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Le rap français est-il vraiment défendable?

Qu’on se le dise d’emblée. Le rap français n’est pas défendable. Non pas pour des raisons morales non, car grâce à Friedrich, on n’a jamais été porté sur le bien, le mal. Uniquement pour des raisons disons, pratiques : à qui viendrait-il à l’esprit de soutenir une sorte de Jockey Club de la street ne pensant qu’à vanter les mérites de sa dernière acquisition ? Pire encore, qui trouve l’énergie pour défendre des groupes s’imaginant être les dignes successeurs d’écrivains subversifs parce qu’ils sont capables, parfois, d’aligner des rimes à syllabes multiples ? Merde. Faut s’ennuyer sévère dans sa morne vie d’occidental pour s’adonner à de telles choses.

Déjà, si tant est que le rap français soit de l’art, où a-t-on vu qu’il faille absolument l’expliquer et le justifier dans le but de prouver qu’il le vaut bien? Tout ça ne serait que du vent et amoindrirait la force de n’importe quelle œuvre. Un peu comme si on demandait à une meuf de nous dévoiler ses petits secrets beauté. Aucune utilité donc, à décortiquer rimes et instrumentaux pour démontrer que les morceaux sont de qualité. Le rap ça devrait être : tu kiffes ou tu kiffes pas. Point barre. Cette musique n’est pas bonne élève, elle ne l’a jamais été et voilà qu’une poignée d’étudiants bien intentionnés tentent de nous démontrer le contraire avec des exercices de dissertation. La force du rap ne s’explique pas, ni ne se théorise. Elle se ressent et se vit au quotidien ; dans la rue, en bas de chez toi, une dent dans le grec, face aux contrôleurs, aux schmitts ou aux profs, face à ta femme s’il faut. N’importe où, sauf dans les manuels scolaires et les académies. Nulle part où l’explication s’appuie sur le langage des élites. Je répète. Nulle part où les garants de la loi et de la morale ont leurs habitudes.

Le rap français n’est pas défendable car ceux qui le pratiquent ne devraient jamais souhaiter le défendre. Marginaux, voilà ce qu’ils devraient être. Éloignés de tout star system, de tout buzz médiatique, de toute récupération commerciale. Même si ce désir n’est qu’un leurre, que cet objectif n’est, dans un monde comme le nôtre, qu’une lutte sans issue. Simplement parce que le rap mérite mieux que ça. Cela fait plus de 30 ans qu’il définit les modes, inspire les médias généralistes, invente et introduit des expressions dans le langage courant sans qu’on lui accorde le moindre intérêt, si ce n’est pour tenter, d’une façon ou d’une autre, de se jouer de lui. Ou, pire, de le récupérer pour édulcorer son propos, ou défendre des thèses sociologisantes qui au final, ne révèlent que son côté bon enfant, son côté citoyen civilisé rentré dans le rang.

Qu’on se le dise donc une fois pour toutes. Définitivement. Le rap français n’est pas défendable et ne doit pas l’être. Une œuvre parle par elle-même. Des autres et d’elle-même. Si, parce que ses codes n’appartiennent pas à l’idée que la classe dominante se fait du beau, le rap ne reçoit pas de louanges officielles, tant mieux. Il aura réussi à s’extirper du consensus ambiant relégué en permanence par la pensée unique. Il n’en sera que plus fort. Que plus art. Et méritera pleinement d’être ce qu’il peut être. Une musique à part. Une musique clandestine. Une musique pour… anonymes.

About Yugo Veronese

Yugo Veronese pour les réseaux sociaux. Aime le rap, rarement les rappeurs.

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6 comments

  1. Salut Costa,
    Merci pour ton commentaire, je comprends que tu ne sois pas d’accord avec ce papier puisque ce n’est qu’un point de vue, tout comme le tien, et nullement une vérité générale sur le rap.
    Pour répondre également à ton com, vu que tu as fait l’effort de réagir (au passage, la phrase sur nos mornes vies d’occidentaux étaient à prendre à 1 degré 5), je tiens à préciser ma pensée concernant l’utilité de « décortiquer les paroles et les instrus » : je n’ai jamais dit que, pour des gens connaissant ou appréciant le rap, cette démarche était inutile. Je dis que cette démarche d’analyse n’a pas de sens lorsque cela sert UNIQUEMENT à démontrer que le rap à des qualités, lorsque cela sert à prouver qu’il le vaut bien : « Aucune utilité donc, à décortiquer rimes et instrumentaux pour démontrer que les morceaux sont de qualité ».
    Plus largement, je faisais référence au fait que la plupart des gens qui critiquent le rap le font pour des raisons extra-musicales impliquant bien souvent des préjugés douteux. Je pense donc que, face à ce genre de personnes, fermées au débat alors qu’il n’a même pas commencé, il n’est pas utile d’essayer de prouver la valeur du rap. Si, au bout de 30 ans d’existence du rap, ces personnes ne sont toujours pas capables de prendre le rap comme une musique légitime, c’est leur problème, pourquoi ça serait encore à nous ou aux rappeurs de s’expliquer ? Après tout, demande-t-on au Rock, à la Pop, à l’électro de se justifier constamment sur leurs propos et les morceaux d’untel ou d’untel ? Non, et on sait hélas pourquoi.
    Concernant le fait que le rap échappe aux classes dominantes, tu as raison, j’aurais dû préciser que ce n’est pas vraiment la beauté qui entre en jeu dans ce mépris, ou en tout cas pas que, même s’il me semble que mon papier prenait également en compte les raisons culturelles et sociales. Sinon, pour ce qui est du fait de défendre ou non le rap, je ne dis pas que ceux qui le font s’ennuient (la preuve, je l’ai fait dans mon papier! bien vu Silo). Je dis surtout que ceux qui font constamment cette démarche participent à placer le rap dans un contexte de considérations morales et culturelles douteuses. Trouverais-tu légitimes d’essayer d’expliquer encore de nos jours en quoi les noirs sont des gens biens ou des gens de valeurs ? J’ose espérer que non. Donc oui, je persiste, la démarche de défendre coûte que coûte le rap sur un terrain social et culturel me paraît aussi douteuse que les clichés que les « anti-rap » véhiculent.
    Enfin, pour répondre à ton affirmation concernant le fait d’introduire du rap à l’école, dans les académies etc (je réponds par la même occasion à David, que je remercie pour son com), je ne pense pas que cela soit nécessaire. Le rap est, à mon sens seulement, une musique qu’on appréhende en autodidacte, notamment pour être en accord avec le principe même de ce qu’a été cette musique. Une musique qui s’est construite à l’écart des écoles de musique et des cours de solfège, par des….autodidactes. De plus, quoiqu’on en pense, le programme de l’école républicaine est façonné par des élites souhaitant, en partie, inculquer des valeurs parfois opposées à celles du rap. Faire entrer le rap à l’école le rendrait donc forcément conventionnel, car cela impliquerait de censurer certains propos. Donc, au final, on n’aurait une retranscription que très partielle, et surtout très partiale, de ce que peut être le rap. Là encore, il me semble que ce n’est pas satisfaisant.
    Le débat continue,

    Peace

    Hugo

  2. Salut Hugo,

    J’ai bien aimé ton article et la recherche sur ta vision de cette musique.
    Je voulais juste dire, que malgré le titre de ton article, tu as très bien défendu le Rap, Bravo !

  3. Salut,
    Alors en tant que « étudiants bien intentionnés tentent de nous démontrer la force du rap avec des exercices de dissertation », je me dois de réagir.
    Enfin, pas tout à fait, j’ai jamais fais des dissert sur le rap français, mais je le pourrais (j’ai une licence de lettre moderne, je peux passer 4 heures à analyser 12 lignes).
    Je pense qu’il y a une incompréhension derrière tout ça. Notamment lorsque tu dis :
     » La force du rap ne s’explique pas, ni ne se théorise. Elle se ressent et se vit au quotidien »
    … En fait, c’est le cas de toute musique mais c’est exactement ce qu’on dis de la poésie, si tu ne la ressent pas dans tes tripes, la poésie n’a aucune valeur, et c’est aussi le cas de beaucoup de littérature « classique ».
    Seulement, seulement, désolé d’être des tueurs de magie, mais tout s’explique. Ce que l’on ressent en entendant un texte (ou une musique mais je m’y connais moins), ça s’explique, grâce au message, aux mots choisis, à la répétitions de ceux-ci, à la construction des phrases, au rythme, aux images évoquées. Bref, ce que l’on ressent s’explique (y compris devant un meuf, désolé).

    On se rend alors compte qu’il y a des façons plus ou moins réfléchis de nous faire ressentir quelque chose. Tu peux faire du « Feel the magic in the air » de Magic System, tout le monde sentira l’envie d’au moins taper du pied, mais bon, les mécanismes en jeu sont grossier et à la portée de tous, mais très efficaces. Rapper « Demain, c’est loin » (pour faire dans le classique) est bien plus complexes et demande plus de dextérité.

    Et si, certains décortiquent les textes de rap, c’est parce qu’ils kiffent et qu’ils veulent montrer pourquoi. Tu n’es pas obliger de faire cette démarche, certes. Je comprend pourquoi tu préfères laisser le rap se faire critiquer sans défense. Le coté underground est vachement plaisant.
    Seulement, le rap n’est pas coupé du reste du monde, on peut le vouloir mais ce n’est pas le cas, il tire ses influences d’autres formes d’art, et en inspire d’autre. Tu ne peux pas demander aux académistes de ne pas faire leur boulot.

  4. Très sympa l’article
    Les deux derniers paragraphes représente exactement l’idée que je me fait du rap,
    Le RAP c’est celui qui n’est pas intégré à la société, dans l’ombre et qui sort tout droit de l’homme, un rap ne représentant que lui-même et la pensée la plus réelle du rappeur.

  5. Salut Hugo,
    Je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est dit dans ton article, alors puisque je m’ennuie sévère dans ma morne vie occidentale, je prends le temps de répondre.
    Avant de savoir si le rap français est défendable, il aurait fallu se demander si le rap français est attaquable, et si c’est le cas, par qui et en vertu de quoi?
    Quand je discute avec des gens qui ne sont pas auditeurs de rap et qui me balancent les clichés habituels sur le rap (ghetto, analphabètes, blablabla), il va de soi que mon premier instinct est bien de défendre ce courant musical contre les poncifs dont il est la victime. Ai-je tort de le faire? Selon ton article, il apparaîtrait que oui.
    Dans ton second paragraphe, tu demandes si le rap peut être considéré comme un art. Cette question est biaisée car il faudrait pouvoir déterminer ce qu’est un art et trouver un critère de discrimination entre « art » et « non-art ». Or, l’art semble toujours se jouer des catégories dans lesquelles on essaye de le faire rentrer. A plus d’un chef, le rap me semble précisément se moquer de cela : la question n’est pour les rappeurs pas tant de rentrer dans une catégorie que de kiffer.
    Là où je suis en désaccord avec toi, c’est que décortiquer les paroles ou les instrumentales n’empêche en rien d’apprécier la musique. Au contraire, il me semble que c’est une musique qui, de par son origine et le message qu’elle véhicule (quand il y en a un), demande à être comprise et interprétée. Le goût s’éduque, il n’a rien de naturel et la capacité à apprécier un morceau de rap s’apprend.
    Nombreux sont ceux qui ont des a priori sur cette musique et qui vont la rejeter en bloc, simplement pour sa connotation « racaille ». Mais le rap est tellement diversifié dans ses formes qu’il y a toujours un point d’accroche pour réussir à y intéresser quelqu’un, il faut le trouver. Cela n’est pas possible si on part de ton point de vue que le rap n’est pas défendable en aucune façon.
    J’ai l’impression que tu naturalises un comportement en oubliant ces déterminations sociales et culturelles. On peut être « marginal », cela n’empêche pas que l’on puisse être compris. S’il ne correspond pas aux codes de la classe dominante, ce n’est pas une question de beauté (l’art contemporain n’est pas beau et il n’y a rien de plus bourgeois) c’est parce qu’il lui échappe, parce qu’elle n’en saisit pas le langage et les valeurs.
    Je continuerai donc à défendre le rap français quand celui-ci est attaqué par des gens qui véhiculent des clichés car ils n’y connaissent rien. Si cela fait de moi un mec qui s’ennuie, alors j’accepte. J’estime que c’est une musique qui mérite d’être connue, et pour cela il convient de casser les a priori à son sujet. Je le fais quand je donne des cours, et mon rap s’assoie sur les bancs de l’école. Je passe du Booba, du Rocé ou du Furax en cours parce que ce sont des artistes qui ont (ou ont eu…) quelque chose à dire, et rien que pour cela, il mérite d’avoir la parole et qu’on défende cette parole.
    Big up
    Costa

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