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[Interview] Youssoupha : « J’ai envie de présenter mes albums comme quelqu’un de 35 ans »

En mai dernier, à quelques jours de la sortie de son nouvel opus NGRTD, Youssoupha nous avait accueilli à la galerie Brugier pour ce qu’il appelle une « écoute photographique » : muni d’un casque, on pouvait découvrir en exclusivité les différents morceaux de l’album en pointant un émetteur sur les photos exposées, chaque photo étant associée à un titre différent. Le lyriciste Bantou nous avait ensuite reçu pour une interview en toute décontraction durant laquelle des sujets comme l’arrogance et l’âge dans le rap, la trap, ou encore les fameuses photos réalisées par Fifou, son photographe fétiche, ont été abordé.

LREF : Pour commencer, est-ce que tu peux nous expliquer où on est ?

Youssoupha : On avait cette envie-là d’exposer les œuvres de Fifou, et d’en même temps faire découvrir l’album en exclusivité aux gens qui peuvent me suivre. On est un label indépendant, donc on essaye d’avoir des idées… Au marketing, on n’a pas toujours le budget d’une multinationale.

– T’as fait une annonce sur les réseaux sociaux pour que les gens viennent.

– Voilà. Maintenant c’est ouvert au public. Mais mine de rien, c’était assez particulier parce que maintenant les gens ils écoutent leurs trucs sur Itunes, tout est dématérialisé… Moi je suis assez vieux pour me rappeler d’une époque où comme disait Dany Dan on faisait la queue devant les bornes d’écoute de la FNAC. Et là, est-ce que mon public il va dans les galeries ? Moi-même je suis jamais vraiment allé dans les galeries… Et en vrai, là, on est en pleine semaine, et regarde le monde qu’il y a… C’est un truc de fou. Je me permets aussi de le faire parce que je suis satisfait de l’album, c’est l’album que je voulais faire. Y’a Fifou qui vient d’arriver. Si jamais tu veux lui poser des questions…

– C’est lui qui a fait ta cover ?

– C’est ça.

– Il fait tes covers depuis un petit moment déjà…

– Ouais. Et celles de plein de rappeurs aussi.

– Dont celle de Je suis une légende de Mac Tyer notamment.

– Ouais. D’ailleurs j’suis jaloux. Je pensais avoir la pochette de l’année, mais en fait en vrai… Allez, on est ex-aequo. Mais la pochette est incroyable.

– Pour parler de l’album, on a l’impression que tu as changé depuis Noir D****, que tu as un côté égo-trip que tu mettais moins en avant par le passé : dans le morceau « Mannschaft », tu dis par exemple « à moi tout seul, l’orgueil de Végéta et de Cristiano ».

– Peut-être que c’est toi qui le perçoit comme ça… Mais le rap c’est un sport de performance, et je suis quelqu’un de très ambitieux.

– Tu le montrais moins avant.

– Ouais peut-être. Mais il y a aussi des gens qui me disaient « mais comment tu peux dire que t’avais jamais entendu de rap français ? » ou quand dans « L’amour » je disais « le meilleur rappeur de France a un cheveu sur la langue »… Sans être prétentieux, je mentirais en disant que je fais du rap juste pour le loisir, que je veux juste participer. Je suis pas très Coubertin. J’ai envie de faire des disques qui comptent. Surtout que je suis plus proche de la fin que du début.

– Guizmo disait par exemple dans une interview que s’il se levait le matin, c’était pour être le meilleur.

– C’est quelque chose avec laquelle les gens sont pas très à l’aise. On m’a beaucoup reproché de dire « t’avais jamais entendu de rap français », comme si je respectais pas les anciens… J’ai envie de dire ferme ta gueule, ça n’a rien à voir ! Tu comprends bien que c’était une phase égo-trip et que les anciens ils étaient égo-trip. Et en France, on a un peu de mal avec ça. Moi c’est quelque chose d’assumé. Après s’il y en a qui font du rap pour être le 50ème rappeur français, c’est très bien pour eux. Moi je fais du rap pour être le meilleur rappeur français. Que j’y arrive ou pas, on aura en tout cas fait un bon tour de manège. C’est ça aussi l’intérêt.

– J’ai aussi l’impression que tu vas plus loin dans ton côté revendicateur : par exemple des sons comme « Pharaons et fantômes » et « Black-out », tu parles pas mal de l’Afrique…

– Ouais bah finalement c’est une thématique qui est assez obsessionnelle chez moi. Les deux morceaux, c’est sur la souveraineté africaine. Je suis un peu frustré que les pays d’Afrique ne soient pas souverains. Et du coup, je vais pas dire que je le dénonce, parce que tout le monde le sait. Juste j’en parle. Ça me quitte pas. Les gens disent que c’est ça qui fait de toi un rappeur conscient. J’en ai pas l’impression. C’est juste une problématique dont je me sens concerné.

« Ça fait bizarre de voir un rappeur de France sans le flow de Migos », « nique l’auto-tune, nique la trap »… T’as un autre combat, c’est contre la trap.

– La trap de merde. Un trap ça va. Dix trap copiés sur le flow de Migos… Comme disait Lino, « t’es la photocopie du reflet de ton frère jumeau » ou un truc comme ça… Moi j’aime pas les copies. Rapper comme Migos, c’est pas un plan dans la vie. Les Migos eux-mêmes, ils ont pas eu envie de rapper comme Snoop Dogg. Ils ont inventé quelque chose. Gradur c’est un mec que j’aime bien pour son énergie et son interprétation. Les copies de Gradur, ça va pas…

– Pourtant tu as fait une playlist Deezer où il y a du Gradur, du Kaaris… Mais tu dis quand même « nique la trap ».

– Nique la trap de merde ! Le « de merde » il est super important. C’est pas parce que tu prends tes potes dans ta cité, que tu mets un maillot du PSG, que tu fais un pas de danse et que tu mets un bob que t’es le roi de la trap. Moi j’aime bien les originaux.

– Les gens ont été pas mal surpris par le morceau « Mannschaft »… Les premiers commentaires ne sont pas forcément positifs.

– Je suis peut-être dans ma bulle, mais les premiers retours que j’en ai sont plutôt excellents. D’ailleurs, d’après les gens qui sont venus aujourd’hui, dans leurs morceaux préférés, il y a souvent « Mannschaft ». Par contre y’a un truc qui m’a fait rire sut Twitter, c’est que les gens me reprochent de dire « c’est nous qu’on gagne ».

– Envie de clarifier la situation par rapport à ça ?

– Non… On dirait que c’est un truc de ouf. On dirait que je couche avec Julie Gayet… Qu’est-ce qu’on s’en fout que je dise ça ?

– C’est peut-être important pour tes fans…

– C’est pas mes fans, j’écris pas l’évangile pour eux… Je suis pas prof de grammaire. « C’est nous qu’on gagne » c’est juste marrant ! C’est pas une dictée de Bernard Pivot

– Dans « Chanson française », tu dis « j’arrêterai le rap avant qu’il ne m’arrête »… Est-ce que ça veut dire que NGRTD c’est le dernier album de Youssoupha ?

– Non. Je vais pas faire cet effet d’annonce là. Je me suis toujours dit que le jour où je fais mon dernier album, je l’annoncerais une fois qu’il est sorti. J’éviterais de faire le marketing du last one. Mais c’est vrai que je suis plus proche de la fin que du début. Mais quand je regarde bien, je suis quand même fier de ce qui a été accompli. Je commence peut-être à le réaliser… Je regarde beaucoup les gens de ma génération, ceux avec lesquels j’ai été connu…

– Toi tu es resté alors qu’il y en a plein qu’on ne voit plus du tout.

– Voilà. Il y en a dont on a beaucoup parlé, qui ont eu beaucoup de buzz, et la vie ou le rap les ont rattrapé… Moi au final je suis toujours là. J’en suis à mon quatrième album, j’ai la chance qu’il soit attendu… Je sors pas mon album en catimini. Je cours plus après le buzz ou les trucs comme ça, parce que sinon je ferais les clips dans ma cité avec des mecs qui font des roues arrières et je ferais pas des présentations d’album dans une galerie. Je cours plus après les vues Youtube ou les trucs comme ça… Je pense que c’est ça qui a tué pas mal de rappeurs français. Prendre de l’âge, et vouloir à tout prix être dans un jeunisme un peu ridicule. J’ai envie de présenter mes albums comme quelqu’un de 35 ans. Jul, Gradur ou Joke ils sont vraiment jeunes. Tu peux pas faire mieux le jeune que le jeune. Tu fais un peu pitié quand tu fais ça. Et pour autant, j’ai pas envie que mon rap devienne un rap de sénateur, genre avec des guitaristes, j’suis en costard et tout… J’ai envie de rapper quand même.

– Tu veux pas te la jouer Kery James quoi… (ndlr : cette année, dans le cadre de son ACES Tour, Kery James a fait une tournée acoustique)

(Rires) Déjà Kery il a plus d’expérience que moi… Peut-être qu’un jour je ferais cette formule-là. Mais là tout de suite je suis pas prêt à ça encore. Non je veux juste continuer à faire du bon peura, essayer de durer. Je me souviens d’une conversation avec Aketo. Il m’avait dit « c’est quasiment jamais arrivé qu’un rappeur français arrête de son propre gré sans que ce soit la religion qui l’arrête, ou l’échec commercial« . On fait toujours le combat de trop.

– Disiz voulait par exemple arrêter après Disiz the end

– Voilà. Disiz il a essayé mais il est revenu. J’ai d’ailleurs fait partie des gens qui lui ont dit de revenir… Mais le jour où j’arrêterais, j’aimerais bien arrêter avant que ce soit le rap qui m’arrête. J’ai pas envie de devenir un rappeur de 43 ans qui dit que les jeunes sont pourris, que le rap c’était mieux avant ou qu’on avait des valeurs… Toutes les périodes ont eu leurs défauts.

– D’ailleurs quand on voit ta playlist Deezer, on voit que tu écoutes du Lino mais aussi du Alpha Wann par exemple.

– Ouais, totalement. Dans le morceau « Chanson française », je dis « comme Alpha, j’rap sur le rap parce qu’à cause de lui je n’ai plus de vie » (ndlr : dans le morceau « Flingtro »). Quand j’ai entendu ça, j’ai fait une syncope. J’suis tombé par terre. Il y a des petits, ils mettent des frappes. Quand je l’ai écouté, je me suis dit « putain l’enculé ce qu’il vient d’écrire c’est lourd ! ». C’est pas parce qu’il est jeune qu’il peut pas être fort. Et des fois j’entends des trucs des anciens, je me dis que lui il aurait dû arrêter. Nous, on nous a laissé notre chance. Sefyu, moi, Kennedy, Nessbeal, Médine, Seth Gueko, Despo… Il y en a qui ont duré, d’autres non. Mais respecte, passe la main. C’est pas parce que la caravane passe qu’il faut l’insulter.

– Au fait, pourquoi NGRTD et pas Négritude ?

– Parce que quelqu’un a déposé le nom Négritude pour en faire des fringues. Tout simplement.

– C’est comme ça que tu voulais appeler ton premier album.

– C’est ce que je raconte dans le morceau éponyme. Comme je dis, « courageux mais pas téméraire ». C’est-à-dire qu’à l’époque il y a eu des doutes, et j’ai un peu plus fait attention aux doutes qu’aux convictions que j’avais. C’était une erreur, mais peut-être qu’aujourd’hui il y a un juste retour des choses. J’suis peut-être plus exposé, et du coup je peux montrer un album qui s’appelle Négritude à un niveau un peu plus haut. La boucle est belle, même si je me rends compte que les arguments pour lesquels ça s’était pas fait à l’époque étaient un peu bidons. Je pense vraiment m’être trompé.

– Tu peux expliquer la cover ?

– Bah elle est un peu dans la veine du précédent. On a essayé de créer une série de personnages, un peu comme les Avengers. Avant il y avait un petit, maintenant c’est une jeune femme. Et en fait, Fifou il s’éclate. Mes covers elles sont beaucoup mieux depuis que je suis plus dessus… C’était la meilleure idée que j’ai eue. (Rires) Il y en a qui disent qu’il faut être sur ses covers. Mais moi je me dis que si on me voit moi on peut pas aller loin esthétiquement. T’imagines une expo avec des photos de moi ? Le truc mégalo… Youss’ en survet’, Youss’ en baskets… Non, ça aurait fait pitié. Non on a fait la cover des anges, et Fifou a donné un sens à ça. Tu sais quoi, je vais même te gratter quelques mots de Fifou

(Il appelle Fifou, puis la conversation commence entre les deux)

Youssoupha : C’est un carton l’expo. J’suis même frustré que ça ferme déjà…

Fifou : On va en faire 12 des galeries !

Youssoupha : J’ai envie de venir ici tous les jours… Ça tue sa mère.

LREF : Est-ce que tu peux nous raconter l’histoire de la cover ?

Fifou : Dès le départ sur Noir D****, pour Youssoupha, sa motivation c’était de faire quelque chose qui n’a rien à voir avec le reste. Par exemple, on n’était pas obligés de partir sur un concept où on voit son visage. Et l’idée, c’était de sublimer la couleur noir dans tous les sens du terme. Au départ, on avait déjà les ailes noires en tête. Et de là, il m’a dit « vas-y viens on fait un ange noir ».

Youssoupha : Et on accentue ça de fou, mais en restant beau quand même.

Fifou : Exactement. Même si l’enfant de la pochette ne sourit pas vraiment et qu’il fait limite une grimace, ça reste esthétique, ça reste charismatique. Et comme dit Youss’, on souligne aussi la détermination du gosse. Et justement, là on l’a contrastée avec la légèreté, la grâce de l’ange femme. L’idée, c’est de créer une icône. C’est ça hein ?

Youssoupha : Une iconographie.

Fifou : Voilà. Une iconographie. Sans comparer, mais un peu comme sur les pochettes de Nirvana… Pourtant Kurt Cobain le blond aux yeux bleus, c’était un argument de vente. Mais ils ont pris un gosse dans l’eau.

Youssoupha : Et circoncis.

Fifou : Ça c’est un autre débat. (Rires)

LREF : Mais du coup c’est un concept qui va encore évoluer ?

Youssoupha : Ouais carrément. On va pas se gêner. Déjà avec ce qu’on a, et la réussite de cette expo qui a duré 3 jours sur Paris, on va peut-être l’exporter, se donner les moyens de…

Fifou : …en faire une galerie itinérante. Après peut-être pas dans toutes les villes, mais avec la tournée, on peut prévenir les galeries en amont. Ça aura peut-être moins le côté exclusif d’aujourd’hui mais… D’ailleurs, je le trouve puissant le concept d’écoute photographique.

Yousoupha : On savait pas si ça allait marcher tout ça en fait. Parce que, sans faire les précurseurs, on n’avait pas vraiment de précédent. T’es chez toi, pourquoi tu te déplacerais jusqu’à Paris alors que l’album tu vas l’avoir dans ton Itunes dans 4 jours ? Et leur expérience de photo… Vas-y on va la voir en Jpeg la photo ! Et finalement, ça défile.

LREF : Et puis ça permet de faire connaître le travail de Fifou.

Youssoupha : D’ailleurs tout à l’heure  on parlait de la pochette de Mac Tyer qui tue…

Fifou : Bah Mac Tyer, c’est peut-être grâce à la pochette précédente de Youssoupha qu’il a décidé de faire celle-là. Au départ, Mac Tyer c’est le mec street. Et là, il m’a donné carte blanche. Et puis ça peut ouvrir de nouvelles connexions. J’ai des amis réalisateurs qui viennent ici juste pour ça, parce que ça leur parle.

Youssoupha : Ce qui est bien aussi, c’est quand les gens sortent d’ici et que je leur demande c’est quoi leur morceau préféré, ils répondent que c’est celle qui avait telle ou telle image associée. Ça devient un logo. Et ça, c’est quand même pas mal.

 

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