Home / Dossiers / Articles à thèmes / Le lien entre Guizmo et son public, ou l’universalité de l’intime.

Le lien entre Guizmo et son public, ou l’universalité de l’intime.

C’est devenu un lieu commun de parler d’introspection quand on évoque le cas de Guizmo. Son dernier album, Amicalement vôtre, va encore un peu plus loin dans cette démarche presque thérapeutique. Guizmo n’a « plus peur de se souvenir », et cherche des réponses à son mal-être, dans les souvenirs du passé comme dans les fonds de bières. Le rappeur nous livre son intimité, sans aucun filtre, sans volonté de se valoriser ou de réécrire son histoire. On pourrait penser que cet album est comme un journal intime, et pourtant, le rappeur de Villeneuve-la-Garenne le conclue comme une lettre, Amicalement vôtre. Mais pourquoi s’adresse-t-il à nous ? Et nous, pourquoi écoute-t-on, souvent émus, Guizmo se battre avec une histoire et un passé, qui a priori ne nous regardent pas ?

Retour en arrière. 29 novembre 2017, quelques jours avant la sortie d’Amicalement vôtre, Guizmo est en concert au centre hip-hop La Place, à Paris, à Châtelet. Le rappeur joue devant un public conquis, enchaînant les titres qui l’ont fait connaître avec ses morceaux plus récents. Arrive le moment de chanter Attendez-moi, sans doute un de ces titres les plus douloureux, où l’ancien membre de l’Entourage s’adresse à ses proches disparus. Guizmo, sans doute en proie à un mélange d’émotion et d’alcool, n’interprète pas vraiment le morceau. C’est le public qui s’en charge, mot à mot, à l’unisson.

 

L’écriture de Guizmo : parler de soi pour parler de tous.

 

A quoi pense le public de Guizmo, ses Gremlin’z et ses Guizmettes comme il aime à les appeler, quand il chante à sa sœur de sécher ses larmes de tout là haut ? Sait-il de qu’il parle quand il s’adresse à « Ulysse », lui annonçant qu’il va avoir un petit-neveu ? Sait-il de quoi il parle quand il supplie qu’on le laisse vivre, qu’on le laisse survivre ? Ce public, assez jeune, qui a acheté un billet autour de vingt euros pour aller voir Guizi Ouzou, n’a sans doute pas eu la même vie que son rappeur préféré – et c’est tant mieux. Comment se déroule cet étrange phénomène de transfert, qui fait qu’un public très mixte arrive à se reconnaître dans les détails de l’intimité de celui qui fut un Vagabond ?

 

Sans doute que cela tient à la plume de Guizmo, qui, en particulier sur son très réussi dernier album, réussit à dépeindre les sentiments les plus universels pour parler de ses blessures les plus intimes. En cela, la plume d’un Guizmo est comparable à celle d’un Tupac, ou – sans doute de manière encore plus évidente – à celle d’un Boosie Badazz aux Etats-Unis. Les fans de Boosie disent souvent que, peu importe la situation dans laquelle ils se trouvent, il y aura une chanson de leur rappeur préféré en adéquation parfaite avec leurs problèmes. Et peu importe ses choix de productions ces derniers temps parfois versatiles – autre point commun avec Guiz’ la BanquiseLil Boosie garde son public fidèle : il a marqué leur existence par ses chansons. Comme Guizmo, l’icône du rap louisianais a eu une vie hors du commun, perdant son père lorsqu’il était enfant, passant par le couloir de la mort, puis survivant à un cancer. Et pourtant, la musique du mythique rappeur de Bâton-Rouge parle à tous. Car quand il titre son morceau Smile to Keep from Crying, il parle de ce sentiment que l’on a tous parfois, quand on se sent triste, incompris, mais que l’on garde en même temps une façade, comme pour ne pas céder. Il parle de ce sentiment que l’auditeur connaissait mais qu’il ne savait pas verbaliser avant que Boosie ne vienne poser des mots dessus.

Quand Guizmo titre son morceau Pardon, même si l’auditeur n’a sans doute pas commis les mêmes erreurs que lui, celui-ci s’empare de cette volonté de dire pardon, pour la crier haut et fort, par la voix d’un autre. De cela découle un paradoxe en apparence, qui est au final très logique : plus Guizmo creuse son intimité, plus son propos devient universel. Il excelle sur Mon CV quand il débite ses doutes, en vrac, jouant avec l’instrumentale comme on noircirait les pages de son journal intime pour chasser ses idées les plus sombres. A l’inverse, son propos se fait moins convaincant sur des morceaux à thème comme Escort Girl. Guizmo arrive à atteindre les autres en leur parlant de ce qui ne les concerne pas : « [sa] mère, la bière, la rue » qu’il dépeint sur le très touchant Je l’aime autant que je la hais.

Le rapport de Guizmo et de l’auditeur : entre distance et reconnaissance

 

Ainsi, Baptiste, Grégoire, tous deux 21 ans, et Claire, 26 ans, trois auditeurs du dernier album de Guizmo ont tous trois été marqué par le caractère introspectif de l’album de l’ancien membre de l’Entourage. Baptiste souligne sa « sincérité », son « honnêteté », et même son « courage », tandis que Grégoire dit retenir « la misère dans laquelle il a vécu ». Il souligne qu’à « quelques exceptions près, Guizmo ne parle que de son passé, de son expérience, de ses malheurs, de sa famille », ce que Claire vient confirmer : « Il n’y a pas vraiment une chanson de l’album dans laquelle il n’est pas en train de se livrer ». La sincérité de Guizmo est ce qui va pousser l’auditeur à le suivre, partout. « Tu le suis d’album en album, et c’est lui dont tu veux avoir des nouvelles, pas de toi. » affirme Claire.

Ce caractère introspectif crée donc une relation ambivalente entre Guizmo et l’auditeur. Sa vie est extrêmement différente de celle de ses auditeurs et pourtant ceux-ci se sentent touchés voire concernés par elle. Ainsi, Claire dit d’entrée que « [sa] vie ne pourrait pas être plus différente que celle de Guizmo ». De même, Grégoire déclare qu’ « il est clairement arrivé des choses horribles [à Guizmo], qui sont très loin de ce qu'[il a] vécu ». On le voit bien, parler d’ « identification » de l’auditeur au rappeur serait ici abusif, simplificateur, excessif. Et pourtant, par cette universalité que le rappeur réussit à atteindre en décrivant ses sentiments avec précision, l’auditeur se sent concerné par son propos, par son histoire.

Ainsi, un des morceaux les plus intimes du projet, Je n’ai plus peur de me souvenir est celui qui a le plus marqué notre petit panel d’auditeurs, par son évocation d’un rapport complexe au passé que l’on a tous. Ainsi, Grégoire en souligne la « tristesse pure » qui s’en dégage. Baptiste explique que si ce morceau l’a touché, c’est « parce que dans la construction d’une personne, se souvenir d’événements qui l’ont marqué de manière négative, c’est quelque chose qui est dur à faire, parce que bien souvent on occulte ces événements. », ce que Claire vient confirmer : « L’idée de faire la paix avec ce que le passé comporte de laid et de raté […] ça peut me parler. ».

S’il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un rapport d’identification de l’auditeur à Guizmo, on pourrait davantage parler d’une dynamique proche de ce que le sociologue de la mémoire Maurice Hallbwachs décrit comme un processus de « reconnaissance » et de « reconfiguration » de nos souvenirs. Le sociologue dit ainsi que « pour que notre mémoire s’aide de celle des autres [ici celle de Guizmo], il ne suffit pas que ceux-ci nous apportent leurs témoignages. […] Il faut que cette reconstruction s’opère à partir de données ou de notions communes qui se trouvent dans notre esprit aussi bien que dans ceux des autres […]. » (Maurice HallbwachsLa mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, p.63)

La thèse de Hallbwachs s’applique parfaitement au rapport qu’entretient Baptiste à Guizmo quand il dit qu’« [il se] reconnaît dans ses souffrances familiales même s'[il] n'[a] pas les mêmes soucis que lui. » Baptiste reconnaît dans Guizmo quelqu’un qui a eu des soucis familiaux (ce sont les « données ou notions communes » qui relient les souvenirs de Baptiste et de Guizmo), et reconstruit ses souvenirs par rapport aux textes du rappeur. De là, son rapport à ses souvenirs est questionné par ceux de Guizmo, comme il le dit : « Je pense que ça encourage à être fier de ses faiblesses, et de ce qu’on a vécu. ». Cela n’empêche pas le fait qu’écouter les morceaux de l’auteur de l’album C’est tout, c’est aussi être confronté à quelqu’un de radicalement différent, comme le dit Grégoire : « Les morceaux appartiennent trop à Guizmo […] Le récit explicite de son passé m’empêche de m’approprier les sons. » Il ajoute que l’album lui a fait ressentir qu’il avait « beaucoup de chance dans la vie ».

Finalement, écouter un album de Guizmo, c’est peut-être ça. Être confronté à quelqu’un de différent, ressentir cette différence insurmontable, qui fait que pour Claire, on « l’écoute pour qu’il [nous] parle de lui », et finalement être touché par l’universalité de son propos, qui fait que – toujours pour Claire , un morceau comme Les gens parlent d’amour a même une dimension « politique ». Écouter un album de Guizmo, c’est dialoguer avec quelqu’un que l’on comprend, que l’on suit, mais qui restera toujours différent de nous. Et ces dialogues, ces confessions, ne peuvent se faire qu’à deux : l’album de Guizmo n’est pas un album que l’on écoute avec des amis ou en soirée. Baptiste préfère l’écouter seul, « parce que c’est profond, parce qu’il faut prendre le temps de comprendre ce qu’il dit. »

 

Il ajoute : « J’écoute par exemple Je n’ai plus peur de me souvenir quand je suis plutôt mélancolique. » De même, pour Claire, « c’est un bon album pour une aprèm déprime ». Bref, on écoute Guizmo seul, quand on est triste. Et ce n’est pas pour chercher quelqu’un qui a les mêmes problèmes que nous. Ce n’est pas non plus pour observer de manière malsaine et voyeuriste la vie d’un type qui a connu une réalité sociale violente. C’est simplement pour dialoguer avec quelqu’un, quelqu’un de différent de nous, mais avec qui l’on peut échanger sur nos souvenirs, qui peut nous donner des conseils sans jamais être moralisateur. Et ce dialogue est possible parce qu’il partage avec nous cette universalité de l’intime. C’est sans doute ce que Guizmo veut dire, quand, dans Amicalement vôtre il dit haut et fort : « J’rappe pour vous. ».

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Mon but inavoué est de consacrer ma vie au rap : je fais mes études dessus en musicologie et en sciences sociales, j'écris des articles dessus, je dors avec mes écouteurs. L'obsession devient franchement pathologique quand elle touche à un de mes amours : Shay, Hamza, Lil B. Parfois, je me dis que je devrais arrêter d'écouter les Sauce Twins et Siboy, devenir un homme apaisé, et écouter Brian Eno. Ça dure 5 minutes.

Check Also

23112928_10214685656153475_1869388284_o

Horreur sur le rap en France…

Âmes sensibles, abstenez-vous ! Notre Rédaction traverse une période sombre, plusieurs de ses membres ayant semble-t-il …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.