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[Chronique] Lucio Bukowski et Mani Deïz […]

« Le point de suspension, c’est ce qui vous reste à dire quand vous avez tout dit ! » écrit Frédéric Dard dans Les pensées de San-Antonio, et par chance il lui en reste encore beaucoup à dire à Lucio Bukowski. Trois points de suspension, c’est en effet ainsi que s’annonce le rappeur lyonnais après une longue absence, et qui nous offre un nouvel EP au titre pour le moins énigmatique […]. Il est accompagné de Mani Deïz des Kids of Crackling avec lequel il avait déjà collaboré sur l’excellent EP « La noblesse de l’échec ».

Si j’ai introduit cet article par une citation de Frédéric Dard, ce n’est pas pour faire le malin mais plutôt parce que ce projet semble rendre hommage à cet écrivain à travers plusieurs clins d’œil. En effet, chaque morceau de ce projet reprend le titre d’un livre de l’écrivain (N’ouvrez pas ce cercueil, La dynamite est bonne à boire, Croquelune, Boulevard des allongés, Le tueur triste et enfin C’est mort mais ça ne le sait pas). De plus sur la piste Boulevard des allongés, on entend la vision de Frédéric Dard sur les écrivains de son temps, le tout sur une prod de Mani Deïz. Frédéric Dard y dénonce la « stérilité, et l’idiotie, et l’outrecuidance » des écrivains qui pensent révolutionner le monde à chaque texte. Cette vision des écrivains de son temps qu’a Frédéric Dard, peut facilement être rapprochée avec celle que Lucio Bukowski pourrait poser sur les rappeurs et les artistes en général et expliquer ainsi sa démarche : « j’ai tenté d’y voir un peu plus clair que depuis leur tour d’ivoire ».

Le point fort de Lucio Bukowski, et qui ne cesse de s’affirmer au fur et à mesure des projets, c’est la justesse du propos, rien n’est superflu, rien n’est remplissage, chaque phrase est pertinente et frappe l’auditeur par sa puissance évocatrice. Et ce talent est suffisamment rare, même chez les meilleurs, pour le signaler. Il arrive à synthétiser son propos dans un équilibre parfait, si bien qu’il n’y a impression ni d’ennui, ni de manque. On retrouve aussi cet équilibre génial dans le rapport textes/musique. On apprécie tout autant les textes de Lucio, que les instrumentales concoctées par Mani Déïz. L’un comme l’autre dialoguent sur un même pied et chacun renforce ainsi l’atmosphère créée par l’autre. Les instrus sont caractérisées par une caisse claire imperturbable sur laquelle Mani Deïz, en peintre sonore de génie, va esquisser l’ambiance qu’il recherche à coup d’éléments mélodiques: chœurs, piano, cordes, cuivres. Lucio complète le tableau sonore en brossant avec ses propres couleurs et nous emmène faire un tour dans son monde éclectique en terme de références culturelles diverses, du Rig-Veda hindou à son cher François Villon en passant par Madlib ou De Vinci.

L’artiste y aborde bien sûr ses thèmes favoris, tout d’abord le Temps, ce Temps immuable, souvent évoqué de manière menaçante voire violente, « Dans la chambre de mon art, les heures me martyrisent », qui fascine Lucio Bukowski et le fait s’interroger « Qu’est-ce qui restera d’nos miettes de vies ? ». De cette idée découle une sensation d’urgence, qui presse l’artiste et le pousse à créer, espérant laisser quelque chose de valeur derrière lui, un héritage « des bêtes de rimes ». Ce combat vain contre le Temps transparaît à travers un certain vague à l’âme présent dans tous ses morceaux « Pile dans mes foutus contre-temps, j’inonde le rang/De mes blues, de mes doutes, de mes gouttes de sang », qui leur donne cette ambiance si particulière. Cependant ce spleen presque baudelairien est aussi l’une de ses sources d’inspiration : « Comment tout a commencé ? Sûrement qu’j’me sentais mal/Sûrement qu’j’avais des larmes dans un coin de l’encéphale ».

L’aspect de la création littéraire est aussi très développé, que ce soit par sa vertu cathartique « Me brûle les doigts sur du papier : mon unique remontant » ou pour le pouvoir qu’elle apporte « Au final, je visiterai de nouvelles ruines /Que je transformerai en villes dans de nouvelles rimes ». Par ailleurs il réaffirme de nombreuses fois son désir de faire de l’art loin de toute pensée mercantile « J’raconterai mes histoires même si tout l’monde s’en tape » .S’il écrit, ce n’est pas pour un public, mais bien pour lui-même et c’est bien cela qui donne cette honnêteté à ses textes.

On retrouve aussi Lucio Bukowski oscillant parfois entre égo-trip goguenard « Parait qu’j’suis productif ? Yo, j’ai même pas commencé » et humilité « J’compte pas rester des lustres avec mes rimes faiblardes ». Cependant on trouve dans cet EP un peu moins de la gouaille habituelle du rappeur lyonnais qui privilégie une atmosphère plus grave.

Si souvent le rappeur lyonnais nous fait part de ses pensées et états d’âmes, il réussit aussi à dépeindre notre société de manière subtile, sans tomber dans le pathos, et sans se poser en donneur de leçon. Cela peut se retrouver sous la forme d’une banale scène quotidienne « Croise un clochard de l’âge de mon père et tu sais quoi ? /Quand j’file une pièce j’ai honte de pouvoir rentrer chez moi » ou encore d’une pensée anodine qui prête à réfléchir « Chez les termites, il n’y a ni banque ni mort de froid ».

En somme cet EP est une grande réussite et vient s’ajouter à la longue liste d’un parcours sans fautes. Parfois cynique, souvent sombre mais toujours poétique, il fait partie des œuvres dont la qualité, tant des instrumentales que des textes, fait plaisir à écouter et ne s’amoindrit pas avec le temps.

http://luciobukowski2.bandcamp.com/album/-

 

 

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One comment

  1. Chapeau l’article !

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