[Chronique] Youssoupha, toujours dans l’air du temps

J’suis pas là pour un buzz éclair mais pour l’infini et au-delà ” déclare Youssoupha dans le titre Astronaute. À 41 ans, le Prim’s parolier fait partie des cadres du rap français. Respecté pour sa carrière et sa talentueuse plume, il a dévoilé en mars dernier Neptune Terminus, son sixième album studio. Quatorze morceaux et des featurings intéressants le composent. Revenons sur cet opus.

Un projet musicalement accessible à tous

Le rappeur natif de Kinshasa revient fort, très fort. Trois années après l’excellent Polaroid expérience, Youssoupha ne se travestit pas. Sans renier son passé ni ce qu’il est, il nous livre une nouvelle fois un album sincère, introspectif, voire même intimiste. Le projet s’inscrit parfaitement dans ce qui se fait actuellement, notamment grâce aux productions de Youssoupha Mabiki, Serge Assumani, Rémi Tobbal et Guillaume Nestoret. Mais également par le nombre de morceaux composant l’album (14), le temps d’écoute (41 minutes), les collaborations avec la nouvelle génération (Dinos, Josman, Jok’air) et les plus anciens (Lefa, Imany). En comparaison avec ses précédents albums, il a incontestablement réduit sa proposition initiale. Sur NGRTD, on avait 16 titres pour plus d’une heure d’écoute. Pour Noir D****, c’est encore plus frappant, avec 18 morceaux et 1h20 d’écoute.

Mais c’est surtout la capacité d’adaptation de Youssoupha qui est la plus marquante. Il n’hésite pas à osciller entre autotune, refrain chanté, phrasé claquant et morceau purement rappé. Même s’il ne l’a pas réellement déclaré en interview, on sent que Neptune Terminus est pensé pour être accessible à tous. Tout le monde trouve son bonheur et c’est l’une des grandes forces du projet.

Les thèmes abordés sont engagés comme il l’a fait tout au long de sa carrière. C’est tout le paradoxe de l’album. Musicalement, l’album est fait pour le grand public et les amateurs de rap mais sur le fond, les thématiques sont moins accessibles, notamment pour la jeune génération. Le racisme est forcément l’un des sujets qui ressort le plus. Dans le morceau Neptune Terminus, Youssoupha revient par intermittence sur les différentes injustices qu’a subi l’Afrique et plus globalement la population noire. Forcément, Youss ne pouvait pas sortir un album sans souligner l’un des faits les plus marquants de 2020, à savoir le décès de l’afro-américain George Floyd lors d’un contrôle de police à Minneapolis en mai dernier. 

Yo, j’arrive plus à respirer, en vrai, j’en peux plus 

Donc enlève tes genoux de ma nuque, fils de pute

À aucun moment, Youssoupha ne tombe dans la facilité. Les lyrics sont profonds, toujours imagés et remplis de références. Authenticité et exigence sont les maîtres-mots. On retient notamment, dans le morceau Roi, de multiples conseils issus du poème Tu seras un homme mon fils, écrit en 1895 par l’auteur anglais Rudyard Kipling. Ou encore la reprise du proverbe anglais ”If I cannot do great things, I can do small things in a great way”, attribué au pasteur afro-américain Martin Luther King Jr., toujours dans dans le titre Roi.

Y’a pas d’excuse à être un glandeur

Si tu peux pas faire de grandes choses, fais de petites choses avec grandeur

S’il nous offre souvent des lyrics façonnés et recherchés, Youssoupha parvient parfois à déclencher quelques sourires. Preuve que sa palette technique peut s’avérer plus diversifiée qu’on le pense. On peut notamment retenir cette punchline sur le morceau Neptune Terminus :

Si ça s’trouve les Daft Punk c’est Maitre Gims et Dadju 

Le Prim’s parolier adore être en compétition avec autrui. C’était une évidence de se mesurer à de fins techniciens provenant de la nouvelle génération. À travers chaque collaboration, Youssoupha tente de mettre à l’aise son invité. Si musicalement ses propos sont modernes, il porte fièrement son statut de kickeur. C’est pour cette raison qu’il invite des artistes qui se rapprochent de ses caractéristiques. Il clame un retour aux sources. Sur Collision avec Josman, il parvient à s’adapter aux punchlines tranchantes du rappeur originaire de Vierzon, avec une certaine insolence et son franc-parler.

Besoin de temps (uh), besoin de cran (yeah), besoin de rappeurs qui rappent (grrah)

J’ai besoin d’avoir de nouveau haineux, les anciens haineux sont devenus des fans

Neptune Terminus est également le moyen pour Youssoupha de relâcher la pression et de se confier. Durant le projet, il s’exprime à maintes reprises avec l’imparfait. Une manière pour lui de revenir sur des choses regrettables qu’il a faites auparavant. Cet album devient alors une sorte de bilan de ses derniers mois. 

La vie est courte, parfois on s’gourre, obligés à courir

Si t’es pas occupé à naître, t’es occupé à mourir

Vos solutions m’ont pas aidé, j’ai appris de mes problèmes

J’ai jamais eu peur des menaces, j’ai toujours peur des promesses

Un rapport important à la famille, à la religion et à l’argent

Si Neptune Terminus est aussi personnel et ouvert, c’est dû aux sujets évoqués. La famille, la religion et l’argent relient tout le monde. Cependant, Youssoupha parvient à rendre innovants des thèmes basiques, souvent utilisés dans la musique. Pour revenir à l’aspect religieux, il est propre à chacun. Prim’s n’a pas peur de confier sa vision de la religion, au risque d’être complètement dénudé. Sans tabous, il regrette son attitude bien trop nonchalante envers Dieu. Il aimerait faire partie des bons élèves et être un bon pratiquant, sauf qu’il n’y arrive pas, c’est plus fort que lui. C’est ainsi qu’il avoue prier seulement quand tout va mal. Le reste du temps, il fait la fête. Avec GOSPEL, Youssoupha invite tous ceux qui l’entourent à prier. L’intégralité du morceau traite du sujet religieux.

Je prie seulement quand tout va mal, sinon je fais la fête

J’me bats pour briller mais, pour prier, j’ai toujours la flemme

Besoin de Dieu, besoin de feu, besoin de chasser mes fantômes

Des versets religieux dans la bio’ mais les pêchés sont toujours en DM

Youssoupha n’a pas de tabous, ou du moins c’est ce qu’il laisse entendre. Parler d’ambitions et d’argent ne lui fait pas peur. Fait rare dans un pays où il est mal vu d’évoquer la question économique. Si la musique lui a apporté beaucoup de richesses, il ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Cela rejoint sa volonté de durer dans l’industrie musicale. D’une part pour son estime personnelle mais surtout car il en veut toujours plus. Déjà millionnaire comme il l’affirme dans Neptune Terminus, Youssoupha est déjà “focus sur le deuxième million”. Le million est une obsession pour lui. Il cherche à préserver cette sérénité acquise au fil de sa carrière, afin de continuer à ne plus se poser autant de questions que par le passé.

J’veux finir millionnaire comme la chatte à Lagerfeld 

S’il est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui, Youssoupha le doit à sa famille. Chaque membre de son clan est représenté avec un morceau propre à chacun. Avec Bagarrer, Youss parle de la relation qu’il entretient avec sa fille. Elle peut s’avérer par moments conflictuelle, mais toujours guidée par l’amour. Le titre Maryam est une déclaration à sa femme, qui l’accompagne depuis de nombreuses années : “Maryam, je t’aime tellement, autant que mes еx te détestent”. Durant l’intégralité du son, Youssoupha réalise qu’il n’est plus cet aventurier-célibataire. Autrement dit, il  est devenu plus mature. Désormais, il trouve plus de sens dans son statut d’amoureux.

Mais, à chaque fois que je n’dors pas à tes côtés

Je réalise que, les étoiles et la nuit, c’est vraiment trop surcoté

Enfin, son fils tient une place importante dans cet album. En effet, ce n’est pas pour rien qu’il est présent sur la cover du projet. Roi lui est dédié intégralement. S’il y avait un son à retenir, ce serait bien celui-là. Youssoupha se livre à cœur ouvert, prenant aux tripes les auditeurs. Il livre sa vision de la vie et tente avec une maladresse volontaire de lui donner des conseils. Le nom du morceau est directement relié au prénom de son fils. En arabe, Malik signifie “Roi”.

Prends soin de ta maman, c’est sûr qu’elle t’aime plus que moi

Elle connaît par cœur ta pointure, j’connais même pas ton âge

C’est en toi que je crois

Je sais que t’es le plus grand d’entre nous, c’est pour ça que je t’ai appelé « Mon Roi »

Seul le temps nous dira si ce sixième album studio trouvera son public et marquera le rap français. Quoiqu’il en soit, si cet opus se nomme Neptune Terminus, Youssoupha, lui, n’est pas prêt d’arriver au terme de son voyage. 

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