L’Exégèse rapologique #1 – Coma Artificiel de Hugo TSR

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Couplet : troisième partie

Abordons maintenant le dernier mouvement du couplet, qui reprend le thème principal de la surconsommation de substances psychoactives, et donc celui du coma artificiel. Il s’ouvre par cette phase :

Dans la tête c’est gauche-droite, des pochtards, des grosses barres

Nous pourrions nous attarder sur les compléments de ce vers, mais il me semble que l’expression la plus importante qu’il présente est « Dans la tête ». En effet, le premier couplet était consacré aux ravages physiques induits par ce coma répété ; le troisième s’attardera donc sur les dégâts psychologiques qu’il provoque. Ce que montre ce premier vers, c’est l’omniprésence du doute (« gauche-droite »), du cannabis (« des pochtards »), de son inhalation et de ses effets (« des grosses barres ») dans la psyché de Hugo (« Dans la tête »). Notons que toutes ces idées sont formellement liées par l’assonance filée en [o] et en [a], et sémantiquement par le « Dans la tête » en début de phrase, sous-entendant qu’elles témoignent du même désir, qui par sa répétition devient presque obsessionnel.

Suit alors une punchline insistant sur la pauvreté et la saleté de son environnement, le XVIIIème :

Pas d’galette des rois, ici y a qu’la galette des clochards

Cette punchline joue sur les deux sens du mot « galette », qui ici s’opposent : le gâteau et le vomi. Cette mesure, par le biais d’une opposition sémantique plutôt simple, montre que les préoccupations quotidiennes ne sont pas les mêmes selon l’environnement où l’on vit. C’est ce que sous-entendait le vers précédent, et cette idée pourrait expliquer ce besoin de s’immerger dans un coma artificiel.

Les deux mesures suivantes présentent une très belle rime multi-syllabique et ce qui constitue ma punchline préférée du texte (je vous prie d’excuser cet élan de subjectivité !) :

Saoulé grave, y a d’la haine sous les toits
C’est bientôt l’examen du foie, on révise tous les soirs

Penchons-nous d’abord sur la première mesure et l’accentuation orale qu’elle comporte sur la syllabe « sou ». Cette insistance sous-entend l’idée d’une oppression, d’une infériorité des personnes vivant dans cet environnement : elles seraient en-dessous des autres couches de la population. Elles seraient la lie de la société française, et cette idée pourrait constituer une autre explication de la surconsommation d’alcool et de cannabis de Hugo, qui vit dans les quartiers difficiles de Paris. Mais, nous allons le voir, la réalité n’est pas si simple.

La punchline qui suit est en effet essentielle. Elle joue sur le double sens du mot « examen » : analyse médicale et évaluation scolaire. Elle crée d’abord un effet comique, par le décalage induit entre la gravité d’un examen médical et l’attitude désinvolte du rappeur ; mais elle est aussi, à mon sens, presque tragique. Il me semble en effet qu’elle sous-entend que leur état de santé n’importe pas à ceux qui vivent dans ce coma artificiel ; puisqu’il est nécessaire, il doit être régulier, et peu importe alors les dommages subis par le corps. Le consommateur est donc lui aussi mis en cause.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette idée n’entre pas en opposition avec celle émise dans la mesure précédente ; le cadre de vie et l’individu sont tous deux accusés ici. Hugo TSR, c’est évident, blâme son environnement : on le voit encore à la rime multi-syllabique qui crée une relation de cause à effet entre les deux mesures, sous-entendant que c’est parce qu’il est « saoulé grave » et qu’il « y a d’la haine sous les toits » que le MC « révise son examen du foie tous les soirs ». Pourtant, pour ce qui semble être la première fois du texte, le MC parisien prend une relative responsabilité de son attitude : il sait d’où elle vient, en blâme la cause directe (son environnement), mais la désinvolture et le caractère tragique de sa punchline montrent qu’il n’est finalement pas si innocent dans ce processus d’autodestruction, qu’il semble ne pas vouloir stopper.

En somme, pour Hugo un cadre de vie malsain forge des individus irréfléchis et n’a pour unique échappatoire que la consommation excessive de substances ; mais c’est aussi parce que l’individu est irréfléchi qu’il succombe si facilement à ce vice. Hugo est réaliste : blâmer uniquement la société serait trompeur, pour ne pas dire hypocrite. L’individu a aussi sa part de responsabilité dans cet asservissement.

Par ailleurs, les deux mesures suivantes sont principalement descriptives et parlent encore de l’environnement du XVIIIème arrondissement. Elles présentent une longue assonance en [ ou ] qui part du mot « nous », ce qui confirme leur valeur descriptive.
La mesure « C’est pas toujours d’la bouffe qu’y a sur la gazinière » insinue une idée d’un registre assez pathétique : la résine de cannabis en grande quantité se présente sous forme de blocs, très durs et donc difficiles à couper. Les dealers utilisent parfois leur gazinière pour faire chauffer la substance, la rendre plus malléable et ainsi pouvoir couper plus facilement en différentes parts égales. Pour la cocaïne et l’héroïne, elles, il faut réellement les cuisiner pour les synthétiser. Or la gazinière est habituellement considérée comme de l’électroménager de cuisine, d’où la mention de la « bouffe ». Le détournement de l’usage de cet appareil, habituellement consacré à la nourriture, sous-entend un détournement de la valeur du nécessaire ; la première nécessité dans l’environnement de Hugo n’est pas de manger, mais de fumer ou de vendre des stupéfiants.

Les deux vers qui suivent sont les derniers du couplet et, par l’usage d’une très belle punchline, confèrent tout son sens au discours de Hugo :

Quand les cendars s’entassent, le foie est plein d’entailles
Moi et ma teille c’est l’grand amour et tous les soirs c’est la Saint-Ballantine’s

Ces mesures comportent cinq rimes multi-syllabiques (en 2 vers seulement !), dont les deux finales sont plus riches que les autres. Elles présentent aussi une allitération en [t], une assonance en [ll] ([y]) et une autre en [a]. Tous ces effets prosodiques créent des liens sémantiques très forts entre les termes rimants (je vous propose de les lire à voix haute pour vous en apercevoir). De même, l’usage de « Quand » en début de phrase et l’hyperbole que présente chacun des deux syntagmes de la première mesure créent un lien significatif entre eux.
Fumer et boire sont très liés pour Hugo : plus que cela, il en inverse la cause et l’effet. Cette première mesure signifie littéralement que quand il fume beaucoup, Hugo est très éméché. Autrement dit, fumer agit sur son foie : il sous-entend alors que les causes et les effets de l’alcool et du cannabis se confondent. Ces substances sont finalement similaires dans leurs effets et dans leurs causes, puisqu’elles traduisent le même désir de coma artificiel.

Mais juste après mentionné les blessures de son foie, le MC qualifie sa relation vicieuse avec l’alcool d’amour. Il montre ainsi qu’il n’a pas seulement besoin de ce coma, il l’aime. Il connaît donc les tenants et les aboutissants de son attitude autodestructrice mais ne s’en plaint pas, accepte et aime sa condition. Il confère alors, au dernier moment, une dimension tragiquement lucide et réaliste à son propos sur l’asservissement volontaire à la drogue et à l’alcool. Cette tonalité tragique est encore appuyée par les implications de la punchline finale.

Celle-ci repose sur l’expression « Saint-Ballantine’s », qui joue sur la paronymie entre la fête des amoureux et la marque de whisky. Cela reprend le thème de l’amour précédemment décrit mais, considéré avec la première punchline du texte, ce jeu de mot sur la Saint-Valentin prend une toute autre dimension.

Noël et la Saint-Valentin sont deux fêtes qui, plus que les autres, ont pour vocation de célébrer les liens affectifs. Noël, pour sa famille, la Saint-Valentin, pour son âme sœur. Voyez-vous où je veux en venir ? Ces deux punchlines sous-entendent, ni plus ni moins, que l’alcool et le cannabis font office de famille et d’amante pour l’artiste. L’atteinte de ce coma artificiel, qu’il sait pourtant être un asservissement, est donc plus importante que tout pour Hugo, pire : il le chérit plus que tout au monde.

Outro

Étant quasiment similaire à l’intro, il n’y pas grand-chose à dire sur l’outro de Coma Artificiel. Elle montre tout de même une variation très éloquente : nous sommes passés de « On pourrait voir cette ville sans drogue » à « Y a plus une ville sans drogue ». L’intro, quoique pessimiste, présentait un espoir par l’utilisation du conditionnel.

Mais après nous avoir présenté sa vie, son physique, son environnement, son attitude, sa relation vis-à-vis du coma artificiel, Hugo TSR, pour finir, nous fait bien comprendre que d’espoir, il n’y a plus.

Conclusion

L’intro de ce texte présentait l’idée d’un asservissement institutionnalisé, à la manière du Meilleur des mondes. Même s’il répète cette idée dans son outro, Hugo nous fait bien sentir dans le couplet, par le biais de son propre exemple, l’implication supérieure de l’individu dans ce phénomène. Plus que l’idée d’un esclavage institutionnel, c’est donc celle d’un esclavage volontaire que le rappeur met en avant. L’individu serait certes poussé par les instances du pouvoir à l’atteinte du coma artificiel, mais demeure seul responsable de son comportement autodestructeur. Le coma artificiel est artificiel parce que volontaire.

Emprunt d’un réalisme cru et froid, le texte est pourtant souvent hyperbolique : il faut donc relativiser son propos. Mais il n’en demeure pas moins qu’en exagérant son propre exemple, Hugo TSR nous permet de nous immerger dans la psyché des individus – plus nombreux qu’on ne le croie – qui vivent une telle situation, de comprendre leur point de vue, les raisons – sociales et personnelles – pour lesquelles ils choisissent volontairement un asservissement qu’ils savent fatal. A l’instar du point de vue, les valeurs traditionnelles sont renversées (on le voit à ces punchs où les célébrations affectives sont consacrées à l’alcool et aux stupéfiants, ou encore au phénomène de désacralisation de l’argent que présente brièvement le texte) et celles qui les remplacent ne sont qu’à l’image de l’environnement urbain et sale qui les abrite.

Enfin, le registre tragique du morceau est progressivement dessiné et fait l’objet d’une gradation adaptée au pathétique du propos. Car Hugo TSR présente plusieurs fois les mêmes idées dans sa version du Discours de la servitude volontaire, mais de façon de plus en plus précise : le MC parisien commence en effet par une description physique (de son corps, de son quartier, de sa vie) pour doucement aboutir, presque imperceptiblement, à la représentation psychologique de cette servitude tragique.
Tragique, parce qu’il la sait mauvaise, parce qu’il en connaît les causes et les conséquences, mais ne peut s’empêcher de l’aimer et de la chérir au même titre que sa famille ou sa compagne. Tragique encore, parce qu’il la hait autant qu’il l’aime, parce qu’il la méprise autant qu’il en a besoin. Tragique enfin, parce que le combat contre l’endormissement des masses, contre le coma artificiel, est perdu d’avance.

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