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Casseurs-Flowters

Orelsan, Gringe et Pascal : pensées de la mort et de la vie

Cet article a été pensé et élaboré à partir de l’idée et à l’initiative de Clément Letourneur, qui en a de même rédigé une première ébauche mise en forme et complétée par mes soins.

L’une des grandes caractéristiques de l’esthétique d’Orelsan est son usage récurrent des registres comiques et tragiques. Souvent traités séparément, plus ponctuellement ensemble (c’était régulièrement le cas dans son premier album, Perdu d’avance), ils procèdent pourtant tous deux de la même volonté de mettre en lumière, voire d’exagérer jusqu’à l’absurde les traits les plus anodins du quotidien et de la vie d’un jeune branleur. Ou de sa mort. On remarque en effet chez le rappeur caennais une tendance très éloquente : de La peur de l’échec à Inachevés en passant par Elle viendra quand même, les dernières pistes de ses projets musicaux montrent la même appréhension face à un sort inexorable. Le premier exemple en est le plus évident – c’est la mort, cette fin annoncée et inéluctable de chaque être vivant. Au cours de l’histoire de l’art et des idées, d’innombrables penseurs et créateurs ont proposé différentes solutions pour aborder ce problème universel.

A cet égard, l’un des parallèles littéraires  les plus intéressants et les plus féconds par rapport à l’œuvre d’Orelsan et des Casseurs Flowters, le duo qu’il forme avec Gringe, est à trouver dans les fameuses Pensées de Blaise Pascal, physicien, philosophe et inventeur de génie, l’un des plus grands écrivains du XVIIe siècle français aux côtés de Corneille, La Fontaine et autres La Rochefoucauld (on serait tenté d’ajouter Descartes). Mais je ne pourrai rien ajouter que Chateaubriand n’ait pas déjà dit dans son Génie du christianisme :

Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques ; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe toute entière dans l’entendement ; qui, à vingt-trois, démontra les phénomènes de la pesanteur de l’air, et détruisit une des grandes erreurs de l’ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s’aperçut de leur néant, et tourna toutes ses pensées vers la religion ; qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue qu’ont parlée Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie, comme du raisonnement le plus fort ; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut, en se privant de tout secours, un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier, des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’homme : cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal.

L’un des concepts les plus importants de la philosophie pascalienne, celui qui va nous intéresser aujourd’hui, c’est le divertissement. A l’instar de la vanité, ce vocable revêt un sens très précis dans son lexique : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser ». Le divertissement, c’est exactement tout ce qui permet à l’homme de ne « point penser » à « la mort, la misère, l’ignorance ». C’est chaque activité, chaque événement, chaque pensée susceptible de nous détourner de la conscience de notre condition mortelle et éphémère, car « rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ». Des idées qui ont exercé leur influence jusqu’à aujourd’hui – jusque dans le rap.

Le divertissement pascalien

Revenons en effet à Orelsan, en gardant cette idée de divertissement en tête. Renouant avec une longue tradition occidentale, il exprime régulièrement ses craintes quant à sa condition de mortel qui ne sait pas d’où il vient ni où il va – seulement qu’il va mourir : « J’me rappelle que j’me rappelle pas d’avant ma naissance », « J’ai peur de la Faucheuse, du roi des ombres » (Elle viendra quand même). Ou, comme le dirait Pascal,

je ne sais ce qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses […]. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit.

D’où la nécessité de se divertir pour écarter la pensée terrifiante de sa propre finitude et la misère qu’elle induit. Gringe, qui co-signe le morceau Des histoires à raconter des Casseurs Flowters, y illustre parfaitement cette idée d’aveuglement volontaire et préférable à une douloureuse lucidité (#ComaArtificiel) :

Mais, renferme les problèmes sous une chape de plomb
Quand ils remontent en surface, souvent la peur te paralyse
Alors l’angoisse frappe comme une lame de fond
Fait qu’aujourd’hui j’me Jack Danise encore et qu’la psy m’analyse

Les expressions « renferme […] sous une chape de plomb », « remontent en surface » et « lame de fond » suggèrent bien qu’il ne s’agit pas uniquement d’esquiver, mais de cacher, de dissimuler en profondeur cette « peur », cette « angoisse », qui sont donc toujours présentes, mais jamais apparentes. Par ailleurs, le divertissement de Gringe prend ici la forme de la boisson (« l’angoisse […] / Fait qu’aujourd’hui j’me Jack Danise »), mais au début du morceau déjà il mendiait drogue, compagnie et sexe pour oublier son malheur :

Est-ce qu’il y a une drogue pour m’apaiser ? Une drogue assez puissante ?
Ou une parole pour m’rassurer quand j’suis dans mes phases délirantes ?
Est-ce que l’réconfort d’un pote ou celui d’une femme séduisante
Pourrait m’éloigner ou même me guérir d’un passé qui m’hante ?

D’un point de vue pascalien, le « passé qui [hante] » n’est qu’une incarnation parmi d’autres de la conscience de sa misère. Tous les hommes n’entretiennent pas de profonds remords vis-à-vis de leurs actes antérieurs ; mais tous ont été confrontés à la pensée de la mort et plus encore, Pascal écrit : « quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle ». La mort est la misère originelle, primordiale, celle qui précède et dépasse toutes les autres, qui ne lui sont finalement que subordonnées.

Mort et misère de l’homme

A ce titre, le morceau Elle viendra quand même est sans aucun doute l’un des plus significatifs de l’œuvre d’Orelsan. En quatre mots, le titre exprime d’emblée l’idée de l’inexorabilité de la mort, qui est développée dans les couplets pour aboutir à une peur véritablement viscérale de la fin :

Angoissé, en pleine nuit le sang glacé
Le plus dur c’est pas l’cauchemar, c’est l’instant d’après
C’est l’instant d’clarté, où j’suis persuadé
Qu’y’a plus rien qu’un grand vide quand elle vient t’embarquer

« l’instant d’clarté », c’est précisément le moment de lucidité où, sans divertissement, l’homme prend la pleine conscience de sa vanité, du caractère fini et éphémère de son existence. Quelle solution à ce problème ontologique, à ce vertige existentiel ? La réponse proposée par le théologien est simple : « il faut parier » en l’existence de Dieu. Car « si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien ». Même en cas d’échec, l’homme a tout à gagner en acceptant Dieu, parce qu’il trouve alors du réconfort à la misère de sa condition. Face à sa propre mortalité, l’homme sans Dieu et sans divertissement désespère (synonyme de suicide dans la littérature du XVIIe siècle) ; et celui qui se divertit se voile la face. Tandis qu’avec Dieu, qu’il existe ou non, la pensée de sa mort devient supportable, voire désirable. Mais toutes ces considérations sont balayées en deux mesures par Orelsan, qui ne semble pas voir en la divinité une issue satisfaisante : « Impuissant, si Dieu n’existe pas, j’brasse du vent / Si Dieu existe, j’trouve pas ça vraiment plus rassurant ».

La réponse du MC à la question obsédante de la pensée de la fin, on peut indirectement la trouver dans le morceau Des histoires à raconter. Indirectement, parce qu’il ne s’agit plus de parler du sens de la mort, mais de celui de la vie – lesquelles représentent après tout les deux faces de la même médaille existentielle, que tout un chacun porte plus ou moins péniblement :

Et j’cours entre deux trains, m’essouffle entre deux refrains
C’est nous l’futur, c’est nous les ringards de demain
[…] La plupart des choses sur lesquelles je m’suis construit servent à rien
[…] J’manque de certitudes pour être un artiste révolté
[…] J’entends mon heure sonner, alors j’fais l’inventaire
J’ferai tout pour n’jamais devenir un cinquantenaire paumé
[…] Et si, plus tard on voulait connaître mes histoires
Combien vaudront vraiment la peine d’être racontées

Dans ces mesures, Orelsan s’efforce de poser un regard réaliste et clairvoyant sur sa vie, relativisant l’importance de ses actes (« Et j’cours entre deux trains, m’essouffle entre deux refrains »), de ses connaissances (« La plupart des choses sur lesquelles je m’suis construit servent à rien », « J’manque de certitudes pour être un artiste révolté ») et de son avenir (« C’est nous l’futur, c’est nous les ringards de demain », « J’entends mon heure sonner, alors j’fais l’inventaire / J’ferai tout pour n’jamais devenir un cinquantenaire paumé », « Et si, plus tard on voulait connaître mes histoires / Combien vaudront vraiment la peine d’être racontées »).

Alors encore une fois, quelle solution à la perpétuelle imminence de la mort et à la vanité de l’existence humaine ? L’alternative au pari pascalien proposée par le MC normand est éminemment pragmatique, loin des raisonnements intellectuels complexes élaborés par le philosophe – elle n’en demeure pas moins efficace, voire salutaire. Non, Orelsan n’a pas trouvé la recette de l’immortalité à force de recherches sur les « corps bioniques » (Elle viendra quand même). Son remède à l’ennui, à la solitude, et à la crainte de la mort, à la vanité de la vie qu’ils révèlent tient tout entier dans la mesure finale du dernier couplet de Des histoires à raconter : « Si j’dois m’en aller, j’rêverai d’avoir plus d’histoires à raconter ».

La philosophie des Casseurs Flowters : de la conscience tragique d’un destin déterminé au refus du fatalisme passif

Avoir des histoires à raconter. Une autre manière de dire vivre pleinement sa vie ; car pour posséder des anecdotes dignes d’être narrées, il faut d’abord les avoir vécues. Finalement, en quoi est-ce différent du divertissement tel qu’il est conçu par Pascal, celui qui « nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort » ? Et bien, quand pour le physicien les histoires ne sont rien de plus qu’un moyen parmi d’autres d’ignorer la vérité de sa condition, elles procèdent justement chez Orelsan de la conscience aiguë de celle-ci. Le divertissement pascalien est dépouillé de toute sa dimension négative, transfiguré pour devenir acte non pas de cécité, mais de lucidité. Ce qui était perçu comme un voile aveuglant et tragique devient une attitude d’accomplissement personnel. La mort n’est plus une improductive source d’angoisse mais une limite, une deadline avant laquelle il faut rendre compte, rendre des comptes et donc se consacrer entièrement à faire en sorte qu’ils méritent d’être entendus – à avoir des histoires à raconter. C’est toute la substance du morceau éponyme : les histoires constituent autant de rêves vécus et encore à vivre et, dans une sorte de poétique mise en abyme, les raconter au micro – rapper – est à la fois l’un de ces rêves et leur moyen d’expression privilégié.

On retrouve cet élan d’espoir en la vie dans le morceau Inachevés des Casseurs Flowters. Devant la mort, les deux MCs décident en chœur d’ignorer la peur et préféreront « rapper » corps et âme, ayant même l’audace de proposer à la faucheuse de « backer » leurs couplets après lui avoir élégamment prié d’aller voir ailleurs :

Si la mort frappe à ma porte, me dit « T’es dans mes p’tits papiers »
Dis-lui d’revenir après, dis-lui d’jarter, dis-lui d’venir backer
Ou laisse-moi lui dire « Ferme ta gueule j’ai pas fini d’rapper
J’partirai jamais en laissant l’histoire inachevée »

Car l’histoire doit bien connaître une fin pour être racontée ; mais celle-ci ne sera pas imposée par la mort, non, elle sera choisie par les deux rappeurs, qui se saisissent une bonne fois des rênes de leur destin, avec ou sans son consentement, pour en devenir les premiers et uniques artisans. Cette nouvelle attitude face à la mort, qui se traduit par une insolence fière, presque hargneuse (« Ferme ta gueule j’ai pas fini d’rapper / J’partirai jamais »), aurait été inconcevable pour Pascal, et plus généralement pour la pensée philosophique et religieuse du XVIIe siècle français. Car à ce moment de l’histoire des idées, religion et philosophie se compénètrent et se répondent – c’est sans doute la raison pour laquelle la pensée de la mort des Casseurs Flowters aurait fait scandale à l’époque (au-delà de son vocabulaire pour le moins fleuri). Dans un temps où Dieu est partout présent, où la science, la philosophie et l’homme sont subordonnés à la religion (Newton arrive à grands pas…), il aurait été impensable d’affirmer le pouvoir de ce dernier sur sa propre vie, son propre destin – c’eût été blasphémer que de s’attribuer ces prérogatives divines.

En revanche, cette conception s’avère caractéristique de la pensée occidentale contemporaine, de l’existentialisme solitaire de Sartre et Camus à l’idéologie américaine qui, imprégnée par le transcendantalisme du XIXe siècle, encense le potentiel et l’importance de l’individu. Chez les Casseurs Flowters et Orelsan plus particulièrement, qui a décidément beaucoup évolué depuis La peur de l’échec, la conscience de la fin, de la vanité de la condition humaine, permet paradoxalement de parvenir à la transcendance du malheur qu’elle induit. La mort devient alors encouragement à vivre pleinement sa vie, raison supplémentaire de la chérir et d’en profiter – « persuade-toi que chaque jour nouveau qui se lève sera pour toi le dernier ; c’est alors avec gratitude que tu recevras chaque heure inespérée », écrivait Horace. Quant au divertissement, il devient désirable, non pas par facilité couarde, mais par choix conscient et réfléchi, par une décision d’éthique personnelle qui accepte la lucidité sans rejeter les bonheurs traditionnellement considérés comme superficiels.

En somme, les Casseurs Flowters parviennent à une puissante synthèse de réalisme tragique et d’hédonisme pondéré, une sorte d’épicurisme (au sens philosophique) moderne fait d’intelligence ontologique et d’inconditionnel amour juvénile de la vie – mais rappelons enfin qu’aussi grandes et profondes que sont leurs divergences, la philosophie de Pascal et les idées des deux MCs procèdent finalement et contre toute attente légitime de la même fondamentale velléité de bonheur, peut-être le seul trait décidément commun à tous les hommes :

Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. […] La volonté <ne> fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre.

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2 comments

  1. Idir

    Yo, merci du merci, du partage d’un excellent article du site et du livre dont il parle, lesquels – honte sur moi – m’étaient inconnus, et surtout de ton apport au papier, un véritable appendice !

    Au plaisir d’en relire un, à bientôt. One luv !

  2. Merci pour cet article vraiment passionnant, d’une grande intelligence et, qui plus est, très bien écrit !

    Je crois que le rap d’Orelsan et Gringe se caractérise, en effet, par sa force d’aveu. Si la problématique de l’ennui et du divertissement est tant présente dans l’oeuvre c’est bien parce que la conscience de la mort est obsédante mais aussi et surtout parce qu’elle y est assumée. C’est un rap qui assume le « je ne sais pas », la confusion, l’hébétude devant le vertige de la contingence. L’authenticité est existentielle. Si ces gars sont paumés, ils le sont surtout comme l’homme « qu’on aurait porté endormi dans une île » (Pascal) et qui n’y comprend rien. Bloqué.

    Dans un semblable effort de grand-écart, je te conseille de jeter un oeil au « Rap n’philo » de Françis Métivier où l’auteur rapproche l’oeuvre d’Orelsan du « logos spermatikos » des stociciens mais aussi des travaux sur la morale de Jankelevitch et des épicuriens….

    http://lerapenfrance.fr/chronique-livre-rapn-philo-francis-metivier/

    Encore merci pour la pertinence.
    Au plaisir !

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