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Solaar Pleure

L’Exégèse rapologique #2 – Solaar Pleure de MC Solaar

Premier couplet

Fuck la terre, si je meurs voici mon testament (vers 1)

Le ton est donné. On peut difficilement faire plus clair que ce « Fuck la terre » introductif : Solaar nous annonce net que son texte se détachera du terrestre, du tangible, pour se consacrer à des considérations spirituelles et métaphysiques. On notera donc l’efficacité et l’élégance de la formule : le MC n’a pas choisi de dire « J’quitte la terre », mais « Fuck la terre ». La formule « Fuck ceci » suggère une forme de déception, ou plutôt de remise en cause, comme si Solaar avait envisagé le terrestre et en avait finalement été déçu, aboutissant alors à l’expression de cette désillusion, « Fuck la terre ». Solaar fuck la terre parce qu’elle ne peut être le support de son discours : autrement dit, ce qu’il a à nous dire ne peut être envisagé d’un point de vue physique. Il s’agit ni plus ni moins que d’une première indication de la part du poète sur la manière d’interpréter son texte ; mais comme nous le verrons, cette indication est en réalité un mensonge, ou plutôt une illusion poétique.

Ce mensonge est cependant appuyé par la proposition « si je meurs voici mon testament ». La mort demeure en effet le seul moyen connu de se détacher entièrement du monde sensible. Le choix de cette mise en scène prend alors tout son sens : l’homme n’est jamais pur esprit qu’au moment où il quitte son enveloppe charnelle. L’homme mort, c’est l’homme qui transcende le matériel. Et c’est exactement la raison pour laquelle MC Solaar a choisi de transmettre son manifeste spirituel sous la forme d’un testament, qui est donc ici moins l’expression des dernières volontés du rappeur que celle de ses idées métaphysiques ; les idées d’un pur esprit, détaché des contraintes physiques et libre de contempler le divin. Le phénomène que je viens de décrire est encore confirmé par l’usage de la conjonction de subordination « si » qui, en plaçant la mort du poète et le récit qui la suit dans le domaine de l’hypothétique, suggère qu’il ne faut pas les comprendre littéralement, mais symboliquement.

Déposez des cendres dans la bouche de tous nos opposants, (vers 2)

Virez à coup d’front kick les faux qui viennent se recueillir, (vers 3)

J’veux des fleurs et des gosses, que ma mort serve leur avenir. (vers 4)

Malgré la dimension allégorique de sa mort, le poète ne se prive donc pas du plaisir de décrire ses funérailles fictives par la même occasion. On constatera cependant vite qu’elles aussi ne sont qu’un prétexte pour un discours plus profond ; de la même manière que la forme testamentaire cache un manifeste métaphysique, la description des obsèques du rappeur lui permet de parler de sa relation avec les autres, et donc, par extension, de lui-même : « Dis-moi avec qui tu traînes, j’te dirai qui tu es », dirait Barack Adama. En effet, en précisant qui se tiendra dans l’assistance et comment ils réagiront, en prononçant un commentaire final sur sa vie et ses relations, le poète nous explique, de façon indirecte, ce qu’il a été, ce qu’il a fait et surtout, pourquoi : il nous présente son système de valeurs. Pendant tout ce premier couplet, le récit testamentaire n’aura donc d’autre but que de nous introduire aux codes moraux de Solaar – introduction nécessaire à la pleine compréhension de ses idées ontologiques.

Ainsi, le vers 2 présente une image qui sous-entend la persévérance et la fermeté morale du poète ; même dans la mort, il souhaite combattre, pas par les poings, mais par les mots : faire taire ses détracteurs. C’est bien ce que sous-entend le complément « Dans la bouche », dont la mention de l’organe responsable de la parole n’est pas fortuite.

De même, la violence dont le poète fait preuve au vers 3 à l’égard des « faux » n’est que le reflet de son aversion virulente pour l’hypocrisie. Il vante plutôt la simplicité et un pragmatisme altruiste, par l’évocation « des gosses », de « leur avenir » et par l’expression « que ma mort serve », qui témoigne d’une humilité et d’une sorte de relativisme utilitariste vis-à-vis de sa propre disparition très forts d’implications. En inscrivant sa mort fictive dans le temps – donc dans le cours normal des choses – et dans un but, MC Solaar se montre conscient de sa vanité, au sens pascalien du terme : il se montre conscient de sa condition de mortel, de ses limites et de sa beauté.

Peut-être comprendront-ils le sens du sacrifice, (vers 5)

La différence entre les valeurs, et puis l’artifice (vers 6)

La première chose à noter dans les mesures 5 et 6, c’est une construction syntaxique et phonétique qui établit plusieurs relations logiques entre les propositions et les termes rimants. Ainsi, « le sens du sacrifice » semble se confondre avec « la différence entre les valeurs et […] l’artifice », par la proximité des deux syntagmes mais surtout du fait de la résonance entre les vocables « sens » et « différence », qui suggère encore plus fortement une relation d’équivalence entre les deux propositions. Ainsi, ce qui ferait la différence entre l’homme hypocrite (l’artifice) et l’homme moral (les valeurs), entre les faux et Solaar, ce serait l’abnégation altruiste (le sens du sacrifice) du dernier. Et juste comme cela, le rappeur nous explique en deux vers pourquoi il n’est pas un faux et pourquoi il les méprise.

Cette idée est tout à fait appuyée par la rime sacrifice/artifice qui oppose encore plus directement et plus visiblement l’altruisme désintéressé à l’hypocrisie. Mais ce vers 6 recèle aussi une opposition interne, d’ordre syntaxique : celle entre « les valeurs » et « l’artifice ». Cette opposition reprend et poursuit celle entre « le sens du sacrifice » et « la différence entre les valeurs et […] l’artifice » ; car plus que d’un amour de l’altruisme, le poète témoigne ici d’une haine féroce de la fausseté. L’opposition des « valeurs » à « l’artifice » est extrêmement forte parce qu’elle sous-entend que les codes moraux de Solaar – ses valeurs – sont entièrement construits en opposition à l’hypocrisie – à l’artifice. Il semble que pour le rappeur, la plus importante et la plus fondamentale des qualités humaines soit la sincérité, l’authenticité. Mais celle-ci doit se doubler d’une abnégation bienveillante (un sens du sacrifice) pour ne pas être corrompue.

Je sais qui pleurera et pourquoi, vous êtes les bienvenus, (vers 7)

Y aura pas de parvenus, juste des gens de la rue. (vers 8)

Les vers 7 et 8 poursuivent encore ce thème ; on notera en premier lieu la relation syntaxique qui unit « Qui pleurera » à « les bienvenus », et la résonance phonétique qui lie ce dernier syntagme à « des gens de la rue ». Ces différents phénomènes de liaison suggèrent que ce sont les mêmes personnes qui sont désignées par « Qui pleurera », « les bienvenus » et « des gens de la rue ».

Et au milieu de ces syntagmes, on trouve le mot « parvenus ». L’usage de ce terme insiste négativement sur l’idée précédemment émise d’authenticité, mais pas seulement : le parvenu, c’est l’opportuniste qui a oublié (ou aimerait oublier) d’où il vient ; tout le contraire de Solaar qui vante explicitement « la rue », qui constitue ici une métonymie désignant un milieu socioculturel tout entier, celui des quartiers, des cités, de la classe inférieure urbaine. La première implication de cette analyse serait évidemment la démonstration de son humilité par le poète, mais s’en tenir à cela serait rester en surface.

La relation phonétique entre « de parvenus » et « de la rue », leur place dans le vers et leurs implications sémantiques, que nous venons de dégager, montrent un antagonisme fondamental entre les « gens de la rue » et « les parvenus » ; la première expression serait antonyme de la seconde. Les conséquences sont immenses : MC Solaar fait de l’authenticité, cette qualité dont il ne cesse de vanter les mérites, l’apanage de la pauvreté. La rue désigne finalement moins la cité que la droiture de ses habitants, qui découle de leur misère ; provenir de la rue serait gage d’authenticité. Le poète ne sort pas cette idée de nulle part : la pauvreté a toujours été associée à l’humilité, à la simplicité vraie et naturelle, voire à la bonté. « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Le vrai et le simple sont chez Solaar plus que liés : ils sont solidaires, interdépendants ; l’un ne peut exister sans l’autre. D’où la nécessité de ne pas oublier d’où l’on vient. Poursuivons notre passage en revue des qualités morales qui forment la base de l’idéologie axiologique du rappeur.

La presse people n’aura que des smicards et des sans-papiers, (vers 9)

Des costumes mal taillés, même si les mecs voulaient bien s’habiller (vers 10)

Dans un tel contexte, la mention de « La presse people », fondée sur l’artifice, se veut évidemment négative. La structure dépréciative [ n’avoir que + complément ] suggère, à l’instar des vers précédents, que l’artifice que recherche cette presse n’est pas à trouver du côté de la misère – des smicards et des sans-papiers qui assisteront à l’enterrement de MC Solaar. Le vers 10 est à ce titre extrêmement éloquent : le « costume » est en effet un puissant symbole moderne de la superficialité matérielle ; or les leurs sont « mal taillés » et, nuance essentielle, « même s‘ils voulaient bien s’habiller ». Cela signifie simplement que la pauvreté, et donc la droiture, sont incompatibles avec l’artifice ; c’est précisément cette incompatibilité que sous-entend le complément « mal taillés ». La proposition « même si les mecs voulaient bien s’habiller » suggère que les costumes des smicards et des sans-papiers ne sont pas mal taillés parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’en offrir des plus adéquats, mais parce que cet artifice jure avec leur caractère franc et naturel ; même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas apparaître comme des faux, parce qu’ils ne le sont pas. On constate encore une fois à quel point la question de l’être et du paraître semble préoccuper Solaar, qui nuance et précise toujours plus profondément son point de vue sur la morale.

Ci-gît Claude M’Bara, initiale MC, (vers 11)

Un p’tit qui a voulu qu’la vie d’autrui soit comme une poésie. (vers 12)

Une magnifique paire de mesures. La première est un concentré d’effets sonores et poétiques, voyez plutôt : « Ci-gît Claude M‘Bara, initiale MC ». Une accentuation orale marquée sur les phonèmes [m], une assonance en [i] et une paréchèse sur la syllabe « ci ». Six mots suffisent au rappeur pour tisser un réseau extrêmement dense de sonorités, en plus d’exprimer une idée très profonde : Solaar était destiné à rapper. Cette idée est exprimée toute entière dans l’acronyme « MC », désignant ici M’Bara Claude (le nom du poète), et, par procédé allusif, le Master of Ceremony, terminologie américaine pour désigner le rappeur. L’effet produit se passe presque d’explication : en confondant ses initiales avec celles qui désignent celui qui rappe, Solaar suggère que rapper fait partie de sa nature même, au même titre que son nom. Cette idée est encore appuyée par l’accentuation orale opérée sur les deux phonèmes consonantiques [m], qui produit un rapprochement significatif entre « M’Bara » et « MC ».

Mais il y a plus : la répétition triple de la syllabe « ci » lie les différents syntagmes où on la retrouve entre eux. Ce phénomène n’apporte rien dans le cas de la relation entre « initiale » et « MC » (si ce n’est renforcer l’effet que j’ai précédemment décrit), mais il en est tout autrement de celle entre ces deux derniers mots et « Ci ». Ce dernier désigne l’endroit où repose le corps de Solaar et se trouve au tout début du vers ; il entre donc en résonance avec le « MC » situé à l’extrême opposé, qui désigne à la fois l’As et sa fonction/nature de rappeur. Comme on l’a déduit du jeu des initiales, le poète était rappeur dès sa naissance ; comme on peut maintenant le déduire du jeu des syllabes, cette caractéristique semble suivre MC Solaar jusque dans la tombe : il est né MC, et mourra comme tel.

Je conçois que cela puisse sembler quelque peu tiré par les cheveux ; c’est pour cela que j’ai réservé à maintenant l’exposé d’un détail essentiel à propos de ces mesures : elles constituent une épitaphe. Pour prouver cela, je n’ai besoin que de citer leurs deux premiers mots : « Ci-gît ». C’est tout simplement l’une des entames canoniques de la forme épitaphique française – cela expliquant d’ailleurs l’usage de la troisième personne, qui crée un effet de distanciation dramatique. Bref, si ces deux vers sont écrits sur la tombe fictive de Solaar (et nous avons toutes les raisons de le penser), on peut alors affirmer qu’effectivement, Claude demeure MC jusque dans la tombe, puisqu’il continue de le clamer haut et fort, du bas de sa pierre tombale.

Le vers 12 fait donc lui aussi partie de cette épitaphe, et il présente un parallélisme très intéressant avec le vers 11, appuyé par l’assonance en [i] qui les traverse. Pour le mettre en évidence, confrontons les syntagmes : « Claude M’Bara » et « un p’tit » ; « Ci-gît Claude M’Bara » et « la vie d’autrui » ; « MC » et « poésie ». C’est le retour de l’abnégation ! Et cela est désormais clair : Solaar lie inextricablement sa fonction de MC à sa nature désintéressée. Je m’explique. Le premier groupement, en passant du nom (presque) complet du poète au qualificatif réducteur « Un p’tit », opère un effet d’atténuation, d’effacement qui suggère l’humilité de l’artiste.

Mais c’est dans la seconde et la troisième paires de syntagmes que se déploie toute la portée signifiante de ces vers. L’opposition entre « Ci-gît Claude M’Bara » et « la vie d’autrui » témoigne d’un sens du sacrifice immense, d’une abnégation exemplaire ; même dans la tombe, même sur sa tombe, Solaar pense aux autres avant de penser à lui. Lui gît là, mais la vie d’autrui continue, il le sait, le comprend et l’accepte. De plus, la seule phrase « auxiliaire », non nécessaire de l’épitaphe leur est dédiée : la mention de sa propre personne juste auparavant n’est en effet que protocolaire.

Enfin, l’opposition « MC » et « poésie » n’a pas pour unique but de justifier de la nature littéraire de la poétique rap ; comme il l’a déjà dit, Solaar est un rappeur, Solaar est altruiste : Solaar est « un p’tit qui a voulu qu’la vie d’autrui soit comme une poésie ». Ce vers est essentiel car il fond la pratique poétique et l’amour de son prochain en une unique valeur : rapper et aimer se confondent. J’ai dit que ce premier couplet était consacré à la description des codes moraux du rappeur ; ce n’est pas entièrement vrai car, en décrivant ses valeurs, Solaar décrit aussi sa pratique poétique, ses origines et ses buts. A travers ce premier couplet, le rappeur nous offre les clés qui ouvrent les portes de la compréhension de son art poétique, et donc de Solaar Pleure notamment. Je l’ai dit plus haut, je le répète : chez l’As, nature altruiste et fonction poétique sont inextricablement liées, codes moraux et pratique artistique sont interdépendants. Il s’agit de l’une des idées les plus importantes de l’œuvre, et elle connaîtra donc plusieurs développements.

Et surtout va pas croire qu’y aura dix mille filles, (vers 13)

Je dis ça pour ma famille, j’n’étais pas parti en vrille (vers 14)

Ces vers parachèvent ce tableau moral en décrivant très brièvement la relation du poète avec les femmes et sa famille. On notera en premier lieu l’usage de l’adverbe « surtout », qui suggère l’importance que le point de vue de l’auditeur – et par extension, de ses fans – revêt pour Solaar. Mais la puissance évocatrice de ces vers réside dans les syntagmes qui riment ; rimes appuyées par une double assonance en [a] et en [i] : « dix mille filles », « ma famille », « parti en vrille ». On remarque immédiatement la relation causale que le MC établit entre le nombre de femmes présente à son enterrement fictif et son hypothétique déchéance morale (exprimée par l’expression « partir en vrille ») : cette idée sous-entend assez explicitement qu’un amour trop grand des plaisirs de la chair ne peut aller de pair avec la droiture morale.

Il existe enfin une opposition tacite entre « dix mille filles » et « ma famille », induite d’abord par leur harmonie et leur discordance phonétique (puisque les mêmes consonnes sont utilisées, mais dans des ordres inverses), mais aussi et surtout par la nature de leur déterminant : la formulation « dix mille » est clairement hyperbolique et tend à fondre chacune des filles en une masse anonyme, symbole de dépravation qui n’a guère besoin d’individualités ; tandis que le déterminant possessif « ma », qui s’applique à la « famille » de Solaar, suggère son importance pour ce dernier. Considérée dans son opposition avec la foule féminine, ou plus simplement avec le libertinage, la « famille » revêt alors une connotation positive de simplicité vertueuse.

On me jette de la terre, on dépose quelques fleurs, (vers 15)

Seul, sous son saule pleureur : Solaar pleure. (vers 16)

Par où commencer ? Par où finir ? Ce seizième vers est sans doute, et à raison, l’un des plus célèbres de toute la discographie de MC Solaar. Mais commençons par le commencement : le vers 15 s’articule autour de deux propositions qui atténuent le pathétique de la scène tout en le développant. « Jeter de la terre » au lieu d’enterrer, « déposer quelques fleurs » au lieu de rendre hommage ; le choix des mots et de la tournure impersonnelle (« On ») témoignent d’une intention de la part du rappeur qui traverse tout ce premier couplet : celle de relativiser sa propre disparition, de prendre du recul vis-à-vis de sa condition de mortel. L’abnégation ne se construit pas que par rapport aux autres : l’abnégation, c’est aussi prendre conscience de sa propre futilité, ou dans un vocabulaire plus pascalien, de sa propre vanité. C’est ce que montre Solaar par l’usage d’une rhétorique qui minimise l’importance de sa mort. Mais ce même procédé tend à grandir le pathétique de la scène, car l’abnégation dont fait preuve le poète à l’ultime moment rend son décès encore plus touchant. L’euphémisme sert le pathétique ; c’est une idée que les dramaturges du classicisme ont très bien comprise.

« Seul, sous son saule pleureur : Solaar pleure ». J’aimerais d’abord préciser que le « saule pleureur » revient à deux reprises, et l’expression « Solaar pleure » à quatre, sans compter les refrains ; ainsi, nous ne pouvons espérer dégager toutes les implications de ces expressions à leur première occurrence. Nous pouvons cependant déblayer le terrain. On peut d’abord constater que c’est juste à la suite de son enterrement que Solaar pleure ; ce fait n’est pas anodin, car il suggère que, une fois de plus, on ne peut appréhender cet événement de façon littérale : à l’instar de celles de l’arbre, les larmes du poète ne sont pas à comprendre au premier degré.

De plus, le passage à la troisième personne que nous pouvons observer est extrêmement éloquent. Il est effectué sans transition, à part métrique, et est systématiquement associé à l’acte de pleurer, qui se trouve mis en relief par ce procédé : sa portée et son impact, ou plus simplement son importance, sont amplifiés. On pourrait citer l’exception de l’épitaphe des vers 11 et 12, mais il s’agit très justement d’une épitaphe, une formule qui exige la troisième personne et à laquelle Claude n’a pas choisi d’associer son blaze, mais son véritable nom, montrant bien en cela une distinction entre ces deux utilisations de la troisième personne.

Par ailleurs, l’usage de la troisième personne crée aussi un effet de distanciation qui, en plus d’accentuer le dramatique de la situation, opère une dissociation des instances énonciatives : l’As abandonne alors brièvement les impératifs de l’autofiction, et le narrateur et le personnage, pendant un court instant, ne se confondent plus. Et contrairement à son utilisation dans le titre qui dénotait d’une volonté de distanciation générale de l’auteur par rapport à son œuvre, la troisième personne crée ici un effet d’ordre ponctuel, qui dissocie brièvement le narrateur du protagoniste : le vers 15 s’appliquait bien au narrateur-personnage, mais le vers 16 et son « Solaar pleure » ne renvoient plus qu’au protagoniste, et sont alors mis en relief par ce procédé – d’autant plus qu’ils achèvent le couplet.

Gardez ce point d’analyse narrative en tête, car comme le refrain se chargera de nous le rappeler, la réalité n’est jamais si simple dans ce morceau.

D’un point de vue technique, ce vers est d’une virtuosité rare : nous avons affaire à ce qui constitue presque une rime senée, aussi appelée tautogramme ; c’est-à-dire que presque tous les mots du vers commencent par la même lettre, « s ». Et même les deux termes qui dérogent à cette règle ne le font qu’à moitié, puisqu’ils commencent tous deux par la lettre « p ». Mais ce n’est pas tout : les syllabes « Seul », « saule » et « Sol – » créent un effet de récurrence rythmique qui, en combinaison avec sa nature de tautogramme, confère une unité, une harmonie globale au vers.

Ce procédé euphonique est encore appuyé par la ressemblance, trop frappante pour être innocente, des syntagmes « saule pleureur » et « Solaar pleure ». De la même manière que pour le tautogramme, nous ne sommes pas loin de la rime couronnée, qui consiste en la répétition de la ou des syllabe(s) rimante(s) ; il s’agit en somme de doubler la rime. En examinant assidûment ces syntagmes, on se rend compte qu’ils présentent les mêmes consonnes, dans des ordres légèrement différents mais en nombre identique. Bref, le réseau sonore extrêmement dense de ce vers établit des rapprochements qui nous permettent de mieux saisir son sens, qui comme vous l’aurez compris réside presque tout entier dans les expressions « saule pleureur » et « Solaar pleure ».

Il est encore à noter que l’intérêt du syntagme « saule pleureur » ne dépend pas uniquement de considérations phonétiques : cet arbre revêt en Occident une symbolique bien précise depuis le romantisme. Certains saules pleureurs sont devenus célèbres car ils ombrageaient la tombe d’hommes illustres, comme ce fut le cas pour Napoléon, mort en 1821 ; ils sont depuis associés à la mort. La mention de cet arbre au moment de l’enterrement du rappeur n’est donc absolument pas anodine, et n’est pas faite uniquement « pour la rime » ; elle renvoie à la tombe et à sa solitude (« Seul »), et sa symbolique morbide appuie le pathétique de la situation.

Par ailleurs, comme je l’ai brièvement expliqué trois paragraphes plus haut, souvenons-nous que les larmes de Solaar sont allégoriques. Un saule pleureur ne pleure pas vraiment ; l’épithète « pleureur » définit en effet sa posture, sa nature, son comportement. Et qu’est-ce que l’As s’efforce de nous présenter tout au long de ce premier couplet ? Ses codes, ses valeurs, les raisons de ses actes et de son comportement. Ce vers, « Seul, sous son saule pleureur : Solaar pleure », ne revêt toute sa portée signifiante qu’à l’aune de cet exposé axiologique ; ce premier couplet nous explique la raison pour laquelle Solaar pleure et nous révèle, par extension, la vraie nature de cet acte.

Mais trêve de suspense : « Solaar pleure », c’est Solaar qui se lamente, qui se plaint, qui déplore. Quoi donc ? L’hypocrisie et l’égoïsme des hommes, ou plus simplement leur vice. Pourquoi donc ? Nous l’avons vu à plusieurs reprises : dans ce couplet introductif, l’éloge de l’authenticité et de l’abnégation s’accompagne quasi systématiquement de la critique de ces maux, qui sont leurs pendants négatifs et que le MC semble placer au pinacle de la perversité humaine. Mais avec ce vers, Claude quitte le carcan trop facile et peu productif de la critique pure et simple : il ne condamne plus ces vices et leurs représentants (les « faux » et les « parvenus ») mais regrette, déplore leur existence même ; là est toute la subtilité. En l’espace d’un seul vers, nous sommes passés du polémique à l’élégiaque.

Cette idée est encore suggérée par une autre dimension symbolique du saule pleureur que j’ai volontairement occultée plus haut : durant la période romantique, cet arbre était aussi associé à la mélancolie, au souvenir nostalgique et plus généralement à la poésie élégiaque. Le saule pleureur est donc aussi l’arbre de la plainte, et il me semble que cette dernière caractéristique n’est pas fortuite et appuie la pertinence de mon interprétation. Elle montre aussi la maestria poétique dont est capable MC Solaar, qui joue aussi bien de la forme des mots que de leur sens : le saule pleureur, en tant que signe, est exploité à fond dans toutes ses dimensions – signifiantes comme signifiées.

Je suis cependant bien conscient de la fragilité de ce point de la démonstration ; mais il nous reste encore quelques « Solaar pleure » à analyser, et chaque occurrence nous permettra de nous rapprocher du sens précis de ces larmes et de préciser leurs implications. Commençons immédiatement avec une brève analyse du refrain.

Refrain

Solaar il est l’heure, écoute Solaar pleure x2 (vers 17 et 18)

Extrêmement court, ce refrain n’en est pas moins significatif. On notera d’abord que les deux propositions qui constituent l’unique vers du refrain ne semblent pas s’adresser à la même personne : la première interpelle en effet Solaar lui-même, tandis que la seconde invite une entité non-définie à « écouter » ce dernier. On peut néanmoins légitimement supposer qu’il s’agit de l’auditeur.

La question du locuteur est en revanche plus problématique ; qui prononce cette apostrophe ? Il est évident que la réponse ne se veut pas claire et précise : cette entité qui s’adresse à la fois à MC Solaar et à l’auditeur est floue et abstraite, mais deux indices nous permettent d’affirmer qu’elle est de nature divine, ou tout du moins métaphysique. Le premier indice est à trouver dans la première proposition, « Solaar il est l’heure », qui par son allure de sentence suggère fortement que le locuteur est une sorte de messager divin, d’ange de la mort qui annonce aux mortels leur « heure ». Le second indice, extra-textuel, est le caractère solennel et désincarné de la voix qui chante ce refrain. S’il le faut, réécoutez-la : cette voix ne montre-t-elle pas une douceur presque… Angélique ?

Mais l’élément essentiel de ce refrain, c’est évidemment sa reprise du titre et du syntagme le plus important du texte : Solaar pleure. « Écoute Solaar pleure ». Nous l’avons dit, cela s’adresse probablement à l’auditeur et au risque de répéter l’évidence, la « voix » l’invite donc à écouter attentivement le rappeur. Mais l’auditeur ne peut littéralement écouter MC Solaar pleurer : il n’y a pas de larmes, juste du rap. Vous l’aurez compris : les larmes du poète sont le morceau lui-même ; le titre suggérait déjà cette idée.

L’analyse du titre nous avait aussi permis de supposer la nature élégiaque du texte ; mais, considérée conjointement avec l’explication du « Solaar pleure » de la fin du premier couplet, cette supposition n’en est plus une. Si les larmes du MC sont le texte lui-même et si ce texte, Solaar Pleure, est une élégie, une plainte, alors Solaar qui pleure, c’est bel et bien Solaar qui se plaint, qui déplore.

Mais ce n’est pas encore tout : rappelez-vous notre analyse du phénomène de dissociation du narrateur et du personnage, où nous disions que la première occurrence du syntagme « Solaar pleure » s’appliquait à Solaar-personnage seulement. Il est ici prononcé par un autre narrateur, cette mystérieuse voix, et revêt une forte valeur extradiégétique puisqu’il s’applique au reste du morceau en suggérant, nous l’avons dit, que les sanglots du poète sont ses couplets. Celui qui pleure est donc celui qui rappe : ce « Solaar pleure », sans dissocier le narrateur du personnage (puisqu’il est prononcé par une troisième instance), se rapporte pourtant bien à l’acte de récit, à Solaar-narrateur, à celui qui rappe les péripéties du protagoniste – ou, puisqu’ils sont confondus, ses péripéties. Les implications sont immenses et seront bientôt précisées : l’expression « Solaar pleure » n’est plus uniquement associée à la plainte, mais aussi à l’acte de rapper : Solaar qui pleure, c’est Solaar qui rappe ses plaintes.

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9 comments

  1. Pour le refrain, ne peut-on pas aussi le comprendre comme « Ecoute Solaar (et) pleure » pour confirmer l’efficacité du texte du rappeur > écouter Solaar, c’est ensuite nécessairement pleurer comme lui ?

  2. Avant tout, mille fois bravo !
    Je suis un grand admirateur de poésie et finalement, je comprends mieux pourquoi le rap me plait autant… J’ai toujours rêvé d’étudier un texte de rap comme nous le faisons avec la poésie (et surement comme le feront nos enfants dans 100 ans). Alors merci pour ce travail tout simplement énorme ! (dans les deux sens du terme :D)

  3. Dans le rap en france (et dans le monde soyons fou), y’a Solaar et les autres.

  4. SolaarFan : Oui c’est vrai qu’on peut se demander pourquoi il n’a pas cité son nom complet, alors que la syllabe est courte et aisément ajustable au rythme. Je pense que l’explication la plus probable est que Solaar a voulu fondre la fin de « M’Bara » et le début de « initiale », c’est-à-dire qu’il s’est tout simplement dispensé de finir le mot, le suivant faisant déjà le taf.
    D’un point de vue plus classique ça évite aussi un effet malvenu de cacophonie par la répétition successive de la même voyelle.

    One luv !

  5. Bravo pour l’analyse poussée!

    Un vers m’a toujours intrigué dans cette chanson. C’est le vers #11: « Ci-gît Claude M’Bara, initiale MC, ».
    Je l’ai même écouté au ralenti et je n’arrive pas à comprendre exactement ce que Solaar dit. Son vrai nom étant Claude M’Barali, j’ai l’impression qu’il a inversé en studio le sens de lecture de son prénom puis de son nom. Cela donnerait: «  »Ci-gît edolC ilaraB’M initiale MC, ». Quelle en serait l’interprétation? L’homme est devenu artiste? MC Solaar est le miroir Claude M’Barali? Solaar ne veut pas citer son vrai nom?

  6. whaou!!
    joli!!
    moi aussi je la connaissais depuis un bout de temps et j’avais décelé 2-3 trucs, et je m’intéressais à trouver une analyse plus complète, mais là c’est à couper le souffle!!
    Chaque mot est pesé, et tout ça avec une musique agréable aussi d’un point de vue purement acoustique.
    En tout cas merci, c’est un sacré boulot!!

  7. superbe etude de texte! bravo! solaar est un sacré poète! merci

  8. Whoua!
    Alors là… Je connais ce morceau depuis que j’ai 15 ans, et jamais je ne pouvais imaginer apporter une telle profondeur à ce texte si riche.
    L’analyse reste claire, même si je pense qu’on ne peux systématiquement entrer dans une telle étude sur chaque morceau, sinon le plaisir de l’écoute laisserai la place à une réflexion constante et viendrai « gâcher » notre écoute innocente et insouciante!
    Sinon bravo, je ne pensais pas que quelqu’un pouvais porter une telle réflexion sur un morceau porteur de notre culture.
    Vivement une suite juste sur la signification du code barre au 3éme couplet!

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