[Chronique] Distant- Qu’est-ce qui fait rouler Sage Pee ?

Après son EP Clan Codes Cash  en 2018 et la sortie de cinq morceaux prometteurs en avril 2019, Sage Pee sort avec Distant son premier véritable projet à grande échelle en tant que rappeur. Chronique d’un projet envoûtant…

Lui que l’on connaît surtout comme beat-maker sous le nom de Pee Magnum s’est principalement fait connaître pour son travail avec Luidji sur Tristesse Business et déjà auparavant sur des morceaux comme Marie-Jeanne ou Pour deux âmes solitaires et il est aussi l’auteur de plusieurs projets instrumentaux comme Soul Sauce au côté de Wake Warner, Dead Beats Tape ou encore Vintage (Pee ᴍagnuᴍ | Écoute gratuite sur SoundCloud).

Musicien et compositeur, Pee est particulièrement à l’aise avec sa voix qui lui permet de rapper et de chanter avec autant de décontraction. A la fois capable de kicker comme de se livrer sur des textes plus introspectifs, il s’accompagne de productions toujours soignées comme c’est encore le cas sur l’ensemble de cet album  (où sont également crédités Steeve Allen pour  Mourir Jeune et Wake Warner sur Pas Besoin ) qui permet de rentrer parfaitement dans l’univers de l’artiste parisien.  

En plus de la qualité très maîtrisée de la production, on notera aussi la cohérence des textes qui se répondent allusivement entre eux notamment grâce au fil conducteur de la voiture. Sans pour autant tomber dans les travers d’un album concept, Sage Pee nous emmène avec ces dix morceaux dans une sorte de balade musicale côté passager. En effet les textes sont souvent marqués par la métaphore de la voiture depuis le prologue qui annonce le démarrage du véhicule (« Attends, j’te rappelle, j’prends la route là »)  jusqu’à l’outro qui incite à rouler encore et toujours (« Roule, roule, roule ! »).

Sage Pee nous conduit à travers ses pérégrinations et ses souvenirs avec des morceaux comme Convoi sur la loyauté (« J’prie que la diable ne rejoigne pas le convoi »), Gyrophares sur le passé tumultueux qui s’éloigne (« les nuages gris sont dans le rétro ») ou encore Vers la lumière  qui formule l’espoir d’un avenir meilleur (« J’roule sans boussole vers la lumière, j’veux plus voir le sous-sol »). Entre vision nostalgique dans le rétro, virée nocturne sur le périphérique et ivresse de la vitesse, Distant est une invitation à rouler ensemble le temps d’un opus.

Le rappeur de Fresnes nous embarque dans son monde intérieur à travers une écriture simple et concise qui explore les doutes et les aspirations d’un homme en quête de lumière. A une époque où tout nous sépare, on peut ressentir dans la froideur de  Distant  une façon d’interroger l’écart entre nos solitudes. D’un œil particulièrement méfiant, le rappeur traite en particulier l’importance de la loyauté et la fragilité des liens qui nous unissent. La plupart des textes montre ainsi la déception d’un homme envers les autres, marqué à jamais par les coups dans le dos (« J’reste solo, l’enfer c’est les autres ») et souhaitant se tenir bien à l’écart du rap game et de ses faux-amis. 

« Ma dernière confiance aveugle date de quand j’étais gamin / Machiavélique je suis devenu / Depuis que j’ai vu toute la bassesse de ces lascars pour la gloire, le revenu / L’amour est noyé mais nos mères veillent / J’serais dans le rush tant que mes frères saignent / Négro veut le monde et toutes ses merveilles. »

Après un défilé d’informations anxiogènes dans le Prologue évoquant entre autres la question des violences policières et des rapports entre la France et l’Afrique, le rappeur n’hésite pas non plus de lâcher quelques phases sur des sujets plus variés notamment par le prisme de son identité et de son parcours. « Fils du soleil venu lutter dans le  Nord / J’ai le sang des peuples immortels dans le corps / Police a shooté français de souche est touché / Maintenant ils comprennent d’où venaient nos Fuck les porcs » rappe-t-il par exemple dans Je veux encore . Il aborde sinon avec beaucoup de justesse et de détachement des thèmes plus personnels comme son rapport aux femmes, son lien à la famille ou encore et surtout la nécessité de l’argent comme sur la vibe addictive de Sans le sous.

Jamais mieux servi que par soi-même, Sage Pee dévoile ainsi sa personnalité dans un petit écrin artistiquement maîtrisé de A à Z. Car  Distant  est avant tout un très bon album de musique. Pee démontre tour à tour qu’il sait faire briller son groove et son sens de la mélodie sur toutes les sonorités entre passages boom-bap aux petits oignons et délicieux riffs de guitare en boucle. Il parvient en particulier à construire des morceaux à plusieurs étages harmoniques comme en témoigne l’excellent Mourir jeune qui alterne avec fluidité les flows et les différentes textures de voix ou encore sur les deux faces musicales de « Pas besoin ». De ses égo-trip «car aucun d’eux n’a mon groove »  à des textes plus émouvants comme Peur d’être seul , l’album résume bien la sensibilité artistique du rappeur parisien qui n’hésite pas à s’accompagner d’instruments acoustiques (comme par exemple d’un violon magnifique sur le morceau final) ou d’une voix féminine comme sur l’excellent morceau éponyme  Distant  ou avec Mennel Salaam sur  Hier et demain . On notera d’ailleurs avec un certain plaisir la place importante laissée aux instrumentaux qui permet d’aérer l’écoute et de faire respirer l’auditeur entre chaque partie rappée. Signature, sans doute, d’un beat-maker qui sait ce qu’il doit à la musique quand il prend la parole. 

Disponible dans les bacs et sur toutes les plateformes depuis le 15 janvier,  Distant  est – vous l’aurez compris – un opus dont on vous recommande chaleureusement l’écoute. Un album envoûtant et singulier qui mérite de faire son bout de chemin…

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