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Rapper jusqu’à la sénilité

Cet article commençait à prendre forme lorsque qu’est apparue l’émission « Bien vieillir dans le rap c’est possible ? » de NoFun. A croire que c’est dans l’air du temps. Certainement que la sortie du nouvel EP des X-Men ou bien plus encore celle du Compton de Dr Dre, 50 ans, n’y sont pas étrangères. Peu importe.

Nous sommes contemporains du rap français, nous voyons son histoire s’écrire devant nous et c’est sans doute ce qui rend cette musique encore plus passionnante. Il y a environ trente ans que le rap français est né, et il est toujours là, plus ou moins fort selon les avis, mais bien implanté dans le paysage musical. Et on peut facilement prédire que ce n’est pas près de s’arrêter, tant les fondations sont solides, tant la relève est diversifiée. La longévité des rappeurs n’est par contre pas éternelle.  Jusqu’à quand peut-on sérieusement rapper ? Ira-t-on jusqu’à un Aznavour du rap ? Nous vous proposons une revue d’effectifs non exhaustive de rappeurs de plus de 35 ans plus ou moins actifs dans le rapgame.

Les 35-38 ans

Commençons avec les 35-38 ans, tranche d’âge choisie de façon totalement arbitraire. Cette catégorie est encore bien active ; Youssoupha (36 ans), Disiz (37 ans), Grems (36 ans), Mac Tyer (36 ans), JP Manova (36 ans) ont tous sorti un nouvel album cette année. D’autres rappeurs prévoient de livrer leur nouveau projet l’année prochaine. Rohff (38 ans) dévoilera son 8ème album et Nessbeal (37 ans) son 5ème. Vicelow (37 ans) travaille toujours sur son premier album solo faisant suite à ces deux mixtapes Welcome to the BT 1 et 2. Soprano (36 ans) sortait Cosmopolitanie, dans un style plus pop. Même s’il faut reconnaître que, globalement, les carrières de ces rappeurs sont sur le déclin, cette tranche d’âge se porte plutôt bien, aussi bien concernant les chiffres de vente que l’aspect artistique. Il est intéressant d’observer que plusieurs MCs diversifient, si ce n’est déjà fait, leurs activités, que ce soit la production du prochain album de Sam’s par Youssoupha (36 ans) ou la participation de Tunisiano (36 ans), qui a lui-même sorti son 2ème solo en 2014, à la réalisation de NQNT2. Même si les activités parallèles au rap ne sont pas directement liées à l’âge, elles pourraient prendre de l’ampleur avec la vieillesse. Disiz (37 ans) a déjà écrit des livres, joué des pièces de théâtres, participé à des films. Vicelow (37 ans) est bien pris par ses événements de danse « I love this dance ». Grems (36 ans) graphe comme jamais tout en poursuivant la promotion sur scène de son album avec son groupe Hustla. La reconversion musicale est aussi une voie de longévité. Blacko (36 ans) l’a démarré bien tôt en s’orientant vers le reggae, (un album est d’ailleurs prévu pour l’année prochaine), ou à moindre mesure Soprano (36 ans) côté chant. Même si Kery James (38 ans) et Rocé (38 ans) n’ont pas de projet hyper récent, ils n’ont pas encore dit leur dernier mot.

Les 39-44 ans

Dans cette deuxième catégorie, les arrêts de carrière sont déjà plus fréquents. Doc Gynéco (41 ans),  Stomy Bugsy (43 ans), Sat (40 ans), Fabe (44 ans) ont tous raccrochés les crampons. Mais beaucoup d’MCs sont encore là, et bien là, pas prêt d’abdiquer. Le Rat Luciano (39 ans) fait encore quelques apparitions, mais plus concrètement Lino (41 ans) et Ali (40 ans) ont tous deux sorti un album de qualité cette année. Rocca (40 ans) n’est pas en reste avec un album tout juste sorti du four. Vous l’aurez compris, atteindre la quarantaine n’est pas synonyme de descente aux enfers, loin de là, et ce n’est pas l’indétrônable Booba (39 ans) qui nous contredira. Les reconversions sont plus nombreuses et somme toute assez réussies. Féfé (39 ans) va sortir son 3ème album solo en 2016, guitare à la main. Idem pour Abd Al Malik (40 ans), tourné depuis Gibraltar vers un mélange slam – chanson française, même si son retour annonce un style encore différent. Oxmo Puccino (41 ans) est sans doute le modèle du genre. Il marque avec Lippopette Bar une évolution musicale douce mais constante jusqu’au Roi sans carrosse, orienté Chanson française, ou Jazz avec Au pays d’Alice Les premiers extraits de La voix lactée, qui sort en novembre, semblent apporter une nouvelle nuance à sa discographie.

Les plus de 45 ans

Le dernier groupe, le premier chronologiquement parlant, englobe les pionniers de ce bon vieux rap français. Roquin’ Squat (46 ans), après 1000 albums, mixtapes ou autres compilations sortis, semble ralentir la cadence ces derniers temps sans pour autant annoncer sa retraite. Kool Shen (49 ans) ne pèse plus depuis un bon moment, à moins que sa récente signature à Def Jam France relance sa carrière (un album est en préparation). Shurik’n (49 ans) et Akhenaton (47 ans) ont prouvé en 2013 avec Arts Martiens qu’il était encore possible de sortir un album de bonne facture. C’est d’ailleurs avec cet album, que Shurik’n est devenu, à 47 ans, le rappeur en activité le plus âgé. Il y a également le solo d’AKH, Je suis en vie, sorti l’année d’après, moins impressionnant mais cohérent et surtout en accord avec son âge. En attendant l’album de Kool Shen (49 ans), JoeyStarr (48 ans) dépassera le record d’âge de Shurik’n lors de la sortie de Caribbean Dandee en fin d’année. Et il sera intéressant de voir ce qu’il est encore capable de donner. Souvenez-vous que son Egomaniac en 2011 avait montré de belles choses, notamment grâce aux excellentes prod de Kimfu. Dernier de cette catégorie, MC Solaar (46 ans) se fait terriblement discret depuis Chapitre 7 (2007) mises à part ses apparitions aux Restos du Cœur. Mais les rumeurs sur son retour vont bon trains chaque année, d’autant plus qu’il avait annoncé lui-même un temps avoir repris l’écriture, en plus de sa courte apparition dans le clip Longueur d’onde de JP Manova.

Le bilan

Après ce florilège d’exemples, il est temps de faire le bilan. Malgré des fortunes diverses, on peut d’ores et déjà dire que les quadragénaires sont loin d’être morts. Mais tout reste à écrire. Le doyen Shurik’n laissera sa place en décembre à JoeyStarr, lui-même laissant sa place en 2016 à Kool Shen. Et après ? Les générations suivantes parviendront-elles à les dépasser ? En tout cas, elles semblent en prendre la voie. Tout semble maintenant bien installé pour vieillir dans de bonnes conditions. L’auditoire est déjà un bon premier élément de réponse. Même si on est loin du niveau américain, le rap en France a maintenant une base d’auditeurs, de connaisseurs, de fans qui vieillissent tout en continuant à suivre leurs rappeurs préférés. Des jeunes même s’intéressent à un rap plus authentique. Mais rares sont les rappeurs qui parviennent à exister après tant d’années en restant enfermés dans un cadre dépassé. Bien qu’il grandisse, le public rap demeure majoritairement jeune. Et une bonne façon de résister au déclin est de s’y adapter. Du pur darwinisme. C’est ce qu’ont réussi à faire Booba, Rohff ou autre Mac Tyer et c’est sans doute cette voie qui permet de garder un succès commercial conséquent. L’ouverture musicale prise par Abd Al Malik et Oxmo Puccino leur amène un public plus large et présente ainsi un troisième élément de réponse pour perdurer. Même si les cas de reconversion totale sont encore rares, les projets parallèles, qui touchent de près ou de loin la musique, sont nombreux. Akhenaton diffuse son émission Tu le sais … sur Le Mouv’, Abd Al Malik et Disiz écrivent des livres, Grems graphe, 20syl mixe, Vicelow agit pour la danse, JoeyStarr fait du cinéma et est jury à la Nouvelle Star(r), etc. Et il ne serait pas étonnant de les voir un jour basculer définitivement dans leur activité secondaire.

Finalement, ces évolutions stylistiques sont assez naturelles. Les codes clichés du rap proviennent d’une certaine jeunesse, que ce soit le quotidien et les galères des jeunes du quartier, la misère, la drogue, l’égotrip, les revendications, l’espoir, la souffrance, etc. Arrivés à un certain âge, ces thèmes ne correspondent souvent plus aux rappeurs qu’ils sont devenus. Changement de milieu social, changement d’aspiration, changement de délires, vie de famille, apaisement, sagesse. La question est alors de savoir comment rester pertinent, ne pas restreindre sa musique à quelques nostalgiques, ne pas tomber dans un jeunisme malvenu, ne pas se contenter de raconter la gloire passée, les souvenirs d’antan. En somme, ne pas sombrer dans le syndrome du vieux con. Il y a là encore de belles briques à poser et la réussite dépendra sans doute de la capacité du rappeur confirmé à faire évoluer sa musique sans se trahir, à s’adresser à un auditoire plus mûr. Je suis convaincu que ce sont les textes qui leur permettront de durer plus longtemps, peu importe la forme. La capacité à bien s’entourer peut aussi rallonger la durée de vie. Jusqu’à 50 ans ? 60 ans ?! 70 ans ?!! L’intelligence, la malice et le jeu n’ont pas d’âge.

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3 comments

  1. J’ai 27 ans et j’ai commencé à faire un tri très sélectif du rap que j’écoutais à partir de 19 ans. Je fais donc partie de cette génération qui, comme vous dites, cherche un rap plus authentique.

    Je m’étais fait une réflexion il y a quelques temps qui m’est revenue à l’esprit en lisant cet article. Au jour où l’on voit des presque cinquantenaires sortir des albums où sont les jeunes rappeurs? Les artistes produits aujourd’hui sont au moins tous trentenaires.
    Un coup d’oeil sur le passé avec certains artistes et leur âge lors de la sortie de leur premier album. Liste non exhaustive bien sûr et sans jugement de qualité.
    – Busta Flex / 21 ans
    – Omxo Puccino / 24 ans
    – Haroun (Scred Connexion) / 19 ans
    – Kerry James (Ideal J) / 19 ans
    – Joey Starr (NTM) / 24 ans
    – MC Solaar / 22 ans
    – Akhenaton (IAM) / 23 ans
    – Passi (Ministère Amer) / 19 ans
    – Booba (LUNATIC) / 23 ans
    – Fabe / 24 ans
    – Rocé / 24 ans
    – Disiz / 22 ans

    Bref c’est juste ceux qui me viennent à l’esprit. Pas la peine de parler du RAP US (Nas / 19 ans).
    Cela pour dire que la moyenne d’âge du premier album a réellement augmenté. Je pose la question : pourquoi? Pourquoi on ne mise majoritairement que sur les trentenaires? Sachant que ces jeunes à leur époque ont créé des classiques encore écouté aujourd’hui.

  2. Guillaume Seitz

    Merci pour ce commentaire Ernestine.
    L’auditoire est pour sûr un élément clé de la longévité des rappeurs. Je dis justement dans l’article que les auditeurs ont vieilli avec les rappeurs et qu’ils forment une base importante d’écoute. On peut aussi ajouter qu’une (petite ?) partie de la jeunesse s’intéresse aussi à un rap plus authentique, plus classique. Donc une source d’auditeurs supplémentaire. « Sale môme » est justement un exemple de rap essentiellement nostalgique et donc restreint.
    Je pense que le parallèle avec la chanson et le rock français est présent dans les esprits lorsqu’on lit l’article, même si je ne l’ai pas explicité. Si ça marche pour ses genres, pourquoi pas pour le rap ?
    Ces âges ne sont pas encore atteints tout simplement parce que le rap français est encore trop jeune, et c’est donc techniquement impossible.
    Bonne remarque, mais je ne pense pas que l’inspiration soit une limite. Elle est propre à chaque rappeur, elle évolue avec son âge et elle se cultive. Par contre oui, les situations des rappeurs sont souvent plutôt précaires, surtout en indé, et c’est certainement un frein pour perdurer.
    Il me semble que se maintenir jusqu’à 50, 60, 70 ans n’est facile dans un aucun genre musical et n’est pas le standard. La différence avec le rap, c’est qu’il n’y a pas encore d’exemple. Pour le moment.
    Mais avec le mode d’écoute actuel, la culture de l’instant, il sera de plus en plus compliqué pour un artiste, peu importe le genre musical, de perdurer.

    (L’erreur est corrigée, c’est bien sur Roi sans carrosse, merci.)

  3. Beau sujet, qui témoigne de la difficulté des rappeurs à perdurer en prenant de l’âge.
    Complètement d’accord avec vous sur la nécessité d’évoluer musicalement, de vouloir toujours capter un public jeune puisque c’est le public le plus nombreux.. La question peut ainsi se poser comme ça, écoute t-on (ou ecouterons-nous) du rap à 50 ans ? Votre article part du principe que non, mais qu’en savons-nous ?
    Il me semble que certains artistes quadragénaires s’adressent encore au public du même âge, en témoignent ces morceaux sur l’enfance (Soklak vient de sortir « sale môme ») qui parlent d’un temps que les moins de… 35 ans ne peuvent pas connaître!
    Le parallèle avec la chanson et le rock français serait pertinent, car en effet beaucoup d’artistes ne raccrochent pas le micro, contrairement au rap français, c’est (ou c’était) le cas des Bashung, Cantat, Thiéfaine, Higelin, Voulzy, Dominique A… sans parler des rock stars anglophones… Ce sont des artistes qui restent au sommet de leur art même à 50, 60, 70 ans, des âges rarement atteints pour les rappeurs. Mais le rap est encore récent, je suis curieux de voir ce qu’il adviendra de nos « papis ».
    Je crois aussi que le rap donne aussi la possibilité de commencer très jeune, et c’est peut être dur de garder l’inspiration sur plusieurs décennies, sans parler d’argent…
    Peut être aussi que le rap ne donne pas les mêmes opportunités de carrière…? Et donc de durée.

    (Petite coquille, l’album d’Oxmo c’est « un roi sans carrosse »)

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