solo, Ouest Side. Le jeune dalleux parvient au sommet de sa maîtrise technique, impose son style en tant que norme ordinaire et s’inscrit définitivement au rang des légendes vivantes du MCing français (d’aucuns diront de la musique). Son savoir-faire en matière d’egotrip atteint alors de nouvelles hauteurs, avec des titres féroces restés dans les annales du genre tels que Garde la pêcheLe Duc de Boulogne ou Boulbi – et ce serait encore faire l’économie du morceau éponyme Ouest Side et du redoutable featuring avec Mac TyerOuais ouais. C’est aussi avec Ouest Side que Kopp confirme une tendance jusqu’alors sporadique, celle à la fragilité de bonhomme, à la mélancolie guerrière, avec des tracks comme PitbullAu bout des rêves ou Couleur ébène.

Quant à la production (d’Animalsons – encore ! – et phreQuincy principalement), elle se veut hétéroclite, affichant dans une moindre part quelques instrumentales assez orthodoxes, basées sur des samples de piano, ou simplement sobres dans leur structure, old school dans leurs sonorités. Mais dans sa majorité, elle a popularisé en rap français le son dirty south ou pour le dire grossièrement, les basses de dératisation, qui deviendront peu après monnaie courante.Et il faudrait encore longtemps discourir sur la technique de Booba, dont les rimes et les flows deviennent dangereusement acérés. Sa plume est à ce moment plus fine, souple et libre qu’elle ne l’a jamais été, et toutes ces qualités se retrouvent dans son flow, qui évolue aussi avec la production et a visiblement pris beaucoup de galons en peu de temps. Avec Temps mortBooba avait subjugué le rap hexagonal ; avec Ouest Side, c’est chose faite pour l’Hexagone.

Le morceau qu’on recommande : Beaucoup d’entre eux sont connus de beaucoup d’entre vous ; on privilégiera donc l’option digging avec Le météore. Punchlines, prod, rimes, kickage – tout y est d’une terrible intensité. Un egotrip d’une qualité toujours incomparable :

« Avant ils disaient qu’j’étais l’diable, aujourd’hui j’suis populaire / Un sagittaire avec un gun, j’dépends d’un autre système lunaire ».

#2 – Booba – Temps Mort (2002)

Il est malaisé d’expliquer rétrospectivement l’empreinte laissée sur le rap français par le premier album solo de Booba, en 2002 ; et en évaluer véritablement tous les contours et toute la profondeur relèverait presque de l’exploit historiographique. En 2002 donc, celui qui se faisait déjà appeler Kopp sort Temps mort, au titre si éloquent aujourd’hui. Car la partie a bien été interrompue, la stratégie repensée et le jeu durablement altéré. Acteurs, observateurs, auditeurs – toute la discipline, tout le rap hexagonal « s’est fait goumer » par l’un des raps les plus brillants et voraces de son histoire.

Phénomène déjà amorcé avec Lunatic et son Mauvais œilTemps mort popularise un egotrip fait de violence fantasmée aux coins de sombres ruelles, soutenu par une austérité syntaxique et une densité poétique qui n’ont rien à envier aux plus grands auteurs classiques. La rhétorique y est morbide, pourtant percutante et pertinente (la réputation des métaphores de Booba n’est plus à faire). Le style y est unique, excessif, extrême au point qu’encore aujourd’hui les réactions qu’il suscite sont rarement tempérées, qu’il s’agisse de l’encenser ou de le fustiger.

La rime y est soignée, complexe et variée – Kopp s’élève alors à de nouveaux horizons techniques, et son flow en est le reflet. Il se déploie de manière multiple et versatile, mais systématiquement avec une énergie, une rage impétueuse, viscérale et communicative. La production enfin y est principalement signée par Animalsons et Fred Dudouet, des noms qui auront pour un temps dicté la mode musicale avec leurs sonorités électroniques avant-gardistes et ultra efficaces. Tantôt graves, tantôt fougueuses, leurs instrumentales sont toujours puissantes et exploitées à fond par le MC.

Si Temps mort est un album essentiel, ce n’est pas simplement parce qu’il marque la naissance du monstre sacré. Son rôle et son importance dépassent largement son créateur, et c’est bien l’histoire du rap français, sa trajectoire esthétique, qui ont été marquées au fer par le coup de semonce de Booba. Le succès de Temps mort, c’est le succès toujours actuel de l’egotrip technique et du verbe agonistique dans le rap français.

Le morceau qu’on recommande : Nouvelle école, pour la production diablement obsédante de Full Moon, pour la voix surgie des profondeurs de Mala, pour les extraordinaires mesures de Booba –

« C’est Lunatic, c’est catastrophique / Ici c’est barillet, résine et bas-résilles »

#1 – Lunatic – Mauvais Oeil (2000)

2000. La civilisation n’a finalement pas disparue. En ce début de millénaire règne pourtant une atmosphère de fin du monde dans quelques endroits oubliés par la prospérité. À cette époque, les noirs et les arabes sont tout juste à la mode dans les faits divers, l’humour et le sport. Le rap commence gentiment à connaître une forte popularité auprès du public, grâce aux efforts d’ouverture du Secteur A ou d’IAM, et à la récente ligne directrice de Skyrock. La discipline connaît depuis peu sa première grande vague commerciale et l’industrie commence à comprendre que le marché a un vrai potentiel.

Certains trouvent alors que c’est le moment de taper un grand coup et de recadrer un peu les débats. Si le rap doit représenter, c’est avant tout la rue et ceux qui « habitent au 15ème sans ascenseur ». Retour à la rue, mais aussi retour à l’indépendance, après que le mouvement se soit acoquiné avec les majors et le show-biz. Mauvais Œil est l’album qui portera cette devise en étendard comme personne auparavant.  Dès l’intro, les deux Lunatic annoncent la couleur de manière presque prophétique. C’est le moment de récupérer son dû. Ce qui va suivre dans l’histoire sera sombre mais nécessaire pour la survie des oubliés de la réussite. Et, en lisant entre les lignes, pour les rappeurs comme eux qui n’ayant pas aseptisé leur propos pour satisfaire les exigences d’une industrie déjà opportuniste. Plus que jamais l’antagonisme vrai/faux n’a alors été aussi fort dans le rap (rien d’étonnant pour un groupe s’étant fait connaître avec Les vrais savent). Globalement nihiliste, le discours côtoie par moment les diatribes afro-centristes d’un Marcus Garvey (et appuie ainsi la filiation du hip-hop avec la musique jamaïcaine). Mais avec Mauvais Œil, les rappeurs deviennent définitivement acteurs de leur propre condition et n’affichent plus aucun état d’âmes. Pas de temps pour les regrets, nous disent-ils d’ailleurs dès le second track. Fini les simples constats façon animateur social du quartier ou les messages alarmistes des rappeurs. La profonde rupture avec la période précédente réside dans cette posture : le « il » du narrateur s’est déplacé vers le « nous », posture déjà amorcée un an plus tôt de manière plus brouillonne par la Fonky Family. Et Ali ou Booba ont définitivement le talent et les épaules pour revendiquer cette posture.

Cette manière d’amener le propos est servie par des lyrics d’une qualité alors rarement égalée. Logique : les deux rappeurs sont passés par les écoles de Boulogne et de Time Bomb. En résultent des rimes riches, complexes, techniques mais toujours utilisées à bon escient. Influence des Sages Po et des X-men obligent, les allitérations fusent et créent un effet paradoxal avec les paroles crues visant avec précision leur cible. Sur ce point, Ali a souvent été considéré comme un simple faire-valoir de Booba ; le constat n’est en fait émis que par de jeunes béotiens ayant encore besoin de grosses ficelles pour jouir. Car si Ali ne concourt pas dans la catégorie clinquante et provocatrice de Booba, il amène sa technique froide et sans artifice avec une rigueur martiale impeccable, idéale pour asseoir ses textes, à la fois violents, lucides, censés et illuminés.  Définitivement lunatiques.  Moins brillant pour l’œil du néophyte que les punchlines de Booba, le style d’Ali est heureusement vite loué par ceux qui savent que la « street-cred » du groupe doit moins à Booba qu’à son soss à trois lettres.

La force de l’album, c’est aussi de proposer, sans jamais les nommer tels quels, un rap d’idées et de concepts philosophiques, mystiques et religieux qui s’imbriquent de manière déstructurée et fragmentaire (un puzzle de mots et de pensées). Les concepts sont avancés par les deux hommes d’après leur propre ressenti et se mêlent naturellement à leur vécu. Pour finir par enterrer définitivement les prêchi-prêcha scolaires et les justifications de leurs prédécesseurs. On croise du Nietzsche (j’veux devenir celui que j’aurais dû être), des références bibliques et coraniques, du Sankara et même du Marx par moment (l’oppressé contre la répression). C’est d’ailleurs à travers cette volonté d’élévation, ne reniant ni la violence ni le crime pour y accéder, que l’influence du Queensbridge se fait sentir – et finalement moins du côté de Moob Deep que de Tragédy Khadafi. Pas de complaisance envers l’auditeur donc, ni  la tentation de céder à la facilité, mais toujours le souci de s’adresser dignement à des hommes. Avec la nécessité de ceux qui se savent en temps de guerre. Sur la forme, l’album tranche souvent radicalement avec les productions françaises d’alors. Si les samples sont présents, le son est déjà plus synthétique et électronique, comme déjà tourné vers l’avenir. Lunatic a fait appel aux collectifs AnimalSon (mais aussi à GeraldoCris ProlificFred Dudouet et Craig J), pour un résultat grandiose, à la fois lumineux et sombre, voire austère, comme sur le fameux 92 I,  Autre gageure (que ne reproduira d’ailleurs jamais Booba excepté sur Temps Mort) : aucun morceau n’est une pâle copie de ce qui se fait outre-Atlantique. Lunatic fait du Lunatic. Rapides ou plus lents, les beats font toujours mouche et l’ensemble produit une sensation de grande homogénéité. Pour, au, final, aboutir à un album d’une parfaite cohérence.

Cumulant les bons points, Mauvais Œil est rapidement devenu le mètre-étalon de tous les rappeurs des années 2000  se revendiquant du rap de rue. Une pièce maîtresse indémodable, qui s’est appropriée les règles traditionnelles du rap français pour mieux les dépasser et montrer la voie à suivre, mais jamais de manière revendiquée, et toujours dans la plus grande résignation.

Le morceau qu’on recommande : L’introduction est un condensé et une parfaite entrée en matière de l’univers de Lunatic. Et révèle dès le début la forte complémentarité de Booba et Ali, qui parfois s’opposent en tout (sur la question du matérialisme et des richesses ostentatoires), parfois fusionnent. Les ultimes  lyrics du morceau (Les derniers seront les premiers) résument aussi parfaitement l’envie de représenter les parias, les oubliés et les opprimés, et prophétisent ce que deviendra Booba. Comble de l’ironie pour ceux qui taxent Lunatic d’être les précurseurs d’une radicalité islamique dans le rap français (parfois à raison), la phrase provient en fait de l’Evangile selon Matthieu…

 » Canon scié pour les numéros 1, fuyez, fuyez
Les derniers seront les premiers  »


La méthodologie : chaque votant devait choisir cinquante albums. Il attribuait cinquante points à l’album qu’il plaçait en première position, quarante-neuf points au second et ainsi de suite jusqu’au cinquantième qu’il créditait d’un point. La liste de base n’était pas fixe et chacun était libre d’ajouter les albums de son choix.

Les votants : nous avons eu la chance de pouvoir compter sur la participation des rédactions de L’Abcdr du Son, Reaphit, Le Bon Son, Revrse ainsi que feu SURL, en plus de Genono, Spleenter et Olivier Cachin. Leur présence a fait monter le total des votants à 43 et il est à noter que dans un souci de partialité, l’organisateur de ce classement a préféré s’abstenir afin de n’influer d’aucune manière sur le résultat final.

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