[Semaine spéciale : le rap à Lyon] Dossier – du boom-bap à l’électro expérimentale, les paradoxes du rap lyonnais

@ High Lo

Le rap lyonnais, longtemps négligé, paraît aujourd’hui scindé en deux écoles. La première, c’est l’Animalerie et son entourage, des fans de hip-hop, avides de rimes raffinées. La seconde, c’est toute la nouvelle génération de rappeurs, portée par Lyonzon et Lala &ce, amatrice de basses saturées et de mélanges électroniques. Comment ces deux écoles coexistent-elles ? Faut-il vraiment les opposer ?

On connaît le refrain : Lyon serait la ville-fantôme du rap français, incapable de se faire une place entre Paris et Marseille, pôles hégémoniques du genre musical. Mais n’est-il pas temps d’aller un peu plus loin que ce lieu commun pour comprendre la complexité de la scène lyonnaise ? Lyon regorge de talents, et même de têtes d’affiches du rap français. Si l’on se penche un peu plus près, la ville semble en fait se structurer en deux scènes distinctes : d’un côté, le rap old-school de L’Animalerie, et de l’autre les expérimentations électroniques de Lyonzon. Entre ces deux antagonistes, le rap lyonnais frôle parfois le paradoxe, mais c’est peut-être ce qui fait tout son intérêt. Et puis, ces deux scènes sont-elles si cloisonnées que ça ?

Retour au début des années 2010. Le crew L’Animalerie fait alors parler de lui un peu partout. Il se déploie même à travers la France, porté par des noms connus de tous : Lucio Bukowski, Oster Lapwass, Kacem Wapalek… Avant lui, le rap lyonnais a connu deux noms principaux : IPM, à la fin des années 90, et Casus Belli, un peu plus tard. On connaît la suite : L’Animalerie devient culte, par son écriture, et sa capacité à se démarquer d’un rap français “à texte” qui peine à se renouveler. Le crew utilise le boom-bap pour déclamer des textes originaux, et ne tombe pas dans le cliché du “rap conscient”. Lyon est placé sur la carte du rap français. A ce moment-là, LREF est un site tout jeune, et tombe sous le charme du collectif : près de 20 articles sur Lucio Bukowski ont été publiés sur notre site entre 2011 et 2015 ! Ça vous donne une idée de tout le bien que l’on pensait (et que l’on pense toujours) d’eux.

Dix ans plus tard, le collectif est devenu plus discret, mais il a gardé une base de fan solides, et semble s’être structuré en une véritable nébuleuse, où les featurings se tissent comme une toile d’araignée. Si on prend le dernier projet sorti de Lucio Bukowski, Hôtel sans *****, on retrouve Edggar, Nedelko, Kalam’s et Nadir. Tous font partie de L’Animalerie, et tous sont lyonnais. Alors, le rap lyonnais se résume-t-il à L’Animalerie ? 

En fait, une autre grande famille du rap lyonnais, électronique et expérimentale, existe en parallèle, bien loin de l’esprit hip-hop vintage du collectif. Cette famille revendique, elle aussi, haut et fort sa fierté d’appartenir à la seconde plus grande ville de France. Son représentant le plus actif, le collectif Lyonzon, mentionne même la ville dans son nom de scène. Chez Lyonzon, les basses saturées couvrent les voix, et les mélodies bizarroïdes et autotunées n’ont plus grand chose à voir avec un seize mesures sur un sample boom-bap

Cet intérêt de Lyon pour la fusion des musiques électroniques et du rap ne date pas de Lyonzon : bon nombres de beatmakers de renom sont originaires de la ville. On peut penser à King Doudou, collaborateur de PNL, ou à Phazz, proche d’Orelsan. Tous deux cherchent depuis longtemps à croiser le rap avec les musiques électroniques, ne se limitant pas au simple beatmaking. Ils ont préparé le terrain pour un terreau de beatmakers, comme Izen ou Rolla, qui ont produit pour les membres de Lyonzon. Lala &ce, arrivée à Lyon en 2015 est un des fers de lance de ce Lyon expérimental et codéiné, et la jeune artiste jäde semble décidée à perpétuer cette réputation. Bref, c’est bien tout un autre visage du rap lyonnais qui semble avoir émergé au milieu des années 2010.

L’école de L’Animalerie prend l’histoire du hip-hop comme de solides fondations à honorer, celle de Lyonzon la prend comme une matière à déformer, étirer, détruire même parfois. L’école de l’Animalerie plante sa musique dans les secousses sismiques de la Terre, celle de Lyonzon fait couler la sienne dans les nuages vaporeux. L’école de l’Animalerie fait une musique qui s’adresse aux gens, au monde du dehors, celle de Lyonzon fait une musique du monde intérieur, qui s’adresse à l’individu.

Pour autant, décrire Lyon comme une ville binaire, scindée entre deux scènes rap qui ne se croisent pas et ne se connaissent pas serait faux. D’abord, il y a des cas hybrides (et pas des moindres) comme Chilla, qui ne pourrait être rapprochée d’aucune de ces deux grandes familles. Il y a aussi tout un renouveau lyonnais, porté sur un rap de rue vivifiant : ZeGuerre et L’Allemand pour ne citer qu’eux. Et puis, voir dans Lyonzon des jeunes insouciants qui ne travaillent pas leurs textes, tout comme voir dans L’Animalerie une bande de puristes un peu pénibles serait bien réducteur. Le collectif s’est d’ailleurs progressivement éloigné des racines du boom-bap auxquelles certains – par mauvaise foi ou ignorance – continuent à le ramener.

Il a beaucoup été dit que la scène lyonnaise manquait de cohésion et de cohérence. Il y a quelques semaines, Les Inrockuptibles décrivaient la musique de Jäde comme éloignée de « l’ambiance pesante de Lyonzon ». Mais il suffit de creuser un peu pour s’apercevoir que le rap à Lyon est bien plus uni qu’aux premiers abords : Jäde est proche de Gouap, membre éminent de Lyonzon qui, de son côté, a collaboré par deux fois avec Lucio Bukowski. On a pu entendre ce dernier, il y a quelques années, sur une prod de Phazz, auteur de nombreux beats pour LZ ou Lala &ce… En bref, ces liens montrent que, derrière l’existence de deux écoles sonores dans le paysage rap lyonnais, une communauté humaine et musicale existe entre les artistes de la ville.

Sur le prochain EP de Lucio Bukowski, deux featurings sont annoncés, Casus Belli, pionnier du rap lyonnais, et Gouap. A l’échelle de la région Rhône-Alpes, cette rencontre est du niveau de 13 Organisé. Ce sont trois générations de rappeurs lyonnais qui s’y croisent, et trois manières de voir le rap. Loin de se contredire ou de se tourner le dos, ces visions du rap collaborent, se comprennent, travaillent ensemble. Les rappeurs lyonnais refusent une lecture dichotomique et simplificatrice du rap de leur ville, et c’est tant mieux.

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Jeune journaliste en formation, ça fait déjà trop longtemps que j'écris des articles sur le rap. Ca parle souvent de politique et de rapports sociaux, c'est souvent trop long, mais c'est déjà moins pire que si j'essayais de rapper.

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One comment

  1. Sans oublier Eddy Woogy et les Bavoog Avers qui font bien la liaison entre ces deux univers !!!

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