[Billet d’humeur] Non, le rap français n’est pas « démobilisé » face à l’extrême droite

Photo d’Eesah Yasuke lors d’un concert à La Place le 28 avril, prise par SeeDreeks Photography

Toujours la même petite musique, lancinante et de plus en plus ridicule : la nouvelle génération d’artistes rap serait « beaucoup moins politisée » que les MCs d’il y a vingt ans et, comble de l’infamie, « la présence de Marine Le Pen au second tour ne semble pas un sujet, ni dans leurs morceaux, ni sur leurs réseaux sociaux ». Ces mots sont ceux d’Alexis Demeyer, journaliste culture sur France Inter, radio qui s’est récemment tournée vers le rap pour rajeunir son audience mais qui – visiblement – traîne un peu plus la patte quand il s’agit d’analyser le sujet en profondeur.

Sur LREF, nous n’hésitons pas à cibler les attitudes et les discours condamnables émanant de personnes liées à l’univers rap en France, comme nous l’avons fait à plusieurs reprises sur la question des violences sexistes et sexuelles. Ce positionnement à un corollaire : défendre le rap lorsqu’il est attaqué injustement par – c’est souvent le cas – des gens qui connaissent bien peu cette musique. C’est ce à quoi ce papier s’emploie.

Non, le rap français n’a pas fait « silence radio » face à la qualification de Marine Le Pen

« Silence radio ». Avec ces mots, sensés décrire les réactions des artistes rap face à l’accession de Marine Le Pen au second tour des présidentielles, le journaliste de France Inter tend le bâton pour se faire battre. Certes, ces réactions ne sont pas tombées dès le soir du premier tour, mais quelques heures de patience auraient permis à Alexis Demeyer d’intercepter les prises de position de Médine ou Koba la D contre l’extrême droite, et peut-être d’effectuer un vrai travail journalistique en écoutant l’entretien de Macron mis en ligne par Booska-P.

Pour être sincère et exhaustif,  il faut dire que ces postures favorables au président sortant nous paraissent inégalement bienvenues. L’interview menée par Nesrine Slaoui et Kerch pour Booska-P ne se résume au final qu’à un coup de com’ bien ficelée par l’équipe de Macron qui, tout sourire et décontracté, nous y explique qu’on va encore bouffer racisme systémique et Darmanin l’infâme, saupoudré d’emploi précaire, sur son lit de LBD pour les cinq années à venir. A l’inverse, le positionnement de Médine apparaît plus intègre lorsqu’il déclare voter contre la fille du « tortionnaire d’Algériens », qu’il « bat Marine et combat Macron », en réponse à une pique de Booba.

Attardons nous sur l’artiste domicilié à Miami, seul et unique rappeur de l’Hexagone si on en croit certaines rédactions. L’article de France Inter accuse : « « Bravo monsieur Zemmour » a même récemment osé sur Twitter la superstar Booba ». Soyons clairs : les sorties de Booba (sur le personnes LGBT+, sur l’Ukraine, sur la dépression de Stromae, la liste est longue…) sont lamentables et ne méritent pas l’audience que leur fournissent les médias mainstream comme spécialisés. Restons clairs : faire parler Booba au nom du rap français dans son ensemble n’a jamais été très pertinent, et le faire aujourd’hui – alors que l’énergumène est brouillé avec une bonne moitié du genre – l’est encore moins.

Dans un parallèle facile entre 2002 et 2022, Alexis Demeyer met en évidence la moindre réaction des artistes rap d’aujourd’hui par rapport à leurs aînés, qui avaient notamment signé le freestyle Sachons dire non après l’accession au deuxième tour de Jean-Marie Le Pen. La réaction du milieu rap face à la qualification de l’extrême droite est indéniablement moins forte qu’il y a 20 ans, mais il est grotesque de lui intenter un procès sommaire : les rues françaises n’ont pas particulièrement conspué Marine Le Pen au soir du 10 avril, et l’engagement partisan du monde de la culture dans son ensemble est moins vif aujourd’hui, la faute aux promesses non tenues, à l’autoritarisme des quinquennats précédents.

Le rap français a fait barrage, au premier tour

Lors de ces présidentielles, un nombre non négligeable d’artistes (tout domaines culturels confondus) se sont néanmoins rallié.es à une candidature : celle de Jean-Luc Mélenchon. Parmi eux et elles, on retrouve des noms familiers : Rohff, Davinhor, Jok’air, Sako, Brav ou Médine (qui n’a donc pas attendu l’entre-deux tours pour se positionner). Une analyse cohérente de la propension des artistes rap à se positionner contre l’extrême droite devrait donc prendre en compte cette logique propre à l’élection de 2022 : le barrage à Marine Le Pen pouvait très bien se matérialiser dès le premier tour, par un soutien public au candidat insoumis.

Lors de son concert lyonnais le 8 avril dernier – auquel assistait l’auteur de ses lignes – Georgio haranguait ainsi le public : « Eh Lyon, j’espère que tu vas voter Mélenchon dimanche ! », avant une justification qui donnait approximativement : « c’est peut-être un fumier, mais un fumier bien moins gros que les autres ». Quelques instants plus tôt, Eesah Yasuke clôturait la première partie sur XTREM, réquisitoire contre la bêtise fasciste et morceau à placer d’urgence dans les playlists de ceux et celles qui battent le pavé contre toutes les formes d’oppressions.

Une petite heure de concert suffit donc à démonter l’argumentaire balourd de France Inter : bien des artistes rap ont tenté d’appuyé la candidature de Mélenchon de manière à ce qu’il double Le Pen sur la ligne d’arrivée du premier tour, pendant que d’autres dénoncent l’ignominie de l’extrême droit et donnent des hymnes à celles et ceux qui la combattent quotidiennement. A nos yeux, prendre position de la sorte paraît plus efficace pour lutter contre le Rassemblement National que de tendre le micro à son vice-président dès le lendemain matin du second tour.

Le combat contre l’extrême droite ne se résume pas au second tour des présidentielles

Ces derniers mois, pendant que l’audiovisuel public déroulait le tapis rouge aux fachos dans ses matinales, les artistes rap prenaient régulièrement la parole pour dénoncer et démonter les discours de l’extrême droite. Et si Marine Le Pen est plus épargnée que par le passé, c’est peut-être parce qu’a surgi une nouvelle mouvance fasciste plus bruyante, dont Eric Zemmour est le porte-étendard. Cela fait longtemps que les rappeurs et les rappeuses dénoncent le discours nauséabond de ce dernier au détour de leurs couplets, mais la montée aux créneaux s’est faite plus ferme ces derniers mois, qu’on pense au morceau Marianne de Kery James ou au remarquable Sous-culture, septième piste du dernier album de Sinik.

Alors que, d’après une étude de 2021, 60% des policiers et des militaires prévoyaient de voter pour Marine Le Pen au second tour des présidentielles, la mobilisation des artistes rap contre les brutalités policières apparaît également comme une forme de lutte contre l’extrême droite. Là où la cheffe du RN défend la « présomption de légitime défense » des flics, rappeurs et rappeuses ciblent les comportements racistes imprégnant systémiquement la police nationale, tout comme le non-respect de la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles par les forces de l’ordre. Pour avoir exprimé leur dégoût de la police et de son ministre, trois artistes ayant posé sur le morceau 13’12 contre les violences policières ont été convoqués au commissariat. Sans doute ces derniers n’ont-ils pas appelé à « faire barrage » – on les comprend.

Pour conclure : le rap français, reflet d’une jeunesse loin des urnes, pas des luttes

Au second tour des présidentielles, le taux d’abstention s’élève à 38% chez les 25-34 ans, et le chiffre monte à 41% pour les 18-24 ans (à confronter aux 28% d’abstention enregistrés à l’échelle de la population entière). La démobilisation électorale de la jeunesse est évidente, mais n’est pas synonyme d’une dépolitisation des nouvelles générations. Comme le montrent plusieurs articles et témoignages, beaucoup de vingtenaires / trentenaires choisissent de lutter contre les discours, les comportement, les assignations racistes ou sexistes par l’action directe et l’engagement quotidien, plutôt que par les urnes.

En créant ou en parrainant des associations (Kery James, Mokobé), en participant à des manifestations anti-racistes (on pense à la grosse quinzaine d’artistes qui ont rejoint la manifestation contre les violences policières organisée à Paris le 2 juin 2020), en développant des structures destinées à faire bouger les lignes à l’intérieur même du genre (Madame Rap, RappeuZ, Rappeuses en liberté…), les actrices et acteurs du rap français luttent à leur manière. Les silences du 10 avril et les positions rances de certains ne doivent pas faire oublier cela.

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