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[A l’origine] Les face-à-face du sample #1

Le rap et les samples, ce sont deux éléments indissociables, on le sait. Enfin, je le sais, et ceux de ma génération et celles d’avant le savent. Les jeunes qui arrivent ont tendance à l’oublier, puisque le rap new school, c’est surtout des basses troubles, des beats lents et métalliques composés à l’ordinateur, et beaucoup de synthé. Il est important de savoir aller de l’avant, laisser évoluer la musique, mais aussi de connaître ses origines.

Avoir la notion du temps qui passe, chose difficile à une époque où un son se consomme en streaming comme du coca, c’est aussi savourer un bon sample de soul, diffus à cause des craquements de vinyle qui le recouvrent et authentique comme une MPC. Après maintes discussions sur le sujet, qui a déjà été travaillé dans une rubrique, on a décidé, au sein de l’équipe, de publier régulièrement un article dans lequel serait exposée une analyse de morceaux samplés par plusieurs artistes (un Français et un Américain en principe). Il y sera expliqué, en toute subjectivité, qui a le mieux rendu hommage au morceau original. Voici, pour toi, cher lecteur, jeune ou moins jeune, le premier épisode des Face-à-face du sample.

Sample #1

Chic – Will you cry (1979)

La Clinique – Tout saigne 2 (1999)

Nas – Just a moment feat. Quan (2004)

Le premier sample que j’ai choisi est en l’occurrence extrait du morceau Will you cry, que l’on trouve dans l’album  Risqué du groupe Chic, classé dans la catégorie disco. Il est un peu restrictif à mon sens de parler de disco, dans la mesure où l’on est encore à la fin des années 70, et que l’on ressent donc encore pleinement l’influence du funk dans cette chanson, ce qui la rend d’ailleurs parfaitement samplable (les percussions prononcées du disco rendent souvent les samples difficiles à utiliser).

L’utilisation du sample n’est pas du tout la même en fonction des artistes. Je dirais ici que c’est La Clinique qui remporte la palme. Un beat classique, 1999 oblige, assez rapide, doté d’une basse composée efficace, avec le sample vocal pitché au refrain qui a rendu le morceau célèbre à l’époque. Le titre est plutôt égotrip, donc vraiment hip-hop.

L’effet produit par Just a moment de Nas n’est pas du tout le même. Un sample identique mais beaucoup plus lent, un beat nettement moins classique (l’album Street’s Disciple dans lequel on trouve le morceau date de 2004, et l’évolution musicale du hip-hop se ressent déjà largement), sans aucune basse composée : le titre se veut donc plus réfléchi et plus axé sur le message que sur l’instrumental. Il est, de ce fait, beaucoup moins porteur.

Nous avons donc ici deux morceaux de qualité, mais j’ai une nette préférence pour les rappeurs hexagonaux en l’espèce.

Sample #2

Cindy Lauper – True colors (1986)

Mystik – Le fruit défendu (1999)

Fredro Starr – True colors (2001)

Cindy Lauper est souvent classée dans la catégorie Pop. Le morceau original, que l’on trouve dans l’album du même nom, datant de 1986, est une chanson d’amour écrite par la chanteuse à sa mère (même si les croyances populaires veulent qu’il s’agisse d’une déclaration d’amour d’une femme à un homme). Le thème du morceau, que l’on pourrait qualifier de mielleux mais qui va à ravir avec la mélodie principale, est repris par les deux artistes que j’ai choisis, qui lui rendent bien hommage. Place aux sons de mon adolescence…

Le fruit défendu est le titre qui a révélé Mystik au grand jour. Il avait certes percé grâce à la B.O. de Ma 6-t va cracker et ses apparitions dans le Bisso Na Bisso de Passi, mais c’est bien avec ce morceau, en 1999, sur le sample mélancolique et enivrant de Cindy Lauper, que Mystik a fait connaître son album et inondé les ondes de Skyrock. La production, simple mais efficace, épaule parfaitement le MC et son texte, poétique mais parfois maladroit, sur les histoires d’amour impossibles. Ce qui fait aussi et surtout le charme de la chanson, c’est la participation de la chanteuse de R’n’B K-Reen, très en vogue à la fin des années 90. Sa jolie voix était alors une façon assez facile pour les artistes de toucher le jackpot.

Fredro Starr, de son côté, reprend plusieurs années après et probablement sans avoir ne serait-ce que la moindre idée de qui est Mystik, le même concept, pour la bande originale du film Save the last dance. Le morceau a une thématique plus large que celle utilisée par MystikFredro Starr parle de plusieurs choses et l’amour est plus une notion de fond, qu’il s’agisse d’amour impossible ou de l’amour d’un fils pour sa mère. La grande nouveauté ici, et c’est une chose qui s’est souvent faite à partir des années 2000, marquant une rupture avec les années 90, c’est le fait que la boucle empruntée à Cindy Lauper n’est pas samplée mais rejouée, à l’aide de pianos et de synthétiseurs. À noter que dans les deux cas, les rappeurs ont fait appel à une chanteuse pour le refrain, ce qui dénote l’émergence, éphémère mais indéniable, du R’n’B.

Les deux morceaux sont réussis, mais malgré toute la tendresse que j’ai pour le morceau de Mystik, celui de Fredro Starr, malgré sa présence sur la bande originale d’un film destiné à un public relativement jeune, est plus mûr, dans un registre plus urbain et brut.

Sample #3

Francis Lai – Melissa (1977)

Seth gueko – A mes yeux (2007)

Necro – Dead body disposal (2001)

Francis Lai, compositeur français de renom, au moins pour ce qui est des bandes originales, est familier à tous les mecs qui ont tété le boom bap de l’âge d’or du rap français, même s’ils ne le savent pas forcément. D’Akhenaton à Passi en passant par le Rat Luciano, Zoxea ou Pit Baccardi, nombreux sont les rappeurs (et beatmakers) à avoir joyeusement pioché dans son œuvre. Le titre qui nous intéresse ici, Melissa, est extrait de la bande originale du film Bilitis, composée par ce bon vieux Francis, donc. Bilitis, c’est un film érotique de David Hamilton sorti en 1976, que je n’ai pas vu car il me passionne nettement moins que sa bande originale. Pas de paroles, des variantes, une basse déjà incorporée dans le sample, et des percussions pas trop présentes que l’on fera facilement disparaître avec deux trois équalisations. La recette idéale pour un MC. Après l’amour, voici le hardcore.

Seth Gueko, le titi parisien que l’on ne présente plus, se déchaîne sur le sample de Melissa, dans le titre À mes yeux, extrait de l’album Patate de forain, un classique que l’on ne présente plus non plus. « Aux yeux d’ma mère, j’mène une vie d’ange/ à tes yeux j’te fais l’amour, à mes yeux j’fais ma vidange ». De la punchline, des images violentes, des paradoxes et des rimes multi-syllabiques : le Seth Gueko que l’on aime. L’instru repose sur le sample équalisé de façon à ce que l’on n’entende le synthé principal qu’au refrain, le reste du morceau reposant principalement sur la basse du sample, filtrée et très présente.

De son côté, Necro, petit frère d’Ill Bill et MC incontournable de l’underground new-yorkais se défend parfaitement bien sur Dead body disposal, extrait de l’album Gory days, sorti en 2001. La thématique est simple,  le rappeur nous explique comment se débarrasser d’un corps après un meurtre, et fait ça très bien. L’instrumentale est par contre plus simpliste, un beat et pas beaucoup plus (aucune composition, pas de basse extraite du sample ni composée).

Ce qui me fait préférer nettement l’ambiance créée par Seth Gueko, plus lourde et oppressante, malgré une thématique plus égotrip.

 

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Rappeur/beatmaker + chroniqueur

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