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La Théorie rapologique #4 – La refonte du mètre poétique

Cet article fait suite à « La Théorie rapologique #3 – L’artisanat des sons ».

La dislocation de la métrique syllabique

Le vers rap a sensiblement évolué depuis son apparition. A ses débuts, il se caractérisait par une relative (car assez libre) régularité syllabique, comme l’illustre cet extrait provenant de Caroline, morceau du premier album de MC Solaar, Qui sème le vent récolte le tempo (1991) :

J’étais cool, assis sur un banc, c’était au printemps
Ils cueillent une marguerite, ce sont deux amants
Overdose de douceur, ils jouent comme des enfants
Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie, passionnément

La rime est simple, les effets sonores peu nombreux et les mesures assez uniformément agencées : on constate en effet que les deux premières comprennent treize syllabes, et les deux suivantes douze et quatorze respectivement. Le tout se veut donc assez proche des structures poétiques traditionnelles – mais considérons maintenant cet exemple de Solaar Pleure, prélevé dans un album plus tardif, Cinquième As (2001) :

Ci-gît Claude M’Bara, initiale MC
Un p’tit qui a voulu qu’la vie d’autrui soit comme une poésie

Le phénomène de délitement sonore et structurel dont on parlait dans la précédente Théorie devient alors tout à fait manifeste : le premier vers est bien plus court, bien plus dense que son successeur. Il montre une paréchèse sur la syllabe « ci » qui participe à une assonance du phonème vocalique [i], dont le premier vers présente six occurrences condensée en quelques mots, tandis que le second en fait figurer cinq, plus éparpillées car portant sur plus de mots. Ainsi, c’est moins la régularité syllabique que l’équivalence phonétique qui prime ici : comme le suggère Julien Barret, la multiplication des sonorités s’accompagne d’un véritable dérèglement des contraintes métriques usuelles.

Cependant, l’auteur du Rap ou l’artisanat de la rime ne développe pas les conséquences de ce phénomène, et s’en tient aux hypothèses de la dislocation des structures usuelles et du beat comme seul facteur de régularisation du mètre rap : « Mais si la structure métrique du texte explose, la mesure rythmique est toujours là pour structurer la performance[,] dès lors qu’un rythme, c’est-à-dire le retour périodique d’un accent, est assuré par la musique ».

Le mètre rap : une reconstruction rythmique

Ce propos doit pourtant être fortement nuancé, voire reconsidéré ; la prolifération des effets sonores n’est pas forcément synonyme d’éclatement du mètre, et peut même parfaitement le servir. Une illustration particulièrement extrême de ce propos peut être trouvée dans le rap de Fayçal, dont la pratique poétique est remarquable par son atypisme avec les standards d’écriture en vigueur dans le rap français, qui ne font que peu de cas de la rime parfaite. Ainsi de cet extrait de Grandeurs et décadences, dernier morceau de l’album Murmures d’un silence (2006) :

Féru de mythologie, érudit du théorique
J’étudie ma rhétorique, rue de l’étymologie
Élu par Sargon j’ai conversé en akkadien
J’ai lu Aragon et des versets de rimbaldien

Comme le montrent son goût pour la rime riche et la symétrie, la plume de Fayçal se fonde entièrement sur des contraintes et des procédés classiques (toujours en les exacerbant cependant) : chaque paire de vers comporte quatre rimes, placées selon un schéma ABCD/CDBA pour la première, et ABCD/ABCD pour la seconde. Cette dernière montre d’ailleurs un puissant effet d’holorimie partielle sur les groupes « Élu par Sargon » et « J’ai lu Aragon », qui se confondent presque à l’oreille. Cet usage particulier de la rime riche classique crée des effets extrêmement sensibles d’équivalence sonore et de cadence rythmique entre les vers : les dispositifs structurels mis en place par Fayçal s’éloignent certes des impératifs de la métrique syllabique, mais ne sont certainement pas dénués de discipline pour autant.

L’emploi que fait Fayçal de la rime a en effet une vocation éminemment structurelle : la multiplication d’échos sonores riches et denses induit une puissante régularité rythmique, et témoigne ainsi moins d’une déconstruction du mètre que d’un remaniement de celui-ci, d’une refonte. Pour reprendre et détourner à notre compte l’expression de J. Barret, la rime « est si répandue dans le texte qu’elle en reconstruit le mètre ».

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