Loud, le prix de l’immortalité

Retour sur la carrière de Loud, roi du rap québecois, qui, malgré sa bonhommie, n’échappe pas aux affres de la célébrité.

Imaginez un instant que vous devriez faire une compilation des derniers albums traitant du succès et de ses conséquences. Qu’est-ce que vous y trouveriez ? Chez Lomepal, Orelsan, Ninho, Damso, Vald, MHD et tant d’autres, un certain dégout de la célébrité, c’est certain. Tous condamnent les amis que l’on perd, l’argent qui pourrit les relations humaines, la dureté du système médiatique et musical, la difficulté des sacrifices effectués. Parfois, on y verra aussi l’idée que tout « s’est passé comme prévu », que les artistes avaient « un plan » ; mais que dans sa recherche, beaucoup se sont brûlés les ailes, ont causé des dégâts irréparables (« j’voulais mettre à l’abri maman mais j’ai volé son sommeil », SCH sur Bénéfice).  

Loud, sans doute le plus grand rappeur québécois actuellement – ne serait-ce qu’en terme de ventes – a décidé de prendre le contrepied de ce narratif. Il est le premier rappeur québécois à atteindre un tel niveau de célébrité. Le premier également, à se produire ET à remplir l’iconique salle Centre Bell de Montréal (l’équivalent approximatif de Bercy) pour le lancement de son album Tout ça pour ça. Et il ne l’a pas fait une, mais deux fois. Puis il a remis ça au Centre Vidéotron de Québec, devenant le premier rappeur francophone du pays à s’y produire en tête d’affiche. Qu’une chose soit clair : s’attaquer à Loud, c’est s’attaquer à une liste de haut-faits qui ne fait que s’allonger.

Et c’était son plan depuis le début : « j’avais le plan infaillible pour sortir du hood / well I guess I did » comme il l’énonce sur le premier morceau de son premier projet en solo. Pourtant, à l’opposé de ses collègues rappeurs cités plus haut, Loud accepte pleinement le prix à payer pour poser sur sa tête la couronne du rap québecois. En somme, toute l’oeuvre de Loud est traversée par cette idée centrale, celle du prix de ce qu’il nomme « l’immortalité ».

L’ascension d’un roi au trône

La trajectoire de Loud dans le rap québécois est d’abord celle d’un prétendant au trône. On pourrait dire, pour simplifier, que le trône était vacant : personne pour l’occuper, et fédérer pleinement cette scène. Où comme nous le racontera l’intéressé : « j’ai sauvé le rap queb quand y’était dead de chez dead » (I said what I said). Et depuis son groupe Loud Lary Ajust formé dans les années 2010, l’artiste n’a rien fait sinon narrer cette montée en puissance.

C’est avec New phone (2017) qu’il a débuté en solo cette narration. Loud doit réussir, et transformer ses « rêves d’adolescence en dollar signs » (Longue histoire courte ). Une année record, sorti la même année, installera définitivement les ambitions du personnage ; Tout ça pour ça (2019) sera son tour de la victoire. En trois projets, le montréalais atteint le top.

Ça y est, Loud est grand – du moins au Québec. Il le sait, c’est lui et lui seul qui a ses fesses sur le trône : « Tous ces rappeurs québécois sont perchés sur mon tu-sais-quoi / Donc ils peuvent pas comprendre c’que c’est que d’être seul au sommet » ( Sans faire d’histoire). Va-t-il alors connaître les premiers vertiges ?

C’est le dernier album en date, Aucune promesse, qui y répond. Avec d’ailleurs la première pochette où Loud apparait clairement. Mais déjà, quelque chose sonne faux : son portrait est noirci, on a exagéré les tons sombres et les noirs. Cela a un effet presque caricatural, lui faisant une face sombre, comme brûlée, dénaturée par les sommets. Pourtant, l’album lui, dira tout autre chose.

Oui, Loud connaît le revers des Médailles. Mais il ne laissera que peu transparaître ces aspects dans son album post-succès. Au contraire, les titres sont éloquents. Rien de moins, Aucune promesse et I said what I said disent tous l’absence de regrets. Notamment, le refrain de la première chanson ici citée est éloquent : « J’veux rien de moins / J’ai brisé des coeurs, ça valait la peine / Plus rien à dire, y’a plus rien à perdre / J’ai vendu mon âme, ça valait la paye / J’regrette rien de rien, j’le referais demain / Rien de moins ».

Pochette de l’album Aucune Promesse (2022), réalisée par William Arcand.

Du texte et du style

Depuis François Ier et Louis XIV, on sait en France qu’être roi, c’est aussi avoir du goût en art et du style. Loud n’agit pas autrement. Si ses morceaux n’ont rien de révolutionnaire du point de vue des prods (elles peuvent même apparaitre relativement classiques, bien qu’efficaces), ils laissent en revanche beaucoup de place à la voix et aux mélodies du texte. Sur Longue histoire courte, Win Win ou GG par exemple, c’est le timbre vocal du rappeur qui est mis en avant, la production n’étant alors qu’un discret écrin pour ce dernier.

Car c’est bien l’aisance avec laquelle le texte rime et devient mélodieux qui frappe à l’écoute. D’essence québecoise, son rap bilingue mélange les lexiques anglais et français, faisant ressortir la musicalité des deux langues. C’est si bien exécuté que l’on ne peut que saluer la prouesse, y compris alors que le québécois se trouve être son univers lexical de naissance.

Par rapport aux rappeurs québécois déjà, il semble que ce cher Simon est un cran au-dessus en termes de technicité. Ses rimes sont ingénieuses, ses références – très centrées autour du monde du rap américain, notamment Jay-Z et Kanye West – bien maniées, et on ne compte plus les trouvailles lexicales ingénieuses. Exemple parmi tant d’autres, le parallèle bilingue entre « nos limites » et No Limit Records, le label de dirty south fondé par Master P : « Mais de mémoire, nous, on connaît pas nos limites / On connaît juste No Limit, Roc-A-Fella, Murder Inc. » (Fallait y aller).

Pour rentrer dans le détail de son écriture, Loud joue en permanence avec les parallélismes dans les formes et les sons des mots. On parle parfois d’holorime, terme un peu savant qui désigne deux lignes se prononçant de façon similaire. C’est le cas ici : « Silence, pendant que j’saute du coq à l’âne / Pour dire à tous ces rappeurs qui s’ôtent du cock à Loud ». Il utilise aussi à foison une forme de répétition de groupes de mots au sein de ses lignes – proche du chiasme, pour les petits littéraires du fond.

Pour donner quelques exemples, dans Off the grid : « Yes ça marche en principe mais j’dois marcher sur mes principes» ; «on rappait dans la Volvo bleue qui dérapait sur St-Laurent / Maintenant j’me drape de Saint-Laurent pis j’dérape sur le vin orange ». On a la même chose dans l’aphorisme qui sert de fil rouge à Sans faire d’histoire : « on fait l’histoire sans faire d’histoire», ou encore «peut-être au-dessus de nos affaires / Mais c’est peut-être pas vos affaires ».

Si la facilité de certaines de ces lignes peut parfois prêter à sourire, elle témoigne de la facétie avec laquelle Loud joue avec ses mots. Il détourne le sens, déforme les expressions idiomatiques et déjoue nos attentes à leur propos. On notera aussi que, tout roi qu’il est, il garde le sens de l’humour que l’on associe souvent au rap québécois. Loud, c’est drôle, comme sur le morceau Pas sortables : « On arrive au Louvre en mode Spider-Man / Balancer les toiles du cinquième étage », « On va brûler des euros, des dollars et des livres comme un autodafé / Pisser du Grey Goose direct dans les égouts / Riche et de mauvais goût, viens me photographier ».

Généralement scandées, ses phrases font souvent l’effet de mantras, d’aphorismes emplis d’énergie et de motivation. Ce sont toutes ces lignes qui résonnent comme des cris de ralliements : these things, they takes time ; so far so good ; on fait l’histoire sans faire d’histoire ; devenir immortel (puis mourir) etc. Explicitement, l’artiste rejoue les habituels thèmes d’une partie du rap américain : la course au succès et à l’argent, la réussite personnelle et sociale, la légitimité acquise en rendant riches et fiers les siens – et si possible sa ville de naissance.

Solitaire au sommet

Seulement voilà, notre roi est tout de même bien seul là-haut. Il n’a pas choisi le chemin que se proposait Ateyaba dans On est sur les nerfs : « J’vais pas m’faire chier tout seul au sommet / Donc j’prends mon temps pour les effacer ». Au contraire, il est isolé, et propose en conséquence, un art très solitaire. En découle le faible nombre de feat dans ses albums, hormis quelques partenaires proches– dont Lary Kidd, avec qui il formait Loud Lary Ajust. On note même une seule femme, Charlotte Cardin sur Sometimes, all the time.

Pourtant, Loud le dit : nous faisons tout pour les femmes. C’est en tout cas le discours de SWG, littéralement « sleeping with girls » : « the reason we do anything in this world / just to be sleeping with girls ». Mais Loud ne tire pas son succès de la séduction, au contraire. Comme il le dit sur le morceau avec Charlotte Cardin : « Tu sais j’ai grandi entouré de femmes fortes / That’s just where I am from / j’ai déjà toutes le statuettes, j’ai pas besoin d’une trophy girl / J’ai pas besoin de personne à mes côtés pour faire bonne figure ».

Loud n’est pas le personnage du Bel-Ami de Maupassant, et la séduction n’est pas un levier de sa réussite sociale et personnelle. Ce qui l’importe en revanche, c’est la reconnaissance des siens et, symboliquement, celle de son territoire, de son hometown.

Territoire et peuple du roi Loud

Impossible de dire exactement jusqu’où s’étend la sphère d’influence de Loud dans le rap francophone. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’il met un point d’honneur au fait de représenter Montréal, le Québec et, in fine, son hometown. Cela se voyait déjà sur Tout ça pour ça et son « Montréal arrive » scandé sur le ton du culte « Bruxelles arrive ». Mais cela est devenu encore plus clair avec le morceau #10 sur Aucune promesse.

C’est là qu’il rappelle le plus l’attache locale qui l’oblige et qu’il incarne : « J’ai mis Montréal sur la liste, and that’s why they call me / Hometown hero […] Montréal made me, then Montréal made it […] On aura servi la rue pour les junkies, y faudra paver la route pour les jeunes quebs ». Cette attache à son territoire, à ses proches et son espace de naissance est de plus en plus présente dans ses textes. Loud est le roi d’un territoire qui l’honore, et qu’il honore en retour.

Cette logique est d’ailleurs incarnée par le morceau conclusif d’Aucune promesse, Win-Win. Comme il le dit dans le refrain, « Premier arrivé à la ligne d’arrivée tient la porte / Let the next one in / Get rich and give back, pour moi c’est le win-win ». Le commandement est simple : ce qu’on a eu par le succès, on va le redistribuer. Nourrir les siens, nourrir sa ville.

Sans doute est-ce une des leçons que l’on peut tirer de l’ascension de Loud. Si elle se fait relativement seule – il parait que jusqu’à Tout ça pour ça au moins, le montréalais s’enregistrait toujours en solitaire, sans son équipe autour de lui (source ici), elle se fait pour sa communauté. A nouveau, rien d’absolument nouveau ici, tant ce motif a été répété par le rap. Mais tout de même. Cela tisse un lien qui unie Loud au territoire dont il vient, et duquel il a symboliquement la charge.

Voilà donc le portrait, forcément non-exhaustif, d’un rappeur devenu le roi d’un trône longtemps demeuré vide. Loud s’est hissé au sommet en créant un rap assez accessible, relativement pop, et couplé à une écriture parmi les plus travaillées. On est sans doute dans ce qui se fait de mieux en matière de jeux sonores, aidé en cela par les mariages franco-anglais. Loud voulait « devenir immortel », et semble y être parvenu. Quid alors du prix de ce statut ?

Le prix de l’immortalité : chercher un coin à l’ombre

Lorsqu’on se penche sur la carrière du montréalais dans l’ordre chronologique, force est de constater que le tribut de l’immortalité apparaît surtout à partir du deuxième et du troisième album, Tout ça pour ça et Aucune promesse. C’est là que le rappeur s’épanche le plus sur ce que cela coûte, de devenir le roi d’une scène musicale. Si, on l’a dit, Loud ne regrette rien et referait tout à l’identique, son discours à légèrement changé depuis ses débuts.

L’heure n’est plus à la fanfaronnade ou à la simple célébration. Le temps est aussi venu pour le rappeur de porter son attention sur des choses encore négligées dans sa perspective. Il se met de plus en plus à évoquer une sorte de retraite, « là où les caméras et les rats me trouveront jamais » (Off the grid). De même, le morceau Coin à l’ombre est particulièrement explicite : « à la fin de la game j’échange mon royaume pour un coin à l’ombre ». Son royaume pour un coin à l’ombre, pour la paix. Voilà sans doute le souhait le plus profond du roi Loud : qu’on lui foute la paix.

Comme il le dit souvent en interview, le rappeur sait que sa position est prestigieuse. Cela n’empêche pas de désirer le calme, la sérénité.  D’où, peut-être, le fait qu’il conclut depuis deux albums ses projets par des morceaux introspectifs, faisant le bilan de ses agissements. A ce titre, le calme de la mélodie de Win win, le dernier morceau en date de sa carrière, est particulièrement éloquent. Cette douceur de l’instru est le reflet direct de celle voulue et attendue par Loud.

Que peut-on alors attendre de notre cher roi ? Qu’il montre des signes de remords est impensable, nous le savons à présent. Mais qu’il trouve l’apaisement ? Peut-on en rêver ? Les rois dorment-ils ? La question reste entière…

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