SCH, le temps détruit tout

Depuis ses débuts, SCH semble obsédé par le temps qui passe. Son oeuvre se révèle traversée par le spectre de l’oubli et la quête de mémoire.

Sans sortir ni morceau ni projet, SCH avait traversé l’année 2020 en pleine lumière. Une (sur)exposition qui allait préparer la consécration commerciale que fut JVLIVS II, opus sorti le 19 mars dernier. Un triomphe qui parachève la nouvelle dimension qu’a pris le sudiste depuis l’aventure 13 Organisé. Mais ce sacre ne saurait pour autant signifier l’aboutissement d’une trajectoire parfaitement linéaire. Car à mieux y regarder, sa carrière ressemble à une course hors du temps.

Sur la pochette de son troisième album, Déo Favente, le natif d’Aubagne trônait, le regard vide, une couronne de lauriers dans la main. A sa sortie, on aurait pu interpréter cette posture comme l’allégorie de sa position dans le rap. Celle d’un jeune prince rentré dans le rap au bulldozer avec le mémorable A7, téléguidé par Def Jam et DJ Kore pour exploser avec Anarchie avant de définitivement s’asseoir sur le trône avec Déo Favente. Le triptyque linéaire « révélation – confirmation – consécration » était entendu. Dès lors, la cover du troisième projet devait moins représenter un roi sans couronne qu’un souverain humble de sa position.

Pourtant, cet album marqua une rupture, pour ne pas dire un coup d’arrêt. Et pour cause, on lui reprocha des plagiats grossiers et des tentatives musicales manquées. Un album incompris, mésestimé, et pourtant si génial par instants, sorti dans un contexte assurément délicat pour l’artiste, entre deuil paternel et démêlés juridiques avec son label. Il sembla alors que le sacre prévu serait retardé. Rien de très surprenant pour un homme chez qui le temps ne semble jamais être celui escompté.

L’obsession de la finitude

Pour un garçon révélé si jeune avec A7 (il avait 23 ans), ce n’est pas peu dire que l’éphémère éclat a d’emblée menacé de s’estomper. Dans Anarchie, il assène « T’as fait ton disque d’or, dans 6 mois vaudra le prix du cuivre« , comme s’il s’adressait à lui-même. Conscient de la fragilité d’une carrière, SCH n’a de cesse d’avancer avec le spectre de la fin. Une inéluctable finitude qui se confond avec la perspective de l’oubli. Car dès A7, à l’aube de sa carrière, il affirme être prêt à « retourner dans l’oubli (mon frère, je prends le risque)« .

Je vais mourir puis revivre dans un long-métrage, comme B.I.G.

Aussi, une fois sa visibilité acquise, l’oubli cède la place au risque de voir son art réduit à néant. Une hantise qui se conjugue avec la volonté de marquer l’époque. A l’heure du streaming chronophage, où les artistes font le choix du provisoire sur le pérenne, SCH semble déterminé à créer l’impérissable. C’est en tout cas ce qu’il laisse entrevoir dans la présentation de la saga JVLIVS, pensée comme une trilogie durable et inoubliable.

Mais la mémoire comme résistance aux ravages du temps ne se limite pas à un simple égo artistique, elle se prolonge dans l’homme. Car chez SCH, l’obsession de la finitude est double ; la fin artistique précède la fin existentielle, ressassée d’album en album.

Le temps se fout de ma Rolex et mes souliers Fendi

Jeune mais déjà essoufflé

On a coutume de dire d’un artiste sachant se renouveler qu’il possède une jeunesse éternelle. A bien y regarder, SCH se situe aux antipodes de la jouvence. Comme si sa faculté de durer résidait avant tout dans sa vieillesse prématurée. Il est presque terrifiant, comme rappelé plus haut, de se dire que SCH conçut A7 si tôt. En réécoutant ce disque, traversé par une voix aussi rauque qu’endurcie et des lyrics coups de poing, on peine à y déceler le souffle de la jeunesse.

SCH ne s’y trompe pas quand il s’autoproclame « plus jeune des vétérans« . 4 ans plus tard, le propos est encore plus explicite : « 26 piges et je cause comme si j’en avais 40« . Un constat lucide de ce décalage temporel qui n’est pas sans rappeler les mots de Booba, en 2000, lequel crachait, amer : « Putain c’est grave comment on cause à notre âge« . Ce discours d’enfant déjà vieux trouve sa source dans l’expérience de la perte.

Ce temps carnassier qui engloutit des carrières à peine entamée, est le même qui arrache des fils à leurs mères. On le retrouve constamment dans la bouche de notre numéro 19. Dans son monde, « des potes meurent à pas dix-huit ans, leur mémoire transpire ici ». Mais les vies écourtées auxquelles il rend hommage ne sont pas le seul fruit de la fatalité humaine. Dans son monde, ces mêmes jeunes s’entretuent avant la majorité, et ce pour quelques miettes. La tragédie n’est pas si universelle. SCH la rattache avec fermeté à une condition sociale bien précise. Le temps volé, la jeunesse corrompue, résulte bien souvent de la misère, dépeinte avec hargne sur Himalaya.

J’ai toutes les couleurs en billet, tous mes proches morts en photo

De la même façon, SCH restitue l’enfance si lointaine (« 600’000 albums plus tard, putain qu’elle est loin la maternelle »), souvent raccourcie, dans des morceaux au titre évocateur (Quand on était mômes, Rêves de gosse). Et aussi vieux qu’il puisse paraître, le S n’en demeure pas moins un fils, endeuillé.

La relation entre son père et lui constitue au moins depuis JVLIVS un des thèmes centraux de ses textes. Son paternel s’avère la preuve la plus flagrante des secondes filant sans répit. Contre la perte, SCH se saisit de la mémoire comme d’un flambeau. Histoire de rappeler l’empreinte de son père, de l’éponyme Otto à l’hommage ouvrier La Nuit.

« J’ai tellement de trucs à faire mon vieux qu’une seule suffirait pas »

De la brièveté de la vie collée à l’âme, SCH tire un sentiment d’urgence qui le met à l’épreuve de l’unicité. Devant l’infini des possibles, le S se dévoile chanteur de variété et parangon d’un rap sans concession, mafioso implacable et amant attendri, pécheur lubrique et fidèle croyant, mix incessant de JVLIVS et de Julien. SCH embrasse la multiplicité, collabore avec Julien Doré et 13 Block, puise son inspiration chez Joe Dassin et le Rat Luciano, invite Freeze Corleone et Jul sur son album.

Ces deux featurings sur JVLIVS II illuminent deux faces de son visage artistique. D’un côté, il se bagarre avec le membre du 667 sur un morceau dur et technique. De l’autre il s’amuse avec son compère marseillais, prolongeant l’aventure collective et festive du 13 Organisé. Le froid et le chaud, la solitude et le commun, la compétition et la complémentarité, SCH baigne dans chaque situation avec la même aisance.

Au point de parfois mettre en péril ses aspirations de grandeur. Comme s’il était pressé, ou boulimique d’expérience, SCH s’est parfois perdu, en particulier en début de carrière. Perdu dans la tentation de tubes futiles et immédiats, de reprises manquées ou de plagiats déjà évoqués. Un regret mince mais déplaisant au vu de son talent et de sa quête d’une œuvre immuable.

La fiction bienvenue

L’obsession du temps qui passe et qui mérite l’exploration des possibles permet donc d’éclairer certains choix esthétiques. Aussi, l’immense place accordée à l’univers criminel apparaît plus compréhensible. La violence et la précarité des vies dans cet univers offre une hyperbole du temps fragile et souvent galvaudé qui irrigue nos existences. Tragédies contemporaines, les histoires de mafias siciliennes sont saturées de destins brisés et de filiations écrasantes.

Du sang sur la 27ème bougie

Il semble alors peu surprenant que SCH s’en soit emparé, y puisant des thèmes qui dépassent la simple fantasmagorie des gangsters. Il serait tentant de ne voir en SCH qu’un jeune fan du Parrain ayant choisi de faire de sa vie une fiction en la repeignant en rouge hémoglobine. Mais ce recours à la parabole lui offre aussi et surtout un moyen supplémentaire de se raconter.

De la même manière que la mythologie Scarface a offert à PNL une base sur laquelle fonder une posture de perdants magnifiques, SCH s’est nourrit des fictions de Scorcese ou Saviano pour forger sa légende. Une légende scorcesienne, ambiguë vis-à-vis du religieux et hantée par la chute, l’agonie et la postérité.

« Certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent : la perte la plus honteuse est celle que l’on fait par négligence ». De cette phrase de Sénèque, SCH a assurément retenu la leçon. Acharné à s’inscrire dans la postérité, celle-ci lui offrirait à coup sûr une revanche envers cette montre infernale qu’il combat.

Les feuilles tombent et meurent sur le trottoir, l’automne reviendra tuer l’été

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