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[Pause Lecture] Wild Sketch X Alkpote – Les incroyables aventures de John Hash

Il y a, en France, une croyance populaire (plus ou moins fondée) qui dit que rap et lecture sont antinomiques. C’est vrai que certains zigotos dont la taille de l’audience leur octroie, aux yeux du quidam, le statut de référentiel d’un genre musical entier, ne donnent pas vraiment l’impression d’avoir décroché leur Bac L du premier coup. Mais ce serait bien vite épiloguer que de croire de telles fariboles : les rappeurs lisent, et même beaucoup. Quand certains, comme Oxmo Puccino ou Lucio Bukowski revendiquent sans honte leurs inspirations littéraires, d’autres vont encore plus loin en adaptant des textes longtemps oubliés au format rap comme l’a récemment fait Vîrus avec Les soliloques du pauvre (qu’on a chroniqué ici).
L’auditeur, lui, n’est pas en reste : de plus en plus d’ouvrages en tout genres sont consacrés au rap français et lui permettent de parfaire sa connaissance du sujet entre deux mixtapes : recueils de textes ; livres-photo ; (auto)biographies ; thèses ; études sociologiques ; bandes dessinées…  Malgré la disparition de la presse écrite spécialisée (qui a longtemps été la seule documentation disponible) au profit du net, les ouvrages traitant du hip-hop bleu-blanc-rouge n’ont jamais été aussi nombreux.
C’est pour toutes ces raisons qu’on a décidé de créer une nouvelle rubrique sobrement intitulée Pause Lecture, où on partagera avec vous le plaisir du papier encré sous toutes ses formes. Faites couler (ou roulez) une bonne tisane et installez vous confortablement, car on commence tout de suite avec un pamphlet peu recommandable aux âmes sensibles : Les incroyables aventures de John Hash.

L’amateur éclairé aura bien entendu reconnu là l’un des alias de l’ineffable Alkpote, protagoniste principal d’un album de bandes dessinées récemment paru en autoproduction et réalisé par les talentueux Zak & Tom. Si ces noms ne vous disent rien, c’est peut être que vous ne connaissez le binôme qu’en tant que Wild Sketch. Promenant leurs poscas dans le petit monde du hip-hop hexagonal depuis quelques années, ceux qu’on surnomme les « Hergé du rap français » se sont au fil du temps forgé une petite réputation d’illustrateurs prodiges du genre. On les a notamment découvert à travers le collectif Le Gouffre qui leur ont confié la création d’un univers visuel complet, incluant des pochettes d’albums, des illustrations promotionnelles, et surtout la réalisation d’un jeu de plateau dont les personnages sont des parodies de nombreuses personnalités bien connues du public rap… Ils restent à ce jour les illustrateurs attitrés du collectif et réalisent la quasi-totalité de leurs visuels et ceux des artistes qui y sont liés (on pense surtout à Char, Katana ou encore L’Affreux Jojo ). Leur page Facebook est un vrai trombinoscope dessiné du rap français, et on ne peut que vous recommander chaudement d’aller y déposer un like bienveillant.

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Alkpote lui n’est plus à présenter, et on imagine que si vous êtes entrain de lire cet article, c’est que vous êtes surement déjà familiers de l’enfant terrible d’Évry. Pour les autres (maman si tu lis cet article), disons que notre zèbre pourrait être décrit comme le rejeton retardé du Marquis de Sade et de Catherine Ringer au climax de sa carrière cinématographique. Actif depuis plusieurs années (Haine Misère et Crasse de l’Unité 2 Feu, son premier méfait sur disque est sorti en 2006), Serge Gainzbeur est l’un des rappeurs français les plus prolifiques de ces dernières années, enchaînant les projets solo, collectifs (Ténébreuse Musique aux cotés de Butter Bullets, Les Marches de l’empereur ou la Crème d’Ile de France avec leurs dizaines d’invités…) et un nombre astronomique de featurings. Bien que n’ayant jamais connu d’énorme succès commercial, la Ténébreuse Mitrailleuse est régulièrement citée comme une influence par de nombreux rappeurs et a su au fil du temps se constituer une fanbase certes restreinte mais plutôt fidèle. Alkpote reviendra en avril 2018 avec un nouvel album solo nommé Inferno, tout en continuant parallèlement la saison 3 des Marches de l’empereur : 13 épisodes, à chaque fois des invités différents pour un découpage d’instru en règle, puis une sortie en CD.
Inépuisable on vous dit !

 

Tellement inépuisable, qu’il trouve même le temps de sauver le monde le temps d’une rocambolesque aventure sur papier glacé. Il prête donc ses traits à John Hash, rimeur maladif qui après un infortuné concours de circonstance se retrouve au cœur d’un mystérieux complot impliquant des documents secrets nazis, un vortex temporel, Patrick Bruel et des zombies. Mais c’est sans compter sur l’omniscience perfide d’une sombre organisation…

Voilà grosso modo la trame de fond des Incroyables aventures de John Hash, qui sert de support à l’imagination débordante des deux auteurs. Plutôt déferlante que débordante d’ailleurs : Zak & Tom se distinguent en premier lieu par leur identité graphique, dense et exubérante à la fois, regorgeant de petits détails qui prêtent à sourire (un graffiti en arrière plan, un nom sur une tombe…) et brassant à la volée des influences allant de la BD Franco-Belge au graffiti en passant par le comics. Très colorées et dynamiques, les planches sont vraiment superbes et malgré un aspect parfois confus, on se surprend rapidement à en examiner chaque recoin et à découvrir des choses à chaque nouvelle lecture. Impressionnant quand on sait que presque tout est dessiné aux feutres, à quatre mains, et en couleur directe.
L’histoire est entrecoupée de fausses pages de pub dans le style de celles que l’on trouve dans les comics souples, et en plus d’aérer un récit alambiqué au rythme infernal (on y reviendra) chacune est l’occasion de détourner à la sauce Wild sketch des grands classiques de la culture populaire : Dragon Ball Z, Tintin, Quick et Flupke, Evil Dead, Star Wars… Tout y passe, et les auteurs font preuve d’une véritable capacité d’adaptation qui rend ces petites pauses scandaleusement savoureuses. On en cracherait presque son café de découvrir l’Aigle de Carthage grimé en Michael Jackson ou en 10697197_938145316216689_7653567596983398119_oJon Snow…  L’aspect visuel est indéniablement réussi, Zak & Tom ne sont définitivement pas manchots (ça on le savait déjà) et pouvoir profiter de leur talent sur 72 pages est un vrai plaisir quand on apprécie leur travail.

Bien que la richesse du graphisme soit un des points forts de cette BD, il est difficile d’être aussi dithyrambique à propos du scénario, qui n’a visiblement pas été la préoccupation principale des deux auteurs. Les événements s’enchaînent souvent sans aucun lien, des personnages apparaissent pour être oubliés une demi-page plus loin, la trame principale frise l’incompréhensible… On a parfois l’impression qu’il n’y a eu aucun découpage scénaristique et que tout a été dessiné à la suite, sans réflexion de fond. Impression renforcée par les phylactères pleins à craquer de textes (dont la plupart sont tirés des chansons d’Alkpote) et les cartouches narratifs géants disséminés au fil des pages qui brisent dramatiquement le rythme. Ces flots incessants de texte couplés aux torrents de dessins font fatalement tourner le moulin de la confusion, et noient le lecteur dans une marrée d’informations dont il aura bien du mal à saisir les tenants et aboutissants. On referme l’album sur la promesse d’une suite alors qu’on a déjà bien du mal à comprendre comment on en est arrivés là…

 

Ce point est vraiment le plus gros défaut de la bande dessinée de Zak & Tom. C’est pourtant dommage, car la richesse de l’univers d’Alkpote permettait de grandes folies scénaristiques, et une histoire solide qui tient en haleine aurait permis d’accrocher le lecteur lambda et de lui donner envie de connaitre la suite. Car si l’amateur éclairé ferra abstraction de ce micmac et ricanera bêtement toute les trente secondes, celui qui n’est pas initié risque très vite de passer à autre chose…
Dommage, c’est une occasion manquée d’élargir le public du rappeur et d’y amener des non-habitués par un média détourné. Mais ne boudons pas notre plaisir : l’aficionado du personnage et de sa musique passera à coup sûr un bon moment de lecture, tant chaque page transpire la passion et l’attachement des deux auteurs à l’alter ego de leur héros. Les références sont nombreuses, l’humour omniprésent et les caméos plaisants (l’apparition d’un certain Valdinem, fils caché du héros en fera surement sourire plus d’un…).

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L’analogie entre le style Wild sketch et celui d’Alkpote est évidente : les name-dropping et références à la culture pop, la densité, la déconne bon enfant, le complot judéo-reptilo-maçonnique… Toutes ces caractéristiques leurs sont communes, et font que malgré tout, on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense sympathie pour eux. La symbiose entre les artistes et leur sujet est à son apogée sur ce projet, cela se ressent clairement et contribue grandement au charme général de l’ensemble. C’est là la grande force de ce bouquin : réussir à proposer un prolongement original et fidèle à la musique du rappeur des pyramides, en réinterprétant ses codes à la sauce bande dessinée, le tout servi par un style graphique irréprochable et cohérent.

Terminons cette chronique littéraire sur l’objet BD en lui même, disponible au prix de 20€ en édition simple et 30€ en édition collector sur le site de Wild sketch. Le pack simple comprend l’album de 76 pages, quelques stickers, un grand (et beau) poster et un tatouage temporaire. Pour 10€ de plus, vous aurez le droit à une dédicace des auteurs et d’Alkpote, ainsi qu’à un superbe préservatif « Alk-Pote » idéal pour séduire ou clamer votre amour du rappeur d’Évry même dans les moments les plus intimes.  A la réception, l’amateur de beaux albums risque cependant d’être un poil déçu : couverture souple sur papier glacé, dos affublée d’un  « John Hash » à la typographie hasardeuse… Heureusement l’impression des planches est réussie et les couleurs bien retranscrites, mais pour le prix demandé, on aurait aimé que l’album fasse un peu moins cheap. Gardons cependant à l’esprit qu’on est sur de l’auto-édition, que l’impression est limitée à 1500 exemplaires (une réimpression est en cours pour le mois de Mars) et que sur de si petits volumes, il est difficile de trouver un bon compromis entre le prix et la qualité du tirage. Espérons que les prochains albums de Zak & Tom bénéficieront d’un plus grand soin sur la qualité de l’objet, mais pour une première sortie auto-éditée, ça reste malgré tout très correct !

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Alors au final, Les incroyables aventures de John Hash valent elle vraiment l’achat ? Oui et non. Si Alkpote est un de vos rappeurs préférés, que vous êtes réceptif à son humour, et que vous avez envie d’y goûter sur d’autres support que le CD, foncez. Vous risquez bien d’y prendre plaisir, et de passer de bons moments à décortiquer chacune de ces pages à la baroque profusion le sourire aux lèvres. Mais si vous voulez faire découvrir le rappeur à des sceptiques ou des amateurs de BD au sens large, vous risquez bien de vous heurter à des œillades réprobatrices et des marques d’incompréhension gênantes. A éviter en cadeau de fête des mères donc.
Saluons quand même l’audace de Wild sketch qui sont officiellement les premiers à avoir fait rentrer le rap français dans le monde de la bande dessinée, et de fort belle manière. Ce média propose un nombre incroyable de possibilités, et on espère sincèrement que ce n’est que le début de nombreux autres projets du même acabit, qui permettraient pourquoi pas de toucher un public que le rap laisse de marbre. En tout cas, le succès est au rendez vous avec un premier tirage déjà épuisé, et une réimpression en cours qui risque de partir aussi vite. En espérant que cela donnera la motivation aux Hergé du rap français de continuer ce beau projet et de nous proposer à l’avenir des albums encore plus soignés, solides, et drôles.
Et puis au fond de nous, on a toujours eu le désir secret de voir Alkpote sauver le monde…

Mise à jour 23/09

Un peu plus haut, nous évoquions le fait qu’un second tirage était en cours : c’est désormais chose faite, et la bonne nouvelle, c’est que le prix a également baissé : Les incroyables aventures de John Hash sont désormais disponibles au prix de 15€, toujours sur la boutique de Wildsketch. Cerise sur le space cake : ce nouveau tirage est agrémenté de 2 planches supplémentaires par rapport au premier. Si avec ça vous hésitez encore…

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