[Les Nanas du rap game] Cestpasun film, le duo féminin du rap dont l’oeil est partout.

Avec notre série Les Nanas du rap game (en hommage au titre d’Isha), nous explorerons les coulisses du rap francophone et ceux qui le font, mettant en lumière le travail des femmes, qui opèrent dans l’ombre…

Le rap est un milieu qui s’écoute, qui se lit, qui se danse parfois, mais aussi qui se regarde.  En effet, comment parler de rap et ses textes sans évoquer les clips et l’univers visuels qui les composent ? Pouvoir visionner un clip de rap offre d’une part davantage de visibilité et de potentialité à l’artiste d’être reconnu, mais permet en prime de pouvoir appréhender sa direction artistique ainsi que la tonalité de son univers. Ce travail artistique a longtemps été réalisé dans l’ombre, notamment avant l’arrivée massive des réseaux sociaux,  mais aujourd’hui il se démocratise et ses artisans, maintenant élevés au rang d’artistes (à juste titre), sont mis progressivement en lumière.

Alex et Talia sont deux femmes de 26 ans, toutes deux mères de famille, mais elles ne forment qu’une dans le monde du rap, sous le pseudo “Cestpasunfilm”.  Deux femmes qui se rencontrent par hasard dans leurs études au sein d’une école d’esthétique et qui choisissent ensuite de poursuivre leur vie de jeunes adultes ensemble en partageant la même profession : photographes.

Cette passion, à savoir la photographie, va alors achever de les réunir.

C’est au départ un simple divertissement qu’elles utilisent avec joie dans leur vie personnelle puisque ce sont en effet des photos qu’elles s’emploient à réaliser avec leurs proches sans grande importance à vue d’œil.  Néanmoins, elles comprennent également que la photographie peut leur permettre de s’épanouir sur de nombreux plans, et c’est dans ce contexte que le décor des clips de rap apparaît alors comme étant un cadre prometteur.

Les deux photographes s’emparent alors de la photographie comme un moyen d’expression artistique il y a trois ans en 2017, et s’immergent dans le grand spectacle des coulisses des clips de rap. Cette immersion se fait alors grâce à un ami réalisateur qui leur permet de se retrouver sur les tournages, ainsi que de rencontrer les différentes équipes présentes sur ces tournages.

Illustrer les coulisses du rap

Cette volonté de mettre en avant les coulisses des clips de rap est alors assez novatrice puisque celles-ci sont encore peu photographiées, au contraire par exemple des plateaux de cinéma. 

Ainsi, via les photographies des tournages de rap, elles ont alors accès à un côté cinématographique scénarisé qu’elles affectionnent,  aux différentes décorations, et à toute la palette artistique disponible.

En commençant à s’intéresser à ce milieu, et à se professionnaliser au fur et à mesure de leurs expériences, l’idée de duo s’est alors concrétisée.  La reconnaissance de ces femmes dans le milieu du rap a été progressive puisque si leur activité est née en tant que passion, la professionnalisation s’est construite sans grande préméditation tout comme l’évidence de leur duo. Il est donc intéressant de voir que ce qui n’était une passion originelle, puisqu’elles exerçaient toutes les deux parallèlement d’autres professions, est devenue leur profession principale au bout de ces années.

Leur particularité s’impose alors avec une technique de “touche à tout” dans ce milieu grâce notamment à une vision partagée de la photographie ainsi qu’à leur complémentarité et à leur entre-aide. Si les deux femmes semblent parfaitement en phase l’une avec l’autre, elles ont bien entendu des sensibilités différentes sur différents points et dialoguent en permanence pour trouver comment parvenir à les accorder. `

ll est en effet plus simple de se démarquer quand l’on est accompagné, mais Alex et Talia ont réussi à se professionnaliser en proposant une nouvelle façon de photographier qu’elles suivent quotidiennement par le prêt d’appareils, la gestion commune des retouches et enfin le partage des tournages.  Ces deux femmes  ont désormais près de 2 ans et demi d’activité professionnelle et ont été parmi les premiers à mettre en lumière les coulisses des tournages de rap en France, ce qui était jusqu’alors l’apanage des Etats Unis. 

Au bout de ces deux années et demies, elles ont donc pu témoigner de la façon dont les femmes pouvaient être traitées et comprises dans ce milieu en fonction de leur ressenti et de leur expérience. Il est nécessaire ici de comprendre que leur ressenti leur appartient et qu’il n’est nullement ici question d’exprimer un parti pris inéluctable.

L’expérience du rap au féminin

Selon elles, les femmes ont davantage tendance à s’effacer, à moins oser exprimer leurs idées et leur créativité par rapport au poids qu’occupent les hommes en général. L’équilibre entre les deux genres pèse encore en faveur des hommes et ce, comme c’est le cas dans la  société en général.

Or pour Talia et Alex, la question de la reconnaissance et de la popularité au travail ne devrait pas interagir avec le genre, mais uniquement avec la question des capacités de travail et la qualité des photographies réalisées. 

Ce fameux équilibre paritaire n’est donc pas encore atteint, et certaines fois les injustices demeurent de mise, de par l’omniprésence de la concurrence masculine dans leur profession. 

La position de femme dans un milieu masculin pose donc fondamentalement la question de la meilleure façon pour elles d’être représentées à leur juste valeur, sans pour autant tout miser justement sur le genre. La ligne est donc délicate à tracer entre  jusqu’où pèse l’importance du genre et où commence alors la question des compétences dans les choix artistiques.

Une autre difficulté rencontrée que le duo a beaucoup évoqué,  concerne la question de la légitimité. Cette question fut surtout problématique à leurs débuts où elles n’avaient pas de revenus, mais se contentaient seulement de pouvoir expérimenter leur passion. 

Elles ne se sentaient pas  alors légitime à demander un salaire et pensaient déjà profiter d’une chance qui leur avait été donnée par peur d’être aisément remplacer.

Madmoizelle / QueenCamille

Talia et Alex sont  finalement parvenues à mêler conjointement travail et passion et enfin acquérir cette légitimité absente à tout début professionnel. Le fait d’être des femmes ne leur a alors pas barré la route pour connaître une ascension admirable mais ce fut un obstacle plus tard, comme une piqûre de rappel de leur genre, puisque certaines expériences qu’elles durent affronter étaient spécifiquement liées à leur condition de femmes.

Ces expériences ne les ont pas empêché de continuer à exercer leur travail quotidien mais ont entraîné une réflexion constante sur la réalité des demandes formulées à leur encontre. Pourquoi ce projet leur ait confié alors qu’elles ne se reconnaissent pas dans les demandes formulées ? Comment pouvoir préserver leur vie privée de certaines demandes ? Comment font les femmes confrontées davantage à ces demandes?

La limite entre vie privée et professionnelle peut en effet ne pas être distinguée par les acteurs du milieu du rap français comme elles le soulignent à de nombreuses reprises, et offrent alors la possibilité aux hommes de les outre-passer plus aisément.

Ceux-ci peuvent encore vouloir objectiver les femmes à travers leur vision, leur ressenti et leur volonté et ce, au détriment des avis exprimés par ces mêmes femmes.
Le duo de Cestpasunfilm avoue alors avoir dû s’adapter pour éviter ces demandes malsaines pesant encore sur les femmes exerçant dans le milieu du rap, même si ces expériences n’ont été que marginale dans leur quotidien, il est évident que ce n’est pas toujours le cas pour tout le monde.

Néanmoins, malgré ces côtés négatifs du monde de l’art combiné au monde du travail, Alex et Talia ont bel et bien réussi à faire reconnaître leur travail. De nombreux exemples sont à souligner sur leur CV déjà bien garni notamment leurs shoots de PLK, SCH, Leto, Maes ou encore Aya Nakamura pour son single Joli Nana.

Elles ont réussi à se rendre  suffisamment reconnues pour collaborer avec ces nombreux artistes prestigieux, enrichissant de fait l’accès aux coulisses du rap français et ouvrant la voie à de nombreux.ses autres photographes.

Il ne faut pas oublier que leur réussite et leur adaptation à ce milieu supposé très hostile, n’a pas été sans efforts : que ce soit des efforts de travail cela va de soi, mais également des efforts nécessaires d’adaptation. Pour parvenir à leur niveau actuel, elles ont dû réussir à concilier correctement leur vie de famille et leurs obligations professionnelles pouvant parfois empiéter et déborder.

Les deux femmes ont également choisi de s’adapter à l’exercice de leur travail en préférant ne pas s’exposer à d’éventuels dérapages ou actions inappropriées en s’habillant dans un style discret et considéré comme à la cool grâce aux joggings, pulls ou autres moyens de se dissimuler des autres. 

Cette tenue adaptée et choisie délibérément n’est donc pas anodine car elle démontre qu’encore actuellement dans un monde où les frontières entre le privé et le professionnel s’amenuisent, les femmes doivent toujours adopter des précautions personnelles.

Ainsi, bien que ce témoignage soit subjectif et ne reflète que leur vécu à elles, fort est de constater qu’être une femme dans le rap implique de se préparer aux interprétations multiples des différents interlocuteurs  sur soi même, et invite à se confronter au doute encore présent concernant sa propre légitimité. 

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