Nos déceptions de 2021 –

Pour compléter notre bilan de l’année, il nous fallait aussi aborder les sujets qui fâchent : ces projets, évènements ou réflexions, qui ont agités et composés le monde du rap français en 2021, souvent plus pour le mauvais que pour le meilleur. Parce qu’être un média rap, ce n’est pas seulement faire des chroniques élogieuses ou passer sous silence les choses dont on est moins fiers…
Cet article n’est absolument pas exhaustif, il nous est propre et n’a pas vocation à être une sentence irrévocable : c’est un moyen d’être complètement honnête avec nos lecteurs et nous responsabiliser. Comment faire évoluer le rap français si on ne dit rien ?

Le (non) cas très clivant « Booba en 2021 »

Ce n’est pas vraiment une déception, en tout cas pas spécifiquement liée à 2021. C’est juste un état de fatigue constant à chaque sortie publique du Duc : on oscille entre exaspération et surprise, à chaque fois. Parce que oui, malgré tout, on reste surpris que l’auteur de Temps Mort arrive à aller toujours plus loin depuis quelques années.
Comment résumer Booba en 2021, un rappeur qui a fait vibrer 3 générations de fans de rap français ? Musicalement, pas avec Ultra en tout cas. Feats décevants, punchlines qui tombent à plat, prods oubliables et tracklist inégale : c’est un projet dans sa zone de confort qui est très loin du talent qu’on lui connait. On sent qu’il rappe pour la SACEM et qu’il n’est plus là pour la passion du son ou de la punchline, même si certains titres ont pu nous faire plaisir. Un artiste en vie n’est jamais « fini », encore moins dans la musique, mais quand est-ce que Booba nous surprendra de nouveau ?

Entre sorties agaçantes sur Twitter, histoires de loyauté et trahison toujours plus obscures (et tirées par les cheveux, il faut le préciser), clashs sortis de nulle part, sons pas forcément percutants, et maintenant prises de positions politiques crispantes, Booba ne nous désormais ni chaud ni froid. La théorie selon laquelle il ne serait qu’un petit garçon seul et triste dans son immense villa semble de plus en plus cohérente, et la seule chose vraiment décevante, finalement, c’est le crédit que lui accorde les médias rap et généralistes, relayant à grands coups d’articles et titres aguicheurs ses moindres faits et gestes sur le net…. Un peu de respect pour vous-même les gars, laissez-le dans son coin.

https://twitter.com/booba/status/1458143085603475456?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1458143085603475456%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fpublish.twitter.com%2F%3Fquery%3Dhttps3A2F2Ftwitter.com2Fbooba2Fstatus2F1458143085603475456widget%3DTweet

La polémique Rachel Khan co-directrice de La Place

Lors de l’ouverture du nouveau centre des Halles de Paris, la mairie a également ouvert un superbe espace dédié au Hip-Hop et ses différentes pratiques, La Place. Espace vraiment agréable comprenant café, espace de concert, studio d’enregistrements, et une équipe dévouée à la diffusion et la promotion de la culture, sous toutes ses formes.
Bref, une super idée sur le papier, qui a mis un peu de temps à bien démarrer, mais qui est riche d’une programmation éclectique et pointue, aussi bien sur le rap, que sur la danse ou le graff.
Malgré tout, et comme toujours avec les pouvoirs publics et l’entre-soi parisien, il y a un hic, et de taille ! Le conseil d’administration et de direction du lieu est composé de différentes figures du milieu de la culture : Mark Gore (directeur de Canal 93), Kareen Guiock (journaliste), Thibaut de Longeville (360 Creative), Bruno Laforestie (directeur de Mouv’), Leila Sy (DA & réal’), Julien Cholewa (Hip-Hop Citoyens) et… Rachel Khan.


Artiste, politique et maintenant auteure, Rachel Khan est une championne du retournage de veste, une figure médiatique sans aucune légitimité (contrairement au reste de la liste) qui s’était illustrée en dénigrant et censurant les projets Hip-Hop lors de son passage à la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles).
Quand elle n’utilise pas son pouvoir médiatique pour faire la promotion de son livre nauséabond, elle critique le collectif Justice Pour Adama et ricane sur le féminisme et l’antiracisme : “Assa Traoré (…) est une forme d’opportunisme dérangeant”, “Le discours victimaire des pseudo-antiracistes m’est insupportable” (et ce sont les citations les moins choquantes).
Pour résumer, elle tient (très publiquement) des propos qui sont très très très loin des valeurs de partage, vivre ensemble et (oserait-on dire) inclusivité de la culture Hip-Hop. En octobre 2021, elle va plus loin en gratifiant Alain Finkielkraut de compliments dans un moment d’antenne très gênant : Finkielkraut aurait pu être selon elle “l’un des meilleurs rappeurs de ce siècle”, allant jusqu’à le surnommer “Ashkénathon”.  
On peut donc dire facilement que Rachel Khan ridiculise les valeurs d’une culture qui nous est précieuse avec des propos clivants, validés par les médias et figures publiques les plus réacs. Comment peut-elle être à la tête du seul centre culturel Hip Hop en France tout en cautionnant, complimentant et travaillant avec des personnalités qui crachent ouvertement cette culture ?

Les membres du conseil d’administration de La Place Hip Hop ne se sont pas trompés en se désolidarisant publiquement de leur co-directrice, en rappelant que les propos tenus par l’écrivaine dans les médias dans le cadre de la promotion de son livre « n’engagent qu’elle, et ne reflètent en aucun cas les opinions du Centre ». Depuis, la quasi-totalité de ce conseil d’administration a démissionné.
Pourtant, elle semble pour le moment indéboulonnable et elle continue de se positionner à l’encontre de la culture Hip-Hop avec des propos que nous trouvons inacceptables, des propos toujours validés par des politiciens d’extrême-droite…

Pétition ICI

Hamza – 140 BPM 2

Hamza, où es-tu ? Brillant ces dernières années, sur ses projets comme sur les feats, le Sauce God excellait, introduisant une nouvelle vibe très plaisante au sein du rap français, avec une position artistique séduisante. Mais son EP sorti début 2021 nous a beaucoup déçu. Les sons s’enchaînent sans varier, la vibe « Hamza » est absente à nos oreilles et ses positionnements en finissent par être lassant : oui, il continue de boire du whisky en profitant de son oseille et des meufs faciles. Et puis ?

On a vraiment l’impression que le rappeur belge se fait chier, et qu’il essaie la drill sans grande conviction, juste histoire de dire qu’il l’a fait. Rapidement, on est blasé par l’ensemble de la proposition. Hamza arrive quand même à nous assommer sur la longueur d’un simple EP ! Bref, c’est un projet de beauf, loin d’être à la hauteur du talent de l’artiste belge.

Mention spéciale à Kaaris complètement à l’ouest qui rappe : « Le bruit d’leurs ttes-cha : que des prouts » (quand on vous dit que c’est beauf’)

La saison 2 de Validé

On avait toujours rêvé d’une série sur le rap. Franck Gastambide s’est attaqué à cet exercice périlleux. 30 millions de visionnage sur Canal + plus tard, on était content que le rap fasse parler de lui en bien, que la série permette à certaines personnes d’en découvrir ses coulisses, que les carrières d’Hatik et de Bosh explosent entre temps, et surtout que Sam’s ait la reconnaissance qu’il mérite. Alors certes, on avait déjà tiqué sur ses défauts. Les gros sabots, les clichés sur le rap, les incohérences… mais les épisodes de 30 minutes s’enchaînaient bien, les cliffanghers donnaient envie de regarder la suite. Et puis c’était sorti pendant le confinement, donc on était bien contents d’avoir un truc à se mettre sous la dent. En résumé, on en avait un souvenir correct.

Et puis est arrivée la saison 2. Et là, on s’est rappelé qu’en réalité, c’était vraiment pas terrible. Que tout était boursouflé, grossi à mort. Que Gastambide avait abandonné toute idée de crédibilité (tous les rappeurs armés, les patrons de label comparés à des mafieux, l’ascension de Lalpha bien trop fulgurante…), que les moments gênants s’enchaînaient (les séances studios, la relation amoureuse entre Gastambide et Lalpha, la scène de fin…), et que les seconds rôles étaient risibles (Brahim plus lourd que jamais, Saïd Taghmaoui et Adel Bencherif qui en font des tonnes, le jeu monolithique de Bosh…). On peut comprendre qu’il faille faire des concessions pour faire découvrir les coulisses du monde du rap au grand public. Mais à force de vouloir le rendre divertissant à coup de scènes violentes et autres raccourcis, ça en devient contre-productif, et ça porte préjudice à un genre musical qui n’a finalement plus besoin de toucher le grand public pour exister commercialement. Alors que Gastambide a dit qu’il hésitait à faire une saison 3, on a envie de lui dire de s’arrêter là.

#metoo musique : un bilan insuffisant pour le rap FR

Il y a un peu plus d’un an, nous avions publié un billet en forme de réquisitoire contre le traitement médiatique des affaires de violences sexistes et sexuelles impliquant des rappeurs (ICI), qu’il soit le fait de médias généralistes ou spécialisés. Nous avions bon espoir, à l’époque, que la déferlante des témoignages recueillis dans le cadre du mouvement #metoo musique fasse reculer les comportements prédateurs, les passages sous silence complices et les propos haineux qui gangrènent le rap français comme les autres genres artistiques. Quelques mois plus tard, force est de constater que le bouleversement n’a pas eu lieu.

Parler ici des médias généralistes n’aurait aucun intérêt, la plupart assumant volontiers le refus de traiter des sujets en profondeur. Les médias spécialisés donc : relaient benoîtement la parole des agresseurs présumés du jour (on pense notamment aux messages de Naps diffusés abondamment par une large part de la presse rap), réintègrent le sourire aux lèvres les mis-au-ban d’hier (en témoigne le retour en fanfare de Roméo Elvis), quand ils ne sont pas occupés à un lamentable comptage des points entre Rohff et Booba (le premier accusant le second d’avoir eu des rapports sexuels avec une mineure, le second accusant le premier de violences conjugales). Bien entendu, l’ensemble de la sphère médiatique spécialisée n’est pas incriminée ici, mais l’écho des posts de ce genre ne peut et ne doit pas nous laisser indifférent.e.s.

Pour ce qui est des artistes, l’intervention de Soso Maness contre un harceleur sévissant lors d’un de ses concerts est malheureusement l’arbre qui cache la forêt. Tout début 2022, Jazzy Bazz peut pondre un « je me sens violé par toutes ces femmes qui se sont probablement doigtées sur moi » sans que personne ne songe, visiblement, à dire à quel point cette phrase est ignoble. Comme le disait remarquablement Ouafa Mameche fin 2020, « la base, c’est de s’éduquer dans nos milieux« , au sein de l’univers rap, pour faire grandir cette musique et contrer efficacement les traitements injustes que lui réservent souvent les médias mainstream. Le problème, c’est que les professions de foi ponctuelles de quelques poids lourds du game (artistique ou journalistique) ne sont pas suffisantes. A terme, le rap FR et l’industrie qui le soutient risquent fort d’écœurer celles et ceux qui, malgré leur affection pour cette musique, attendent un changement de fond dans les paroles, l’esthétique et les prises de position.

L’intervention de Ouafa Mameche, entre 40’56 et 42′

Hatik – Vague à l’âme & Noyé

C’est à se demander quelle mouche a piqué le rappeur originaire des Yvelines. Tenter de devenir une star de la variet’ est une chose, le réussir sans mettre les deux pieds dans le plat en est une autre. De plus, quand vous êtes l’interprète du très bon Welcome, vous vous exposez en connaissance de cause à des railleries. Alors oui, par le passé, Hatik a toujours chanté et su distiller ici et là des titres plus pop (Angela, La meilleure) et mélodieux (Belle en noir). Cela dit, sur Vague à l’âme et sur Noyé – vague à l’âme (suite et fin) – bien contents qu’on nous précise dès le titre que ça s’arrête ici – le nombre de morceaux bonbons nous parlant d’amour dépasse l’entendement. Et comme à chaque fois qu’il est question de sucre : gare à l’écœurement.

Interchangeables, balourds et loin des réussites commerciales des morceaux précédemment cités, Ma p’tite étoile, Réparer ton cœur ou Eternel symbolisent parmi d’autres toute la platitude de l’album. D’ailleurs, J’aime tout de toi composé pour Garnier n’aurait pas fait tache sur la tracklist. La palme du morceau d’amour niaiseux aux rimes téléphonées revient sans doute à Y’a rien avec Slimane, l’indigeste et tire-larmes piano-voix qui conclut la réédition. Pourtant, Hatik n’a pas arrêté de rapper et propose quelques titres trap dans la veine de ses mixtapes précédentes sur Vague à l’âme mais plus aucun sur la réédition ce qui semble finalement logique au vu du parti pris artistique. Réussis ou non, on se demandait ce que ceux-ci venaient faire dans un projet comme celui-ci. Et 40 titres plus tard, l’ennui l’emporte.

Ateyaba – Infinigga

C’est vrai, c’est compliqué de parler d’Ateyaba aujourd’hui. Très attendu pendant des années (depuis 2014), le rappeur se faisait discret, ce qui ajoutait au mystère “Joke”, qui avait, entre temps, créé de (nombreux) émules (ou copies). Bref, la pression des attentes devait être énorme, et il avait préféré prendre son temps, ce qu’on ne peut que saluer : la prise de recul étant le plus souvent salutaire dans la création artistique. Mais, son retour sur la scène médiatique (ou au moins dans le rap game) nous a fait l’effet de poils à gratter : pas intéressant et juste dérangeant.

Que s’est-il passé ? En attendant aussi longtemps, Ateyaba s’est-il sclérosé lui-même dans son succès critique ? Il a laissé gonfler son égo et ses chevilles, sans innover. Est-ce que la sortie de son projet Infinigga (+ les sons deluxe) dans l’indifférence générale feront jurisprudence dans le rap français ?

Ce qui est sur c’est que le projet, loin d’être mauvais, n’est pas à la hauteur du Joke des débuts et de la hype qui l’a suivi pendant si longtemps. Si les producteurs choisis (Myth Syzer, Richie Beats, Freakey et Ikaz Boi) sont exceptionnels et ont livré un travail magnifique, Ateyaba ne nous fait ni chaud ni froid : rien ne se dégage de son flow, il aborde toujours les même thèmes sans innover, son égotrip devient lassant et on se surprend à soupirer. C’est dommage, tant de gâchis. Pour nous, Ateyaba en 2021, c’est l’éléphant qui accouche d’une souris.

(C’est pas grave, il dira qu’on a mauvais goût & qu’il s’en « bat les couilles »)

Ateyaba sur Twitter (avant qu’il supprime)

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One comment

  1. Très interessant ! merci

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